Apparence
Je ne suivis pas Jehanne cette nuit-là.
J'y pensai assez longtemps pour ne presque pas dormir, puis je restai assis sur ma paillasse à écouter l'eau, comme si elle avait pu me rendre ce que j'avais laissé filer dans l'ombre. Quand le jour grisa enfin la fenêtre, j'avais pris ma décision. Je ne gagnerais rien à courir derrière une silhouette dans les roches. Il me fallait un nom pour le mort et un homme qui pût lire les griffonnages anglais sans croire qu'on lui abandonnait ma vie avec.
Jehanne était déjà debout lorsque je passai devant la maison des Foucherot. Elle battait un linge sur une pierre basse avec cette application calme qui trompait presque toujours les autres. Mais le bas de sa robe gardait un peu de terre sèche, et ses yeux portaient le creux des gens qui ont peu dormi. Elle leva la tête quand je ralentis, puis me salua d'un mouvement trop bref pour être ordinaire.
"Tu descends ? demanda-t-elle.
-- À Créancey.
-- Pour quoi faire ?"
Je haussai les épaules.
"Voir si les gens du meix me doivent toujours pour la pierre du seuil."
Elle regarda l'eau, non moi.
"N'y reste pas trop.
-- C'est donc jour dangereux ?
-- Tous les jours se ressemblent un peu en ce moment."
Elle reprit son linge. Je continuai sans répondre. Si elle voulait me retenir, elle ne le ferait pas avec de telles phrases. Et si elle me mentait encore, mieux valait un lieu plein de témoins qu'une source vide.
Je pris le chemin du haut, celui qui va presque à même pente d'une hauteur à l'autre sans se donner la peine de monter au plateau. Le matin y courait plus vite que dans le fond du vallon. La terre restait humide sous les herbes, mais elle tenait mieux que les passages du bas. À mesure que j'approchais de Créancey, les murs remplaçaient les haies, les jardins mordaient davantage sur la pente, et l'on sentait avant de voir le village: fumée de cuisine, crottin plus chaud, eau des fossés, poules qu'on chasse d'un coup de sabot.
Créancey ne se donne pas tout d'une pièce. Il faut l'entrer par degrés. En bas, l'humidité, les terres lourdes, les roues qui s'enfoncent; plus haut, les maisons serrées contre la pente, les traverses, les escaliers de terre; au-dessus encore, les dernières cours, puis le départ des chemins plus secs. Le meix de Saint-Bazille se tenait dans la partie basse et moyenne, assez près de l'eau pour sentir la vase quand le vent tournait, assez haut pourtant pour commander les passages.
On voyait d'abord les fossés, puis les deux tours rondes, puis la cour avec son activité de bêtes, de garçons d'écurie et de gens qui portent des choses qu'ils ne possèdent pas. Ce matin-là, il s'y trouvait davantage d'hommes d'armes que je n'aurais voulu. Deux casaques bourguignonnes gardaient l'entrée. Un troisième tenait son cheval par la bride près du puits. J'en reconnus un de la veille, qui avait battu les porches de la vieille abbaye avec une perche plus longue que son bras.
Je n'avais rien à gagner à tourner autour comme un voleur. J'entrai donc comme un homme qui vient pour son dû.
Dans la cour, Hugues de Créancey parlait avec Oudot.
Je l'avais vu plusieurs fois sans lui avoir jamais vraiment parlé. C'était un homme de l'âge où la vigueur s'économise en tenue droite et en parole mesurée. Rien de trop riche dans son vêtement, rien non plus qui pût le faire prendre pour un simple exploitant de terres. Il avait cette propreté sèche des gens qui veulent paraître en ordre jusque dans les mauvais temps.
Oudot, devant lui, gardait sa mine ordinaire: attentive sans chaleur, comme s'il pesait les murs, les hommes et les bêtes de la même façon.
"Je vous ai dit hier ce que je savais, mon lieutenant, disait Hugues. Mes gens n'ont vu ni cavalier anglais ni paquet de lettres.
-- Vos gens voient ce qu'on leur commande, répondit Oudot. Je vous commanderai peut-être de regarder mieux.
-- Je regarde toujours mieux quand le service du duc l'exige."
Ce n'était ni défi ni flatterie. Seulement une façon de s'incliner sans plier tout à fait. Hugues tenait entre les mains un gobelet d'étain qu'il n'avait pas encore porté à ses lèvres. Il donnait l'impression de tout céder dans les mots et de garder pourtant quelque chose derrière.
