Apparence
Je n'avais pas besoin de savoir lire pour reconnaître un homme fier de ce qu'il sait.
Matthew Cole était de ceux-là. Son mépris allait aux illettrés comme l'eau aux pentes: sans y penser, par la seule force de sa nature. Un homme ainsi bâti corrige volontiers ce qu'il juge mauvais, fût-ce chez un tailleur de pierre. Il fallait seulement lui donner matière à correction sans lui laisser de quoi comprendre toute l'affaire.
Je quittai la route principale et gagnai derrière l'église basse un coin de mur à demi ruiné où l'on voyait la cour du meix sans être vu tout entier. Là, je tirai la peau huilée de dessous ma cotte et dépliai les feuillets sur mes genoux. Le vent menaçait de me les prendre. Je les couvris d'un pan de manteau et choisis, une à une, les portions qui me semblaient les moins dangereuses et les plus utiles: un mot près d'une tour, un autre au bord d'une mesure, une courte ligne au-dessus d'un dessin de mur, deux groupes de lettres près d'un chiffre.
Je ne pouvais pas recopier vite, mais je savais imiter des formes. Avec un charbon, je traçai sur une éclisse de bois lisse les signes qui m'intéressaient, en les espaçant exprès, comme s'ils venaient de plusieurs sources. Puis, quand ma copie me parut trop maladroite, j'ouvris le feuillet par petits volets et mémorisai l'allure de deux lignes supplémentaires. Les lettres restaient des pattes d'araignée pour moi. Pourtant, force de les regarder, je distinguais déjà celles que Matthew appellerait sans doute mur, garde ou porte de celles qui n'étaient que liant de phrase.
J'attendis qu'un garçon traversât la cour avec un seau, puis un autre avec des fagots. Quand le mouvement se calma, je rentrai par le côté de l'auvent.
Matthew s'était retiré dans une pièce basse ouverte sur la cour, entre table de comptes et réserve de vaisselle. Il y faisait plus frais qu'au dehors. Une petite fenêtre donnait sur le fossé. L'encre, le suif et le parchemin y tenaient lieu d'odeur. Un sergent d'Oudot était assis près de la porte, à aiguiser la pointe de son couteau sur une pierre humide. Il me regarda entrer sans se lever.
"Le frère est occupé, dit-il.
-- Je ne lui prends qu'un moment. Messire Hugues lui-même a dit qu'il pouvait m'épargner une erreur."
Le nom fit son chemin. Matthew leva les yeux de son feuillet avec une mauvaise volonté visible.
"Quelle erreur un tailleur peut-il faire que ses mains ne lui enseignent pas ?
-- Prendre un mot anglais pour une mesure française. Cela se paie parfois plus cher qu'un mauvais coup de ciseau."
Il soupira, posa sa plume et me fit signe d'approcher, non sans garder entre nous toute la largeur de la table.
"Parle donc.
-- Des gens d'ici disent que des travaux se préparent au château. Si l'on me jette sous le nez des grifonnages de vos pays, je veux au moins savoir de quoi ils parlent."
Je posai l'éclisse devant lui. Les lettres charbonnées y paraissaient plus lourdes encore qu'elles ne l'étaient sur le parchemin. Matthew eut d'abord une expression d'écœurement.
"Tu copies comme une poule gratte.
-- C'est déjà beau qu'une poule voie quelque chose dans vos pattes noires."
Le sergent près de la porte eut un bref rire. Matthew, piqué, rapprocha l'éclisse.
"Ceci, dit-il en pointant le premier groupe, c'est tower. Tour.
-- Et là ?
-- Watch. Garde, ou guet selon l'usage.
-- Et ce trait avec le nombre ?
-- Pas un mot. Une mesure. Tu l'as mal rendue."
Il prit un bout de craie tendre et corrigea ma copie sur l'éclisse même.
"Là, vois-tu ? Cela signifie l'épaisseur. Thickness, si tu veux la bouche anglaise avec."
