Apparence
Les mots que Matthew m'avait donnés ne me laissèrent pas en paix.
Tour. Garde. Épaisseur. Courtine. Ce n'étaient que quelques traductions, mais elles avaient donné aux feuillets une voix qu'ils n'avaient pas la veille. Je passai une partie de la nuit à les revoir dans ma tête comme on revoit un mur à la lampe, en reprenant l'ouvrage pierre par pierre pour savoir laquelle sonne faux. Toujours, au bout des mots, je revenais à la même place: La Lochère. À l'homme mort. À la couture cachée sous son aisselle. À Jehanne, enfin, qui m'avait dit d'oublier avant même qu'Oudot ne montât aux roches.
Au matin, la première voix que j'entendis dans Baume fut celle de Martin Foucherot.
Elle sortait de sa porte avec cette colère serrée qu'il réserve aux pertes qui lui coûtent davantage en considération qu'en argent.
"Je t'ai dit qu'il le voulait ce soir, grondait-il. Ce n'était pas un drap de bergère, mais un hoqueton payé par des gens qui savent réclamer.
-- Il ne l'a pas repris, répondit Jehanne.
-- Il ne l'a pas repris parce qu'il n'a pas pu mettre la main dessus. Ce n'est pas la même chose."
Je passai plus bas sans lever les yeux. Je n'avais pas besoin de les voir pour savoir lesquels des deux parlaient. Le mot hoqueton me resta pourtant dans l'oreille, comme un clou qu'on a mal chassé.
Je pris le chemin de La Lochère avant que l'idée n'eût le temps de refroidir.
Le fond de vallée gardait une brume plus légère que les jours précédents. L'eau glissait claire entre les herbes, et le bruit du courant paraissait plus innocent qu'il ne l'était. En vérité, le lieu avait changé depuis ma première venue sans changer de visage. Le corps n'était plus là. Les roseaux s'étaient redressés un peu. La boue, lavée par une petite pluie de nuit, tenait moins bien les pas. Mais celui qui cherche assez retrouve toujours où la terre a été forcée à se souvenir.
Je commençai par le bord du chemin, là où le cheval avait labouré la veille. L'empreinte s'était adoucie sans disparaître. Plus bas, vers l'eau, les tiges cassées montraient encore l'endroit où l'on avait tiré le corps. Je descendis ensuite derrière le fossé, jusqu'au replat de boue où s'était caché le témoin menu dont j'avais vu la trace la première fois. À genoux, en écartant les joncs, on comprenait mieux la scène. De là, on voyait l'arrivée du cavalier, la marge d'eau, l'abri des saules. On pouvait voir un homme mourir sans être vu de lui.
Je restai accroupi un moment, non pour m'attendrir sur le mort, mais pour mettre les gestes à la place des trous. Le faux courrier venait de Créancey. Ceux qui l'attendaient aussi, ou s'y tenaient tout près. Le témoin caché, lui, était arrivé par le côté de Baume ou du moins par un chemin qui lui faisait prendre le fossé d'aval. Il n'y avait pas tant de gens, au hameau, qui eussent pu se trouver là à la nuit close sans attirer d'abord les soupçons. Une femme, pensai-je malgré moi. Ou un garçon léger. La trace me l'avait déjà dit. Mon esprit, lui, refusait encore de choisir son visage.
Je poussai plus loin vers un saule dont les racines sortaient à demi de la berge. L'eau s'y coinçait parfois des branches mortes, des joncs, quelque vieille toile. Cette fois, un pan de drap gris y battait faiblement, pris entre deux racines noires. Je crus d'abord à un reste de besace ou à un torchon emporté par l'orage. En tirant dessus, je ramenai tout un vêtement alourdi de vase.
C'était un hoqueton court, gris sale, meilleur que ceux des garçons de ferme, moins bon que celui d'un officier. La manche droite gardait la trace récente d'une boue plus noire que celle du chemin. Sous l'aisselle, une couture avait été reprise. Au bas de la doublure, une autre ligne de points, plus fine encore, refermait une déchirure mince.
Je le tins un instant à bout de bras. L'eau en coulait sur mes sabots. Le sergent d'Oudot, pensai-je aussitôt. Le vêtement que Martin avait voulu faire rendre avant la nuit. Celui que Jehanne avait perdu. Je regardai autour de moi comme si quelqu'un avait pu venir me l'arracher. Il n'y avait pourtant que l'eau et un chien qui aboyait loin, derrière les maisons.
Je remontai sur la rive avec le hoqueton roulé sous le bras et m'assis sur une pierre plate pour mieux l'examiner.
Jehanne cousait depuis assez longtemps sous mes yeux pour que je reconnusse sa main sans la voir. Elle piquait court du côté qu'on regarde, un peu plus long du côté qu'on cache. Elle aimait noyer le nœud dans l'épaisseur du pli. Ses reprises ne tiraient jamais tout droit : elles suivaient un fil déjà là, comme si la couture ancienne lui soufflait encore sa route. Sur le hoqueton, c'était bien cela. Sous l'aisselle, les points étroits disparaissaient presque entre deux coutures plus grossières. Au bas de la doublure, le fil avait été mené juste assez lâche pour qu'un pan puisse s'ouvrir sans se déchirer tout à fait.
