Apparence
Harcourt ne gagna pas la porte du haut.
Raoul lui coupa la route à la sortie de la salle des comptes avec cette brutalité nette des hommes qui n'aiment ni les détours ni les grands cris. Le capitaine anglais se défendit mieux que je ne l'aurais voulu. Il blessa un des nôtres à l'épaule, en envoya un autre contre une table et faillit me prendre de vitesse dans l'escalier étroit. Mais il avait désormais contre lui ce qu'il croyait posséder: un château qu'il ne lisait qu'en capitaine, là où nous le lisions aussi en pierre, en couloir, en dégagement et en peur.
Quand Raoul le désarma enfin, ce ne fut pas une belle scène de chanson. Seulement deux hommes trop proches, un pommeau de fer au poignet, une épaule prise dans l'angle d'un mur et la respiration coupée d'un coup exact. Harcourt tomba à genoux plus qu'il ne céda.
"Vivant", dit Raoul aussitôt.
C'était l'ordre depuis le début. Il y tenait comme à tout ce qui empêchait l'affaire de déborder sa raison. Deux hommes lièrent les mains du capitaine derrière son dos. Harcourt leva vers moi un regard où il restait plus d'incompréhension que de haine.
"Le tailleur", souffla-t-il. "Toujours le tailleur."
Je ne répondis pas. Toute parole m'aurait semblé plus faible que le spectacle même.
Dans la cour basse, le combat s'éteignait déjà par morceaux. Ceux d'Oudot qui n'étaient pas morts ou assommés perdaient pied. La pluie, loin de cesser, nettoyait les dalles comme si elle voulait effacer la trace de ce que nous venions d'y faire. Guyot de Châteauneuf, appris-je plus tard, s'était replié dans son logis dès les premiers chocs. Cela lui ressemblait trop pour qu'on lui demandât davantage.
Je retrouvai Jehanne près du passage muré.
Martin et Loup avaient été poussés vers la sortie avec les premiers prisonniers. Elle tenait encore debout sans aide, mais je voyais à la raideur de ses épaules ce que chaque pas lui coûtait. Quand elle me vit, elle chercha d'abord Harcourt des yeux derrière moi. Je m'écartai juste assez pour qu'elle l'aperçût, lié entre deux hommes de Raoul.
Alors seulement quelque chose, en elle, se détendit.
"Oudot ? demanda-t-elle.
-- Vivant aussi, pour l'instant. Noué à un mur comme un sac malveillant.
-- Tant mieux.
-- Tu voulais sa mort ?
-- Non. Je voulais qu'il cesse. Ce n'est pas tout à fait la même chose."
Même battue, délivrée, trempée jusqu'aux os, elle parlait encore avec cette précision qui me désarmait. Je lui pris la main. Elle ne la retira pas.
Raoul nous rejoignit peu après.
"On sort. Tout de suite.
-- La place est prise, dit un des siens. On peut tenir jusqu'au jour si on ferme la porterie.
-- Et mourir le lendemain sous les renforts, répondit Raoul. Nous étions venus pour des prisonniers, Harcourt et les listes. Nous avons les trois. Pas un souffle de plus ici."
Il avait déjà fait rassembler ce qui importait: les captifs délivrés, Harcourt, quelques feuillets et listes arrachés au logis de comptes, les hommes encore capables de marcher. Le reste, il le laissait au château et à sa propre stupeur.
Je compris alors le vrai sens du coup de main. Non pas prendre la butte comme un emblème, mais lui arracher ce qu'elle nous tenait sous la gorge et disparaître avant qu'elle nous réclame davantage.
Nous repassâmes par le passage au moment où les dernières torches se rassemblaient vers la cour basse. Le mur, malgré la brèche, gardait encore assez de sa face pour ralentir ceux qui voudraient nous poursuivre aussitôt. Derrière nous, un des hommes de Raoul fit tomber en travers deux blocs laissés prêts. Pas de fermeture entière. Juste de quoi rendre la poursuite confuse quelques minutes de plus.
La descente fut pire que la montée.
Non par les gardes, qui tardèrent à reprendre ordre, mais par la fatigue, le poids des blessés et l'état de Jehanne. Elle refusait qu'on la portât. Martin, lui, ne refusait rien et trébuchait à chaque troisième pas. Deux fois elle le retint avant moi. Deux fois je vis sur son visage qu'elle le faisait non par pardon, mais par décision.
Au pied de la pente, Aubert nous attendait avec les chevaux et ce calme qui semble toujours lui venir d'ailleurs. Quand il vit Jehanne, il porta une main brève à son front, presque une bénédiction retenue. Quand il vit Harcourt lié, il baissa simplement les yeux, comme si le résultat, enfin obtenu, le dispensait de tout commentaire.
