Apparence
Je revins de Châteauneuf avec un ordre du duc et la poitrine plus lourde qu'avant d'y monter.
On eût cru pourtant qu'un homme ayant gagné l'entrée future du château dût marcher plus léger. Ce n'était pas mon cas. Plus les choses s'éclairaient du côté des murs, plus elles se brouillaient du côté de Jehanne. Je savais désormais le vrai nom du mort, le camp qu'il servait, le relais qu'il devait joindre. Je savais aussi que la couture de son vêtement portait la main de ma promise comme un sceau caché sous la boue. Et chaque fois que je repensais à l'église de Vandenesse, à Aubert, à la phrase sur le relais local, c'était son visage à elle qui venait se placer au bout du raisonnement.
À Baume, Martin Foucherot faisait plus de bruit que de coutume.
La visite du duc lui avait amené des commandes pressées, de quoi gonfler sa voix et raidir encore sa nuque. J'eus à peine franchi les premières maisons que je l'entendis quereller Jehanne sur le seuil de l'atelier.
"Le fil fin ne se mange pas tout seul, disait-il. J'en ai moins qu'avant la semaine dernière et je ne vois pas où il s'en va.
-- Je recouds ce qu'on me donne à recoudre.
-- Tu recouds surtout trop propre pour des gens qui ne regardent pas de si près. Et tu sors trop souvent pour de simples livraisons."
J'aperçus Jehanne de profil, le menton un peu baissé comme elle faisait lorsqu'elle préférait recevoir la parole sans la rendre tout de suite. Martin tenait entre ses doigts une petite pelote gris brun qu'il écrasait à mesure qu'il parlait.
"Encore Créancey demain, ajouta-t-il. Et tu files, cette fois. Pas de détour aux roches, pas de pas perdus autour de la source."
Il me vit alors dans le chemin et s'interrompit. Son regard glissa de moi à sa fille puis revint à moi avec cette aigreur qui lui montait chaque fois qu'il croyait deviner un accord entre nous.
"Voilà ton tailleur. Peut-être t'expliquera-t-il où disparaît mon fil."
Je ne répondis rien. Jehanne, elle, releva les yeux juste assez pour rencontrer les miens une seconde. Il y avait dedans fatigue, peur peut-être, et surtout cette résistance silencieuse qui me blessait désormais plus qu'elle ne m'attendrissait.
Le soir, j'attendis qu'elle sortît.
Je n'eus pas longtemps à patienter. À la dernière lumière, elle quitta la maison avec un petit panier couvert d'un linge et prit, non le chemin de Créancey, mais la sente qui coupe derrière la chapelle et file vers la vieille abbaye. Elle regarda deux fois derrière elle. Je la suivis de plus loin encore que lorsqu'on guette un cerf blessé, par peur moins de la perdre que d'être vu par elle avant l'heure.
Le replat des ruines retenait déjà l'ombre. Le pan de mur regardait le vallon comme un homme qui a trop attendu quelqu'un. Jehanne ne s'arrêta pas dans la petite pièce couverte où l'on mène parfois une bête à l'abri. Elle contourna le mur, passa entre deux blocs couchés, puis se glissa derrière le leurre des porches visibles jusqu'à la fissure secondaire qu'elle avait su sauver pendant la fouille d'Oudot.
Je la laissai mettre les mains dans l'obscurité étroite avant de parler.
"Tu n'y prendras pas seulement de la vase, cette fois."
Elle sursauta et se retourna si vite que le panier tomba dans l'herbe. Une pelote, deux petits morceaux de peau huilée et un pain serré dans un torchon en roulèrent.
"Tu m'as suivi.
-- Oui.
-- Tu n'aurais pas dû."
Je m'avançai jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus s'enfuir sans me frôler.
"Tu me l'as assez dit pour que je cesse de t'obéir.
-- Perrin..."
Je sortis de dessous mon manteau le hoqueton gris que j'avais repris à La Lochère. La manche encore tachée de boue pendait comme un bras mort. Dans la pénombre, il fallut un instant à Jehanne pour le reconnaître. Quand ce fut fait, tout son visage changea.
"Tu l'as donc retrouvé.
-- Oui.
-- Où ?
-- Là où tu l'as laissé. Pris dans les racines, au bord de l'eau."