À une table dressée sous l'auvent, un homme en robe sombre écrivait. Une encre, un coutelet, des feuillets, un bâton de cire rouge, une selle posée à même deux tréteaux, un couteau, une bourse vide et un petit étui aplati étaient étalés devant lui. L'homme leva une seconde la tête à mon arrivée, puis la rebaisse aussitôt, comme s'il n'avait reconnu qu'un ouvrier de plus.
Je compris à sa tonsure et à sa façon d'habiter les papiers que j'avais devant moi le chapelain anglais.
"Qui est celui-là ? demanda Oudot sans tourner complètement la tête.
-- Perrin de Baume, répondit Hugues. Tailleur de pierre."
Oudot me considéra.
"Encore toi.
-- Baume a été retourné hier pour un homme trouvé près de notre eau, dis-je. Je viens savoir au moins quel nom lui valait tant de peine."
Oudot eut un léger sourire, sans amusement.
"Les morts n'améliorent pas leur sort quand on les nomme.
-- Les vivants, parfois si."
Ce fut Hugues qui répondit, d'une voix si égale qu'elle semblait vouloir prévenir la suivante.
"Le lieutenant n'a rien à cacher sur ce point. Le courrier se nommait Thomas Reed. Il servait les hommes du château. Sa perte dérange les passages, donc nos affaires à tous."
Thomas Reed. Le nom sonna sec, tout droit, comme un morceau de bois sans nœud.
Le chapelain, à la table, prit alors la parole en français, avec cet accent des Anglais qui coupent les mots plus qu'ils ne les roulent.
"Servait, oui. Et fort mal à la fin."
Il trempa sa plume, écrivit quelque chose, puis lut à demi pour lui-même:
"Un cheval bai. Une selle de route. Une bourse sans numéraire. Un étui de cire vide. Un couteau. Aucun feuillet retrouvé."
Le dernier mot attira sur lui le regard d'Oudot. Le chapelain leva les yeux comme s'il n'avait rien dit d'extraordinaire.
"Vous voyez, reprit-il en me parlant cette fois, que votre vallée rend mal ce qu'elle prend."
Je m'approchai d'un pas. Sur la table, les objets du mort paraissaient plus pauvres encore que dans ma mémoire. Le couteau n'était qu'un petit outil à manche clair, usé près de la virole. La selle portait une couture rompue. L'étui de cire avait gardé la marque d'un pliement violent. Tout cela sentait l'eau sèche et la main des fouilleurs.
"Il allait où ? demandai-je.
-- Là où on l'envoyait, dit Oudot.
-- Et d'où venait-il ?
-- D'assez loin pour qu'il ne t'importe pas.
-- Il a pourtant importé jusqu'à Baume."
Le chapelain eut un petit son de gorge qui ressemblait presque à un rire.
"Votre Baume se croit toujours au centre dès qu'une botte y laisse de la boue."
Je me tournai vers lui.
"Et vous, mon frère, vous semblez savoir plus que ce que vous écrivez."
Il haussa les sourcils, surpris qu'un tailleur lui répondît sur ce ton.
"Je sais lire les listes, ce qui dépasse déjà bien des gens ici. Quant au reste, Sir Edmund le demandera lui-même."
Ce nom-là, plus encore que Thomas Reed, fit bouger quelque chose dans la cour. Un garçon d'écurie cessa de brosser son cheval. Hugues posa enfin son gobelet sur le bord de la margelle.
"Le capitaine quitte donc Châteauneuf ? demanda-t-il.
-- Il descend aujourd'hui, dit Oudot. Il veut reprendre cette affaire de sa main."
Je remarquai alors la bride du cheval bai, pendue près de la selle. Une petite plaque de cuir y battait au bout d'une lanière rompue. On y voyait encore, gravés à la pointe, deux traits droits et un autre plus tordu. Je n'aurais pas juré du mot entier, mais cela ne ressemblait pas au nom sec que je venais d'entendre.
Le chapelain suivit mon regard et saisit la lanière avant moi. En la retournant, il montra l'autre face à Oudot.
"Le marquage de selle est usé. Rien d'utile.
-- Montre, dit Oudot."