Le mot ne me disait rien, mais sa traduction, elle, pesa aussitôt. Tour. Garde. Épaisseur. Ce n'était pas un billet de route ni une note de marchand.
"Et ceci ? demandai-je encore.
-- Wall. Mur.
-- Celui-là ?
-- Gate. Porte.
-- Et là ?"
Matthew plissa les yeux.
"Old work. Vieil ouvrage. Maçonnerie ancienne, si tu préfères parler ton métier."
Je sentis quelque chose me remonter jusque dans la gorge. Je gardai pourtant la voix égale.
"Vieil ouvrage comment ?
-- Cela dépend du reste de la ligne, dont ta copie est boiteuse."
Je feignis l'embarras, puis tirai de dessous ma manche un des feuillets, plié de sorte qu'il n'en paraissait qu'une bande de deux doigts. Je le tins moi-même, loin de sa main.
"Comme ceci ?"
Son regard changea aussitôt. Non qu'il eût reconnu quoi que ce fût, mais le support valait mieux que mon éclisse.
"Approche davantage. Non, pas tant. Là."
Il lut à mi-voix, plus vite que je n'aurais suivi une pluie sur une vitre.
"Old work under outer face... Hmm. Oui. Vieil ouvrage sous le parement extérieur. Et ici, repair ne veut pas dire seulement réparer: c'est aussi une reprise, un raccommodage de maçonnerie."
Le sergent cessa un instant d'aiguiser son couteau pour écouter.
"Alors tes Anglais savent ce qu'est un mur, dit-il.
-- Mieux que certains qui s'y adossent", répondit sèchement Matthew.
Je repliai la bande et en ouvris une autre, ailleurs, sans laisser voir le haut ni le bas.
"Et cela ?"
Matthew se pencha de nouveau.
"South wall... non, attends... south-west curtain. Courtine du sud-ouest.
-- Courtine ?
-- Le long mur entre deux tours, dit-il d'un ton patient malgré lui. Faut-il que je t'enseigne aussi la guerre ?
-- Seulement les mots qu'on jette sur la pierre."
Il eut un petit reniflement dédaigneux, mais je voyais sa contrariété s'user au profit du plaisir de savoir. Je lui montrai un troisième fragment, près d'un chiffre.
"Et ceux-là ?
-- Guard relief. Relève de garde.
-- Cela regarde donc les hommes autant que les murs.
-- Je regarde ce qu'on me montre, pas ce que tu imagines."
Il disait cela, mais il traduisait toujours. Je poussai plus loin.
"Celui-ci ?
-- Stores. Réserves.
-- Et là ?
-- Bolts. Traits d'arbalète, selon le contexte. Peut-être carreaux. Tu vois bien que ce n'est pas un compte de farine."
Le mot lui échappa avant qu'il ne le retînt. Il me jaugea ensuite comme s'il avait compris m'en avoir donné davantage qu'il ne souhaitait.
"Qui t'a mis ces lettres entre les mains ? demanda-t-il.
-- Personne qui m'ait appris à les aimer.
-- Ce n'est pas une réponse.
-- C'est celle que j'ai."
Le sergent, près de la porte, remit son couteau dans l'étui.
"S'il travaille pour le château, ça vaut mieux qu'il sache à quoi on l'emploie.
-- Il ne travaille pour personne encore", dit Matthew.
Puis, revenant à moi:
"Montre l'autre bande. Celle où le chiffre suit le mur."
Cette fois, c'était lui qui demandait. Je ne lui donnai qu'un repli minuscule.
Il lut, fronça les sourcils, puis prit une chute de parchemin sur sa table et y traça quelques mots français.
"Ici: largeur. Là: épaisseur. Là encore: joint descellé. Et ceci..."
Il hésita.
"C'est un terme de chantier plus que de guerre. Bedding, selon la façon de l'entendre. Le lit de pose d'une pierre. Ou son assise. Qui t'a montré cela connaît les murs mieux que toi."