Elle ferma les yeux une seconde. Puis elle s'accroupit, ramassa lentement la pelote tombée du panier et la serra dans sa main sans répondre.
"Je l'ai ouvert, dis-je. Pas seulement celui-ci. L'autre aussi. Celui du mort.
-- Je sais.
-- Non. Tu savais que j'avais trouvé les feuillets. Tu ne savais pas que j'avais fini par voir ta main."
Je lui montrai la reprise du bas de la doublure, puis les points plus fins sous l'aisselle.
"Là. Et là. Même manière de noyer le nœud. Même façon de laisser deux points plus lâches pour rouvrir sans rompre. J'ai mis du temps. Pas toi. Toi, tu le savais depuis le premier jour."
Elle baissa la tête. Au-dessus de nous, la roche gardait encore un peu de jour sur son bord, mais sous le mur l'ombre avait déjà tout pris.
"Je ne l'ai pas su depuis le premier jour, dit-elle enfin. Je l'ai compris quand tu m'as parlé des feuillets.
-- Tu mens encore. Tu étais à La Lochère. Tu y attendais cet homme.
-- Oui."
Le mot tomba entre nous avec une simplicité qui me fit plus mal que s'il eût été défendu.
Je sentis alors ma colère remonter, non comme un éclat vif, mais comme une eau froide qui prend tout le ventre.
"Depuis combien de temps ?
-- Depuis avant le début de cette affaire.
-- Depuis combien de temps pour moi ? Depuis quand me regardes-tu en sachant ce que je ne saurai jamais si tu ne veux pas ?"
Elle releva la tête. Son visage n'avait rien perdu de sa douceur première, et pourtant je la voyais pour la première fois comme un autre homme eût pu la voir: non timide, mais tenue.
"Je ne t'ai pas menti sur tout, Perrin.
-- Non. Seulement sur ce qui te conduisait de nuit aux roches, sur le mort de La Lochère, sur Créancey, sur les papiers, sur Hugues... cela fait déjà une grande part d'une vie."
Elle prit une lente inspiration.
"Tu veux la vérité ?
-- Je veux savoir à qui je parle depuis des jours."
Elle me fit alors signe de la suivre derrière le pan de mur, jusqu'à la petite cavité basse et sèche qui s'ouvre à ras du sol derrière les ruines. Il fallait se baisser presque à quatre pattes pour y entrer. Dedans, la pierre gardait une odeur froide de terre close. Une fissure plus étroite encore se cachait derrière une avancée de rocher, sèche en cette saison. C'était là le vrai dépôt. Je compris aussitôt pourquoi la fouille d'Oudot n'avait rien trouvé.
Jehanne posa le panier, s'agenouilla près de la fissure et en sortit un petit morceau de peau vide, puis une pelote où rien ne semblait dissimulé. Elle les posa devant moi comme on étale ses mains avant d'être jugé.
"Je porte des messages entre Baume et Créancey, dit-elle. Pas de grands rouleaux ni des choses de conte. Des mots brefs. Des noms, des heures, des avertissements. Hugues me les confie parce que je passe pour une fille qui ne voit rien et n'intéresse personne.
-- Et cela te plaît ?
-- Non. Cela m'est tombé dessus d'abord. Puis j'ai compris qu'on n'avait pas tous le droit de détourner les yeux."
Je pensai à Aubert, à Harcourt, à Colart mort dans l'eau, au duc sur son cheval, à Baume au fond de son vallon. Elle poursuivit, plus bas:
"Le vêtement du mort... Hugues me l'a donné à préparer comme j'en prépare d'autres parfois. Une doublure qui s'ouvre, une poche qui ne se voit pas, rien de plus. Je ne savais pas pour qui il était. Je ne savais pas ce qu'on y mettrait. Si je l'avais su, j'aurais peut-être..."
Elle s'interrompit.
"Tu aurais peut-être quoi ?
-- Rien. Je l'aurais cousu quand même. Seulement, j'aurais eu plus peur."
Je restai silencieux. La franchise me désarmait presque autant que le mensonge m'avait blessé.
"Et La Lochère ? demandai-je.
-- J'avais organisé le rendez-vous.
-- Toi ?
