Apparence
Je descendis à La Lochère dès le matin parce qu'un homme du hameau voulait me montrer deux pierres descellées au bord du passage. La Vandenesse, quand elle avait bien travaillé une rive pendant la nuit, savait emporter en trois crues ce qu'on avait mis trois jours à asseoir. Je pris mon maillet, deux ciseaux, un fer plus large pour sonder les joints, et je partis avant que le soleil eût franchi les roches.
À cette heure-là, Baume sentait la fumée maigre et l'herbe froide. Les toits avaient encore une peau de nuit sur leur versant du nord. Je passai devant la maison des Foucherot sans lever la tête. Martin aimait trop appeler les gens depuis sa porte pour que je lui donne occasion de le faire si tôt. Quant à Jehanne, je la verrais bien un autre moment. Nous avions tout l'automne pour parler du mariage, me disais-je alors, comme si les jours se rangeaient d'eux-mêmes dès qu'on leur laissait un peu de temps.
Le chemin du bas gardait l'humidité du soir précédent. La Vandenesse n'était encore qu'une eau jeune, claire par endroits, chargée de blanc là où elle avait frotté le calcaire. Je la connaissais presque pierre à pierre entre la source et Créancey. Elle ne parlait pas pareil selon l'endroit : ici une coulée mince sous des herbes couchées, là une voix plus ronde autour d'un caillou plus gros, plus loin un frottement de sable sur une marche de tuf. Ce matin-là pourtant, quelque chose sonnait faux avant même que je susse quoi.
Ce furent d'abord les traces.
Un cheval avait quitté le chemin et labouré le bord humide près d'un saule. Pas un bidet de paysan : les fers étaient mieux posés, l'appui plus net, et la bête s'était beaucoup débattue d'après le cercle écrasé qu'elle avait laissé. Deux hommes au moins avaient piétiné là, peut-être davantage. La boue retenait tout avec une bonne volonté de traître.
Je m'accroupis. Il y avait une empreinte profonde où un talon avait tourné, puis une glissade qui descendait vers les roseaux. Plus bas, une marque plus mince, presque effacée, coupait le bord du fossé. Je crus d'abord à un chien. En touchant la terre, je sentis les tiges cassées, couchées toutes dans le même sens, et je pensai à quelqu'un qui s'était jeté là pour se cacher ou pour regarder sans être vu.
Je relevai la tête.
La Lochère était calme comme un lieu qui fait semblant. Une poule grattait près d'une cour. Un enfant cria plus haut, puis se tut. Rien qui appelât les armes. Rien non plus qui rassurât.
Je laissai mes outils au bord du chemin et descendis vers l'eau.
Les roseaux portaient encore, à mi-hauteur, de petites gouttes de vase séchée. On eût dit qu'on les avait fouettés avec une corde mouillée. J'écartai les tiges du bout de mon fer, vis d'abord un pan de manteau sombre, puis une main ouverte dans l'eau claire.
L'homme était couché de travers, une joue contre une racine. Le courant lui passait sous le bras et faisait battre sa manche comme un linge mal rincé. Il n'était pas là depuis longtemps. La peau gardait sa couleur d'homme. Le sang avait noirci sa chemise sous les côtes, mais l'eau n'avait pas encore emporté le plus épais.
Je regardai derrière moi avant de le toucher.
Quand on trouve un mort, on trouve aussi les ennuis qui vont avec. Un homme de notre pays tué près d'un passage, c'était déjà assez. Mais celui-ci portait de bonnes bottes de route, une ceinture de cuir travaillée, un couteau fin, et surtout ce reste d'allure qu'ont les gens de service militaire même lorsqu'ils meurent la face dans la vase. Sa bourse était vide, ses poches retournées. On l'avait fouillé avant moi, et sans douceur.
Je le tirai un peu hors de l'eau pour voir son visage.
Il était plus jeune que je ne l'avais cru. Pas vieux de beaucoup sur moi. Une barbe rousse de deux jours lui mangeait le menton. Ses cheveux, plus clairs encore, collaient à sa tempe. S'il eût été lavé, mis debout et replacé sur un cheval, il aurait pu passer pour un courrier de garnison ou un clerc de route. Je ne lui connaissais ni la face ni le nom.
Sous sa gorge, rien. Pas de corde. La blessure était au flanc, propre et profonde, donnée de près par quelqu'un qui savait où entrer. Cela sentait moins le brigandage que l'affaire menée exprès.
Je fouillai à mon tour, parce qu'il fallait bien commencer par là si je voulais comprendre qui attirait les lames jusque dans notre vallon.