Je ne répondis pas. Le mot assise me traversa pourtant comme une sonde. Les dessins que j'avais vus ne notaient donc pas seulement des tours et des portes. Ils entraient dans la chair même du bâti: épaisseur, parement, reprise, assise, joint.
Matthew poussa vers moi la chute où il avait écrit ses équivalents.
"Garde cela si cela t'empêche d'abrutir une maçonnerie.
-- Et ce mot-là ?" demandai-je encore, en montrant sur mon éclisse un groupe que je n'avais pas osé lui donner d'abord.
Il examina.
"Mason's mark, dit-il. Marque de tailleur.
-- Comme celles qu'on laisse sur les blocs ?
-- Justement comme elles. Tu vois qu'un papier vaut parfois plus qu'un bras."
Je pensai au contraire qu'un papier sans bras pour le lire et pierre pour le comprendre n'était encore qu'une menace pliée.
"Je n'ai pas besoin qu'il vaille, dis-je. J'ai besoin qu'il ne me trompe pas."
Matthew leva enfin vers moi un regard plus attentif. Il me voyait encore comme un homme de peu, mais plus tout à fait comme un imbécile.
"Si des gens te donnent ces extraits pour un chantier, qu'ils te donnent aussi le reste. Les mots changent selon ce qui les entoure.
-- Cela me suffit pour l'heure.
-- Tu es donc plus téméraire que sot."
Je repris la chute écrite, mon éclisse et surtout les feuillets, qu'il n'avait pas touchés. Il essaya bien de suivre du regard le mouvement par lequel je les fis disparaître sous ma cotte, mais je les repliai trop vite pour qu'il en vît davantage.
Au moment où je reculais de la table, des voix éclatèrent dans la cour. Non pas encore l'arrivée de Harcourt, mais l'agitation qui la prépare: des couvertures qu'on bat, un ordre qu'on répète, un cheval qu'on change de place, un garçon qui court vers les cuisines. Matthew jura bas en anglais et reprit sa plume.
"Va-t'en maintenant. J'ai mieux à faire que d'apprendre la langue aux carriers.
-- Tu me l'as apprise juste assez.
-- J'espère pour tes murs qu'ils en feront meilleur usage que ta main de copiste."
Je sortis.
Dans la cour, Hugues passait de l'auvent au seuil de la grande pièce avec cette hâte contenue des hommes qui ne veulent rien montrer de leur crainte. En me voyant, il ne fit qu'un signe minime du menton, presque rien. Suffisant pourtant pour me rappeler que rien de ce qui se jouait ici n'était simple.
Je quittai le meix et ne m'arrêtai qu'au haut du village, là où la pente vous rend un peu de souffle. Alors seulement je déployai la chute de parchemin que Matthew m'avait donnée. Je ne pouvais pas la lire seule, mais je reconnaissais désormais, par leur place et par sa voix encore en tête, les mots qu'il y avait attachés.
Tour. Garde. Relève. Porte. Épaisseur. Parement. Reprise. Vieil ouvrage. Courtine du sud-ouest.
Les feuillets du mort n'étaient pas un simple relevé de route, ni même une note de soldats prudents. Harcourt avait fait dresser l'état du château tout entier: où veillaient les hommes, où l'on gardait les réserves, quelle muraille était vieille, quelle autre reprise, où le mur portait plein, où l'assise changeait. On n'avait pas tué un courrier pour quelques rumeurs, mais pour la pierre même de Châteauneuf mise en mots.
Je repliai tout avec soin.
Le monde, autour de moi, n'avait pas changé de couleur. La pente était la même, les poules grattaient pareil, l'eau du bas suivait son chemin. Pourtant je savais désormais que, derrière les lettres anglaises, quelqu'un avait mesuré les gardes et les murs comme moi j'aurais mesuré un chantier. Cette pensée rendait l'affaire plus vaste et plus proche tout ensemble.
Quand je repris le chemin de Baume, je ne portais pas seulement des papiers. Je portais les premiers mots de la pierre, et ils parlaient déjà trop clair pour me laisser tranquille.