-- Oui. Hugues m'avait donné l'heure, le lieu, le signe. Je ne savais pas si cet homme devait me remettre une parole, une lettre ou autre chose. Il m'a tenue comme il tient chacun: utile, pas instruite du tout."
Elle passa ses doigts sur la peau vide.
"Mon père m'a retardée pour ce hoqueton. Quand je suis arrivée, il était déjà trop tard. Je l'ai vu mourir, Perrin. Je l'ai vu essayer de parler. Je l'ai vu fouillé. Je suis revenue ici en croyant qu'ils avaient repris ce qu'il portait."
Je revoyais malgré moi le lieu exact où elle avait dû se cacher dans les roseaux. Cette place mince au fossé. La trace légère. Le hoqueton abandonné. Tout se rangeait enfin, mais la netteté même de l'image m'ôtait tout repos.
"Et quand je t'ai dit pour les feuillets ?
-- J'ai compris que la remise n'était pas morte avec lui.
-- Alors tu as couru prévenir Hugues.
-- Oui."
Ce oui-là me fit presque plus mal que le premier. Elle le vit.
"Je n'avais pas le droit de garder cela pour moi.
-- Tu n'avais pas non plus le droit de me garder dans l'ombre comme un enfant.
-- Je t'y gardais pour te sauver.
-- Me sauver de quoi ?
-- De moi. D'eux. Du choix qu'ils t'auraient forcé à faire si tu avais su trop tôt."
La petite cavité, tout d'un coup, me parut plus étroite qu'un coffre.
"Tu l'as donc fait à ma place.
-- Oui.
-- Et tu trouves cela juste ?
-- Non. Je trouve cela nécessaire. Ce n'est pas pareil."
Je n'avais rien à répondre qui ne fût pure colère. Elle parla avant que je la laisse sortir.
"Tu n'étais pas du roi, Perrin. Tu étais de Baume. Tu l'es encore. Tout ce que tu fais, tu le mesures à ce que cela coûtera au vallon, à ta pierre, à ceux que tu connais depuis l'enfance. Si je t'avais dit la vérité avant, tu aurais voulu nous empêcher. Ou tu te serais jeté au-devant sans savoir où poser le pied. Dans un cas comme dans l'autre, on t'aurait brisé."
"Et maintenant ?
-- Maintenant tu sais. Et c'est pire."
Nous restâmes là un long moment, à genoux presque face à face, avec entre nous le panier, la peau vide et ce qu'il restait de confiance sous leur misère.
Je pensai à nos promesses de mariage, à cette vie simple que j'avais cru bâtir comme on bâtit un mur droit si le terrain le permet. Je m'apercevais qu'elle avait déjà d'autres portes et d'autres profondeurs que je n'avais pas vues.
"Hugues m'attend demain à Créancey, dit-elle enfin. Il sait que je ne peux plus te tenir loin. Si tu veux le reste, il te le dira mieux que moi.
-- Pourquoi irais-je encore à lui ?
-- Parce que tu portes les feuillets et que lui porte ce qu'ils devaient servir. Parce que si tu restes seul au milieu, tu n'auras plus ni paix ni ignorance."
J'eus presque envie de jeter le hoqueton dans la fissure et d'en murer l'entrée à coups de pierre. Ce geste n'aurait rien fermé du tout.
Je me relevai le premier, heurtai le plafond de ma tête et dus me courber pour sortir. L'air du dehors me fit l'effet d'une eau plus froide encore que celle de la source.
Jehanne sortit à son tour avec le panier. Elle avait retrouvé son calme extérieur, mais je la connaissais assez pour voir que ses mains restaient plus pâles autour de l'anse.
"Je ne t'ai pas trompé sur ce que je te porte, dit-elle avant que je ne m'éloigne.
-- Non ?
-- Je t'aime. Même comme cela. Même ainsi."
Je la regardai sans répondre. L'amour, à cet instant, ne me semblait ni nié ni sauvé. Seulement mêlé à trop de choses que je n'avais pas choisies.
Je redescendis seul vers Baume, avec dans la tête ce mot qui ne me quittait plus: ourlet. Un bord qu'on replie pour qu'il tienne mieux. Une ligne discrète qu'on ne voit presque pas si elle est bien faite. Et qui, lorsqu'on la découd, vous montre brusquement combien de tissu elle cachait.