Dans la sacoche, rien qu'un quignon trempé et un étui de cire vide. Dans la bourse, pas même une obole. Les bottes avaient déjà été tâtées ; l'une portait au revers une couture tirée trop rudement. Je passai la main sous le col, le long du pourpoint, puis sur la doublure intérieure. Le vêtement avait été bien fait au départ, mais repris en un endroit par des doigts plus soigneux que les premiers.
Je m'arrêtai là.
Un tailleur de pierre apprend à sentir ce qui ne tient pas avec le reste. Dans un vieux mur, ce peut être une pierre replacée plus tard, un mortier trop frais, une ligne trop droite au milieu d'un ouvrage fatigué. Dans ce pourpoint, c'était une reprise étroite, perdue sous l'aisselle, à peine plus serrée que les autres et pourtant différente. Celui qui avait fouillé le mort avait cherché là où l'on cherche d'ordinaire : poches, bourse, bottes, ceinture. Il n'avait pas pensé à cette reprise-là, ou l'avait jugée honnête.
Je pris mon petit couteau.
Je n'ouvris d'abord qu'un point. Rien. Puis un second, puis trois. La toile de doublure bâilla juste assez pour laisser venir entre mes doigts une fine peau huilée, pliée très à plat. Mon ventre se serra avant même que je visse ce que c'était.
Je sortis le paquet entier.
Il tenait dans la main. À l'intérieur, plusieurs feuillets pliés deux fois, aussi secs que s'ils n'avaient jamais approché l'eau. Je dénouai la lanière, jetai un oeil, puis un autre plus long.
Je ne savais pas lire grand-chose. Les quelques mots français que je déchiffrais me demandaient du temps et de la lumière ; les lettres anglaises, si c'en étaient, n'étaient pour moi qu'un fourmillement noir. Pourtant on n'avait pas besoin d'école pour voir qu'il ne s'agissait pas d'une lettre ordinaire. Il y avait des chiffres rangés au bord de traits tirés droit, des croquis de murs, de tours, des angles, des signes répétés auprès de portes ou de passages. Sur un des feuillets, cinq formes montaient au-dessus d'une ligne courbe comme des dents de pierre.
Je repliai aussitôt.
Tout ce qui avait conduit un homme à mourir au bord de l'eau pouvait me conduire plus vite encore à la même place si quelqu'un me trouvait avec cela dans les mains.
Je remis la peau huilée sous ma cotte, entre chemise et poitrine. Le froid du paquet me mordit. Ensuite seulement je refermai grossièrement la doublure du mort, non pour la cacher parfaitement, mais pour qu'un regard lancé de loin n'y voie rien d'ouvert. Je n'avais ni fil ni temps pour mieux faire.
J'allais le laisser là quand un bruit de sabots me vint du côté de Créancey.
Je me plaquai contre la rive. Deux cavaliers passaient sur le haut du chemin, pas encore assez près pour me voir si je restais bas. L'un portait une casaque sombre ; l'autre une brigandine qui prenait la lumière au bord des plaques. Ils parlaient sans baisser la voix.
"... a dû filer par l'eau, disait l'un.
-- S'il a remis, on le saura bien. Le lieutenant veut le corps avant midi."
Leurs chevaux poursuivirent. J'attendis que le bruit eût tourné derrière une haie avant de respirer.
Le corps avant midi. Donc on le cherchait. Donc l'homme mort avait bien affaire aux soldats qui encombraient depuis quelque temps Créancey et la montée du château.
Je regardai autour de moi avec plus de soin encore. Au-dessus des roseaux, derrière le fossé, la trace légère que j'avais prise pour un chien me revint en mémoire. Trop étroite pour un homme botté, trop longue pour un gamin. Une semelle de femme, pensai-je soudain. Ou une semelle de garçon menu. Quelqu'un avait vu cela de là, caché dans la boue, puis était reparti avant le jour.
Je n'avais pas envie de laisser au premier sergent venu le soin de relier cette trace à Baume. Pas s'il venait ensuite fouiller jusqu'aux lits pour demander qui avait marché seul la veille au soir.
Je tirai le mort plus profond dans les roseaux, sans force inutile. L'eau l'aida un peu. Je le couchai derrière une touffe plus haute, la face tournée contre la rive, où il ne se verrait pas du chemin tant qu'on ne descendrait pas exprès. Puis j'effaçai de mon mieux la glissade avec une branche de saule. Ce n'était pas un bel ouvrage, seulement un retard gagné.