Le jour commençait à blanchir lorsqu'on atteignit Vandenesse. Personne ne s'y arrêta. Raoul voulait déjà le large vers des routes moins visibles et des appuis plus sûrs. Il prit Perrin Harcourt comme on prend un paquet précieux qui pourrait encore mordre, fit mettre les blessés au milieu de la colonne et me parla à l'écart pendant que Jehanne buvait deux gorgées d'eau sous la garde d'Aubert.
"Tu as fait ce qu'il fallait, dit-il.
-- Nous l'avons fait.
-- Ne marchande pas la part qui est la tienne. Sans toi, pas de mur. Sans le mur, pas de prisonniers."
Il regarda ensuite vers Baume, invisible d'ici derrière les replis de la vallée.
"Le roi a besoin d'hommes qui lisent leur pays ainsi."
Je compris l'offre avant qu'il la formule tout à fait.
"Je ne suis pas un homme de route, dis-je.
-- Tu pourrais le devenir.
-- Peut-être. Mais je serais mauvais si je quittais ma pierre pour vos seules listes. Je vous aiderai si le vallon l'exige encore. Pas davantage."
Raoul hocha la tête. Il n'attendait pas de grands serments, seulement des poids justes.
"Alors reste mauvais à moitié seulement. C'est déjà mieux que bien des zélés entiers."
Nous nous séparâmes avant midi. Raoul emmena Harcourt, ses blessés et les preuves qu'il avait pu arracher. Aubert resta un moment avec nous. Puis il repartit à son tour, sans bruit, comme il était venu dans l'histoire. Il restait donc à Jehanne, Martin et moi le chemin de Baume, c'est-à-dire celui où plus rien ne pourrait être reporté sur le seul lendemain.
Le vallon nous reçut comme il reçoit toujours ceux qui rentrent: avec son eau, ses roches et l'impression insupportable qu'aucune tragédie ne l'oblige à changer de visage. Pourtant rien n'y était intact.
Devant la maison des Foucherot, Martin voulut parler avant même d'avoir passé le seuil.
"Jehanne, je..."
Elle l'arrêta d'un geste si net qu'il se tut comme un enfant.
"Tu parleras si je te le demande. Pas avant.
-- Je voulais te sauver.
-- Non. Tu voulais te sauver toi-même de ce que tu avais laissé voir sous ton toit. Tu m'as donnée pour garder ta maison. Elle n'en vaut rien de plus pour moi."
Martin baissa la tête. Je ne l'avais jamais vu si vieux. Pas même au château. Elle n'ajouta ni injure ni pardon. Seulement cette vérité sèche, qu'aucun d'entre nous ne pouvait désormais ignorer.
Nous gagnâmes ensuite la source, comme si tout devait finir là où tant de nos demi-vérités avaient commencé.
Jehanne s'assit sur la pierre plate où elle lavait d'ordinaire le linge. L'eau courait claire devant nous. Son visage portait encore les traces des coups. Le mien, sans doute, celles de la fatigue et du trop-plein. Nous restâmes longtemps sans parler.
"Je n'ai pas sauvé cela seul", dis-je enfin.
"Je sais.
-- Je n'ai pas non plus envie de faire semblant que tout est réparé parce que nous sommes vivants.
-- Je sais cela aussi."
Elle tira lentement le pan abîmé de sa manche entre ses doigts.
"Je ne te demanderai pas de me pardonner aujourd'hui.
-- Et moi je ne te demanderai plus de me tenir hors de ta vie comme si c'était me protéger.
-- C'est déjà quelque chose."
Je la regardai. La douceur que j'avais d'abord aimée était toujours là. Mais je la voyais enfin dans son entier: non faiblesse, mais façon de tenir ce qu'elle avait décidé de tenir.
"Quand tout cela a commencé, dis-je, je croyais que mon pays s'arrêtait à Baume.
-- Et maintenant ?
-- Maintenant je sais qu'on peut servir plus loin sans quitter tout à fait d'où l'on vient. À condition de ne plus mentir sur la route."
Elle eut un sourire si faible qu'il semblait presque douloureux.
"Alors ne me mens plus. Même pour me sauver.
-- Toi non plus."
Je lui tendis la main. Elle la prit.
Ce n'était pas la promesse légère d'avant, celle qu'on fait parce que les récoltes finiront bien par laisser place au mariage et à une maison simple. C'en était une autre, plus maigre peut-être, plus vraie sûrement. Une promesse sans innocence rendue, mais avec la vérité partagée comme seule pierre saine sous le reste.
Au-dessus de nous, les roches de Baume regardaient toujours le vallon. Plus loin, invisible d'ici, la butte de Châteauneuf gardait sans doute encore ses yeux sur les routes. Pourtant, pour la première fois depuis La Lochère, je n'avais plus l'impression de marcher seulement sous leur surveillance. Nous leur avions rendu un regard.