Je passai l'ongle sur cette seconde reprise, puis le retirai comme d'une braise.
Sous l'aisselle du mort, la cache des feuillets avait été refermée de la même manière. Même économie de place. Même façon d'enterrer le point vivant sous ce qui paraissait n'être qu'une réparation honnête. Je n'avais pas su retenir cela à La Lochère ; je le tenais maintenant dans la main.
Je repliai le hoqueton et pris le chemin du retour plus vite que je n'étais venu.
Je ne rentrai pas tout droit chez moi. Je montai d'abord à mon abri, cachai le vêtement gris derrière deux blocs inutilisés, puis redescendis vers la source. Jehanne y était, seule pour une fois, occupée à rincer un petit linge d'enfant que sa mère n'avait pas eu le temps de laver. Elle leva la tête en m'entendant et je vis aussitôt qu'elle s'était attendu à quelqu'un d'autre. Cette attente me blessa plus qu'elle n'aurait dû.
"Tu es encore allé à La Lochère, dit-elle.
-- Oui.
-- Pourquoi revenir là ?
-- Pour voir ce qu'il y restait."
Elle ne baissa pas les yeux, mais sa main serra davantage l'étoffe mouillée.
"Et qu'y restait-il ?
-- Le vide, d'abord. Puis quelques traces que l'eau n'a pas encore avalées."
Je fis un pas de plus. La source parlait entre nous avec sa voix égale.
"Tu étais là ce soir-là."
Ce ne fut pas une question. Elle le reçut pourtant comme si je l'avais posée.
"Mon père m'avait envoyée porter une réparation.
-- Le hoqueton perdu.
-- Oui."
Elle répondit trop vite pour que je ne sente pas la phrase préparée d'avance.
"Et tu n'as rien vu ?
-- J'ai entendu des chevaux. J'ai eu peur. J'ai lâché le vêtement dans la boue et je suis rentrée.
-- Sans rien dire ?
-- À qui ? À mon père ? À Oudot ? À tout Baume ?"
Elle lança le linge dans le panier plus rudement qu'il ne fallait.
"Je n'avais qu'un objet perdu et des hommes d'armes dans le noir. Cela me suffisait."
Ce qu'elle disait pouvait presque tenir. Presque. Mais je pensais à la cache du mort, à la finesse du point, à ce qu'elle n'avait pas ajouté: le sang, le cri, la fouille. Son mensonge ne portait pas seulement sur un détour; il portait sur sa place même dans la nuit.
"Tu m'as dit d'oublier le mort avant que les autres ne parlent, dis-je. On ne devine pas si juste sans avoir vu davantage que des chevaux.
-- On devine très bien lorsqu'on a peur, Perrin."
Cette fois, elle me regarda comme on retient un homme au bord d'un fossé qu'il n'a pas vu.
"Laisse cela. Ce n'est pas une route pour toi.
-- Et pour qui, alors ?
-- Pour personne qui veuille rester en vie longtemps."
Il y avait dans sa voix de la fatigue, de la colère contenue, et quelque chose encore qui ressemblait presque à la supplication. Mais ce n'était pas pour moi seule qu'elle demandait grâce. C'était pour ce qu'elle tenait derrière ses dents.
Je la quittai sur ce silence-là.
Dans l'après-midi, je repris le hoqueton là-haut et l'examinai encore, cette fois à la lumière froide qui tombe bien sur les coutures. La reprise du bas me montra ce que je n'avais pas vu d'abord: deux points très légèrement plus lâches au milieu, comme si celui qui cousait avait voulu pouvoir rouvrir là sans perdre le reste. Ce n'était pas encore une poche secrète. C'en était le parent pauvre, ou l'exercice prudent.
Je pensai alors à Hugues de Créancey.
Jehanne avait pu se trouver à La Lochère pour un service ordinaire. Elle avait pu y perdre un hoqueton et ne rien dire par peur de son père. Mais la main qui avait repris ce vêtement était la même que celle qui avait fermé la cache des feuillets sous l'aisselle du mort. Entre Baume et le corps, il y avait donc autre chose qu'un hasard de couture. Et ce quelque chose remontait forcément plus haut que Jehanne seule.
Le soir tomba sur les roches sans que j'eusse bougé. En bas, les maisons allumaient leurs lueurs une à une. Je gardais sur les genoux le hoqueton gris, pesant encore d'une vase séchée qui n'était plus celle de l'eau mais celle des hommes. Je ne savais pas pourquoi Jehanne avait lié sa main à ce vêtement-là. Je savais seulement qu'elle l'avait fait. À partir de ce moment, le rendez-vous manqué de La Lochère cessa d'être un accident dans mon esprit. Il devint une chaîne dont je tenais enfin un anneau.