Apparence
Le lendemain des nouvelles venues sous Châteauneuf, Aubert me mena à Créancey avant le lever franc du soleil.
Il n'avait plus sa lenteur d'église. Quelqu'un d'autre le pressait désormais, à travers lui. Nous passâmes par les chemins de hauteur pour éviter les regards du bas. La terre gardait encore l'humidité de la nuit, et chaque pierre roulait trop fort sous les sabots pour me laisser oublier où j'allais.
Au meix de Saint-Bazille, Hugues ne nous reçut pas dans la petite salle aux deux portes mais dans une pièce plus basse, plus proche des réserves, où l'on avait tiré une table de planches entre un coffre, deux bancs et un tas de sacs vides. Un homme s'y tenait déjà, debout contre le mur, les bras croisés.
Il n'avait rien d'éclatant. Sa manière d'occuper la pièce, en revanche, suffisait à le distinguer de tous ceux que j'avais vus jusque-là. Ni seigneur ni chapelain, ni homme de liste ni homme de drap. Un soldat qui économise sa force jusque dans son immobilité.
"Raoul de Mussy", dit Hugues. "Sergent du roi."
Raoul inclina à peine la tête.
"Le tailleur, donc.
-- Le même.
-- On m'a dit que votre pierre entend ce que nos clercs écrivent mal. Je viens voir si c'est vrai."
Je n'aimai ni le ton d'épreuve ni celui de jugement. Pourtant je m'assis sans répondre, parce que l'heure n'était plus à mesurer mon orgueil.
Hugues parla le premier.
"Aubert vous a rapporté ce qu'il sait de Jehanne et de Loup. Nous savons aussi que Martin est détenu. La fenêtre se ferme.
-- Je le sais, dis-je.
-- Alors donnez-nous enfin l'ensemble.
-- Je vous le montrerai. Je ne vous le laisserai pas."
Raoul eut un bref souffle, pas tout à fait un rire.
"Il tient donc à son trésor.
-- Je tiens à ce que personne ne me fasse encore cache vivante sans me le dire.
-- Voilà au moins une parole droite", répondit-il.
Je tirai alors les originaux de leurs enveloppes de peau, non tous déployés d'un coup comme un jeu perdu, mais l'un après l'autre, sur la table. Hugues regarda sans toucher. Aubert, lui, ferma une seconde les yeux, comme s'il revoyait Colart en les portant encore. Raoul se pencha seulement lorsqu'il vit les dessins de la courtine et les mesures en marge.
"Tu ne lis toujours pas ? demanda-t-il.
-- Pas mieux qu'hier.
-- Mais tu comprends cela."
Je posai le doigt sur la ligne corrigée, puis sur le signe oblique que Colart avait ajouté.
"Je comprends ce qui se reprend. Je comprends ce qui n'a pas la même main. Et je comprends la pierre quand elle répond au papier."
Je leur résumai alors, sans détour superflu, tout ce que Matthew m'avait traduit et tout ce que j'avais vu moi-même au château: les gardes, les réserves, la courtine du sud-ouest, le passage de chantier muré, l'appui intérieur plus faible, le parement sain, la faveur publique du duc et la menace plus privée de Harcourt. Je dis aussi ce que j'avais compris de Colart: il n'avait pas voulu décrire seulement un mur, mais le rendre lisible à celui qui saurait frapper au bon endroit.
Raoul écouta sans m'interrompre, les yeux mi-clos comme un homme qui mesure non la beauté d'un plan, mais le poids des morts qu'il peut coûter.
Quand j'eus fini, il demanda:
"Combien d'hommes pour l'ouverture ?
-- Peu. Si l'on vient au bon endroit et au bon moment.
-- Voilà une réponse de paysan. Je demande des nombres."
Je gardai mon calme.
"Dix à quinze pour entrer, pas davantage. Plus nombreux, ils se gêneraient dans la pente et sous le mur.
-- Et pour tenir la place ?
-- Aucun.
-- Bien. Car je ne la tiendrai pas."
Hugues eut un mouvement d'impatience.
"Personne ici ne demande un siège.
-- Vous demandez un coup de main. Or tout coup de main devient siège si l'on y laisse la raison, répondit Raoul. Je veux savoir comment sortir aussi clairement que comment entrer."