Matthew lui tendit l'objet. Oudot le considéra, haussa les épaules et le rejeta sur la table. Au bref instant où le cuir tourna, j'aperçus mieux le revers du couteau. Sous la saleté, quelqu'un avait gratté deux lettres sur le bois: l'une ouverte comme un fer à demi tracé, l'autre avec une jambe oblique. Ce n'était pas le T de Thomas. Cela, même moi, je pouvais le voir.
Le garçon d'écurie s'approcha pour reprendre la selle.
"Cette bête répondait plus vite à Colas qu'à Thomas, lâcha-t-il sans réfléchir."
Le silence tomba sur lui comme une trappe.
Oudot tourna lentement la tête.
"Qu'as-tu dit ?
-- Rien, mon lieutenant. Une sottise.
-- Garde-la pour toi désormais."
Le garçon recula aussitôt. Hugues, lui, ne bougea pas d'un souffle.
"Les hommes de passage prennent bien des noms, dit-il. Un cheval prend surtout l'habitude d'une voix. Il n'y a là rien qui doive troubler le service du duc."
Il parlait pour apaiser Oudot, mais ses yeux glissèrent un instant vers moi. Pas assez pour être pris. Assez pourtant pour que je sente la phrase à double fond. Thomas Reed d'un côté. Colas peut-être, ou autre chose, de l'autre. Deux noms sur un même mort, voilà ce que j'avais désormais.
Je fis semblant de revenir à mes préoccupations d'ouvrier.
"Si Sir Edmund descend pour les papiers, il fera peut-être aussi voir les murs qu'on dit gâtés au-dessus du passage du sud. Des gens d'ici m'ont parlé d'une réparation.
-- Les gens d'ici parlent beaucoup, dit Matthew.
-- Les pierres aussi, répondis-je. Encore faut-il savoir ce qu'on leur demande."
Matthew me considéra plus franchement cette fois. Son regard avait la sécheresse d'un homme qui se croit né du bon côté de l'encre.
"Tu comprendrais mieux les ordres si tu avais appris tes lettres.
-- J'aurais surtout appris à mal tailler la pierre. Chacun son métier."
Oudot se désintéressa de nous pour aller parler à l'entrée avec un cavalier qui venait d'arriver au trot. Hugues prit ce moment pour se tourner vers moi avec une politesse qui aurait pu passer pour simple courtoisie.
"Si tu dois un jour travailler pour des gens qui griffonnent en anglais, dit-il, frère Matthew peut au moins t'empêcher de prendre un mur pour un fossé. Je préfère payer de la chaux que des erreurs."
Le chapelain pinça les lèvres, comme si l'idée de servir de maître d'école à un homme de ma sorte lui déplaisait. Hugues n'insista pas davantage. Il avait donné sa phrase, propre, publique, impossible à reprendre contre lui.
Le cavalier à l'entrée descendit de selle. Son cheval soufflait encore. Oudot lut le petit billet qu'on lui tendait, puis replia le parchemin d'un geste sec.
"Avant vêpres, dit-il à Hugues. Préparez une chambre et de quoi écrire. Sir Edmund veut les listes des passages, les noms des gens interrogés et ceux qui manquent à l'appel."
"Vous les aurez", répondit Hugues.
Matthew rassembla aussitôt ses feuillets, essuya sa plume et fit glisser les effets du mort de l'autre côté de la table. Le couteau, la bride, la selle, tout disparut sous la hâte réglée des gens de clerc dès qu'un supérieur approche. Thomas Reed rentrait dans les listes. Le reste, s'il y en avait, retournerait au silence.
Je saluai à peine et quittai la cour.
Une fois dehors, je descendis jusqu'au petit mur qui domine les prés humides, puis je m'assis sur une pierre de bornage pour remettre ensemble ce que j'avais pris. Thomas Reed dans la bouche du chapelain. Un C et un R grattés dans le bois d'un couteau. Un garçon qui avait laissé échapper Colas. Ce n'était pas un nom complet, seulement l'ombre d'un autre homme sous le premier. Cela me suffisait. Le mort de La Lochère n'avait pas seulement changé de route; il avait changé de peau.
Quant à Matthew, Hugues venait de me le livrer sans me le livrer. Si je voulais quelques mots anglais, il me faudrait les arracher à l'orgueil du chapelain avant que Harcourt mît la main sur toute la vallée.
Je me levai. Dans ma poitrine, les feuillets cachés me semblaient soudain plus pressés que lourds.