Quand j'eus repris mes outils, je n'allai pas jusqu'à la maison où l'on m'attendait pour les pierres descellées. J'en eus honte sur le moment, car un homme m'avait demandé travail et j'avais besoin d'argent. Mais je n'étais plus en état de mesurer quoi que ce fût. Je repris le chemin de Baume avec la sensation d'avoir glissé une lame nue sous ma chemise.
Le vallon me parut plus étroit au retour. Chaque bruit de charrette devenait un bruit de troupe. Chaque appel d'un paysan sonnait comme s'il nommait quelqu'un qu'il fallait livrer. Je réfléchissais à qui montrer les feuillets. À personne, d'abord, me répondis-je aussitôt. Les gens parlent, même quand ils jurent qu'ils se tairont, et plus encore quand ils ont peur.
Je pensai pourtant à Jehanne.
Pas pour lui confier ce que j'avais trouvé. Seulement parce qu'en voyant la petite reprise cachée sous l'aisselle du mort, quelque chose m'avait traversé l'esprit puis m'avait fui. Une manière de serrer le point, peut-être, une économie de place, une propreté obstinée. Jehanne cousait ainsi tout ce qu'elle touchait, ou peu s'en fallait. Mais cent femmes savent faire une couture nette, et je ne tenais pas là de quoi mêler son nom à une affaire de sang.
Quand j'entrai de nouveau dans Baume, le hameau vivait tout à fait. Un âne braillait derrière une cour. Une femme lavait un chaudron à la source. Martin Foucherot se tenait dehors, un bras passé dans l'embrasure de sa porte, comme s'il surveillait jusqu'au mouvement du soleil. Je tournai plus bas pour l'éviter encore.
Jehanne sortit malgré tout au moment où je longeais le mur.
Elle portait un panier de linge sur la hanche. Son visage me frappa d'abord par sa pâleur, puis par cette retenue qu'elle mettait toujours entre elle et le reste du monde, comme un voile qu'on ne voyait qu'en cherchant bien. Pourtant ses yeux allèrent à mes bottes couvertes de vase avant de remonter jusqu'à mon visage.
"Tu reviens tôt, dit-elle.
-- Le travail attendra.
-- À La Lochère ?"
Je haussai les épaules.
"La rive ne va pas s'enfuir."
Elle tenait encore le panier, mais ses doigts blanchissaient un peu sur l'anse.
"Tu as l'air transi.
-- L'eau était plus haute que je ne croyais."
Nous restâmes là un instant de trop, assez pour que Martin toussât derrière la porte avec une mauvaise volonté très claire. Jehanne baissa les yeux la première.
"Tu repasseras ce soir ? demanda-t-elle.
-- Si je peux."
Ce n'était pas grand-chose, une phrase comme nous en avions dix chaque semaine. Pourtant, en repartant, je gardai de son regard quelque chose d'inquiet que je n'aurais pas su nommer.
Je ne rentrai pas chez moi tout de suite. Je montai d'abord jusqu'à l'abri où je gardais parfois des éclats bons à reprendre et deux blocs mis de côté pour un linteau. Là, sous une dalle fendue que je savais soulever seul sans peine, j'avais un vide sec entre deux pierres. J'y glissai la peau huilée et les feuillets, puis remis la dalle en place. Le geste me rassura moins que je ne l'espérais.
J'essayai ensuite de repenser le corps depuis le début, comme on repasse un mur des yeux pour voir où il sonne creux. Le mort n'était pas un voleur ordinaire. Les cavaliers le cherchaient pour le compte d'un lieutenant. Les papiers qu'il portait n'étaient pas des comptes. Et quelqu'un, la veille au soir ou dans la nuit, avait vu le meurtre depuis les roseaux.
Je sortis un des feuillets de ma mémoire comme on tire un clou d'une planche. Cinq formes de tours. Une ligne courbe. Des nombres semés là comme des pierres de taille prêtes à être posées. J'avais déjà vu cela quelque part, sans y être encore.
Au village, les voix montaient avec le jour. Si les soldats retrouvaient le corps avant midi, ils viendraient demander qui avait pris le chemin de La Lochère, qui avait croisé un cheval, qui avait vu une bourse, qui mentait mal. Je compris alors que je tenais moins des papiers qu'une chose trouble capable de salir toute main qui s'y fermerait.
Je redescendis vers les maisons en me promettant deux choses contraires : ne rien dire avant de comprendre, et comprendre avant que les hommes du château ne commencent à parler les premiers.