J'approchai un feuillet.
"Le passage n'ouvre pas sur le cœur du château. Il débouche près de la cour basse et des vieux magasins. Assez près, donc, de la salle où ils les gardent. Si l'on frappe vite, on prend les prisonniers, Harcourt si l'occasion se donne, puis on ressort avant que la cour haute et le village ne s'assemblent."
Raoul suivit du regard le tracé que j'indiquais, sans y toucher.
"Et si le mur cède mal ?
-- Alors je serai là.
-- Pour quoi faire ?
-- Pour le faire céder juste."
Il me regarda plus franchement pour la première fois.
"Tu proposes donc d'entrer toi-même.
-- Je propose de ne pas laisser d'autres deviner avec leur dos ce que je peux lire avec ma main."
Hugues intervint:
"Perrin connaît la pente, la roche et la faiblesse. Sans lui, nous aurions un renseignement. Avec lui, nous avons un chemin."
Raoul ne céda pas.
"Et avec lui, nous avons aussi un homme qui veut sa promise plus qu'il ne veut le roi.
-- Je veux la sortir vivante, dis-je.
-- Ce n'était pas ma question.
-- Alors la voici: je n'ai jamais servi le roi Charles jusqu'ici. J'ai servi Baume, ma pierre et ma vie. Cela n'a pas suffi. Si je prends votre chemin, ce ne sera pas pour des paroles de cour ni des bannières, mais parce qu'Harcourt tient chez lui ce qu'il n'avait pas droit de prendre chez nous. Si cela sert le roi en même temps, alors oui, je le sers dans cette affaire."
La pièce demeura silencieuse après cela. J'entendais dehors un mulet taper du sabot dans les dalles de la cour. Hugues regardait Raoul. Aubert me regardait moi.
Raoul finit par décroiser les bras.
"Ce n'est pas un serment de chapelain.
-- Non.
-- Tant mieux. Ceux-là cassent souvent au premier choc."
Il s'approcha enfin de la table.
"Montre-moi l'entrée, la pente, l'angle mort et ce que tu crois du temps nécessaire."
Je lui montrai tout.
Nous passâmes une grande part du jour sur la table de planches, à poser des cailloux pour les tours, un couteau pour la courtine, une corde pour la pente, des morceaux de bois pour les hommes. Raoul ne parlait guère. Ses questions, en revanche, taillaient chaque chose jusqu'à l'os. D'où vient la patrouille ? À quelle heure relève-t-on la garde ? Combien de souffles faut-il pour monter des outils sans ferrailler ? Où met-on les chevaux ? Que fait-on si Jehanne n'est plus dans la salle basse ? Qui poursuit Harcourt et qui prend les prisonniers ?
À chaque réponse, je sentais ma propre colère se transformer en chose plus dure et plus utile.
Vers la fin, Hugues dit:
"Il faudra aussi les originaux.
-- Non, répondis-je.
-- Perrin...
-- Vous aurez tout ce qu'il faut pour entrer. Les originaux restent à moi jusqu'au coup. Après, nous verrons."
Raoul me dévisagea un instant, puis trancha:
"Qu'il les garde. Si nous tombons, il vaut mieux qu'ils ne soient pas tous sur la même table."
Hugues n'insista pas. Peut-être parce que le temps lui manquait. Peut-être aussi parce qu'il comprenait enfin qu'un homme qu'on force trop tard sert moins bien qu'un homme qu'on laisse encore tenir quelque chose en propre.
Lorsque nous nous séparâmes, le soleil penchait déjà sur Créancey. Aubert devait repartir discrètement. Hugues avait des messages à morceler. Raoul descendrait voir lui-même la vallée et les abords sous le couvert d'un acheteur de bétail venu de plus loin. Quant à moi, je rentrais à Baume avec un poids étrange: pour la première fois, je n'avais plus seulement subi l'affaire. Je l'avais prise en main, fût-ce par nécessité.
Je n'aimais pas encore le mot de roi sur ma langue. Mais ce soir-là, en quittant le meix, je sus que je ne pourrais plus me dire neutre sans mentir aussi mal que les autres.