Apparence
Je n'accusai ni Jehanne ni Hugues ce soir-là.
Accuser sans comprendre, c'était offrir son cou à plus rusé que soi. Je remis le hoqueton gris derrière mes blocs et passai la nuit à peser ce que je savais. D'un côté, la main de Jehanne sur le vêtement du mort. De l'autre, Hugues, qui m'avait livré Matthew juste assez pour m'attirer plus loin. Entre les deux, La Lochère, les feuillets, les hommes d'Oudot et un nom anglais qui n'en cachait pas bien un autre.
Au matin, je pris le chemin de Créancey avant que le soleil n'eût séché les herbes.
Je n'entrai pas d'abord dans la cour du meix. Je fis le tour par une sente qui longeait un jardin maigre, des arbres fruitiers fatigués et un fossé où l'eau stagnait plus qu'elle ne coulait. Là, le mur de la maison forte montrait une porte étroite, basse, presque sans apprêt, qu'un homme de la cour pouvait prendre sans être vu du grand portail. Elle donnait sur un petit passage pavé de pierres disjointes et sur une salle latérale bâtie entre l'intérieur et le dehors. Je compris tout de suite pourquoi le lieu portait dans ma tête le nom de maison aux deux portes avant même que je l'eusse franchi.
La première porte regardait la cour, les gens d'armes, les charrettes et les paroles qu'on laisse entendre. L'autre donnait vers le jardin et les fossés, là où l'on sort sans bruit. Une maison ainsi faite apprend vite à son maître qu'on ne parle pas de la même façon selon l'ouverture qui vous regarde.
Un valet me vit et hésita, mais mon nom lui revint plus vite que son refus.
"Messire Hugues reçoit, dit-il.
-- Qu'il me reçoive encore, répondis-je. Je ne lui prends qu'un moment."
On me mena par la petite porte, non par le portail. Ce seul choix me dit déjà que le seigneur de Créancey me connaissait mieux que je ne l'aurais voulu.
La salle où l'on me fit entrer n'était pas grande. Une table de noyer, deux bancs, un coffre ferré, une niche avec une image pieuse noircie, et ces deux portes opposées qui semblaient se surveiller l'une l'autre. Hugues se tenait près de la fenêtre étroite, les mains jointes derrière le dos. Il n'avait ni robe d'apparat ni air de confidence. Seulement cette calme tenue des hommes qui ne veulent pas laisser à l'autre l'avantage de parler les premiers.
"Vous revenez tôt, Perrin.
-- Les questions mal fermées laissent passer l'air.
-- Ou les ennuis."
Il me montra un banc. Je restai debout.
"Le mort de La Lochère portait deux noms, dis-je. Thomas Reed pour les hommes du château. Quelque chose de plus français pour son cheval et pour son couteau.
-- Les soldats prennent volontiers le nom qu'on leur donne, répondit Hugues. Les villages aussi, parfois, donnent un surnom à ce qu'ils ne veulent pas comprendre.
-- Celui-ci n'était pas un simple soldat.
-- Non ?
-- Non. Et une fille de Baume se trouvait là quand il est mort."
Hugues ne broncha pas. Il prit seulement le temps de se tourner un peu vers la porte de la cour, comme si un bruit l'y appelait.
"Baume est près de La Lochère, dit-il. On y trouve des filles, des sergents, des mulets, des charrettes. Cela ne fait pas encore une preuve.
-- Cela fait mieux qu'un hasard."
Il me regarda alors plus attentivement.
"Et qu'attendez-vous de moi ?
-- De voir si vous servez mieux la vérité que votre lieutenant sert ses listes."
La formule était hardie. Je la regrettai presque en l'entendant. Hugues, pourtant, ne s'en offensa pas.
"La vérité change de prix selon l'homme qui la vend et celui qui l'achète, dit-il. La vôtre vous coûtera peut-être trop cher si vous vous obstinez à la porter seul."
Il savait quelque chose. Peut-être seulement que je tenais davantage que des soupçons. Peut-être plus encore. Je n'avais pourtant pas l'intention de lui montrer les feuillets. Pas encore.
"Les mots du chapelain anglais m'ont servi, repris-je. Mais ils ne suffisent pas.
-- Vous avez donc mieux qu'une curiosité de carrier.
-- J'ai un mort au bord de notre eau, des fouilles à Baume et un vêtement cousu par des mains d'ici. Cela me suffit pour revenir."
Pour la première fois, quelque chose passa dans son visage. Pas la surprise entière, non. Plutôt la mesure rapide d'un terrain qui se dérobe d'un demi-pied.
Il répondit pourtant d'une voix toujours égale:
"Des mains d'ici cousent pour bien des gens. Le drap et le fil n'ont pas d'allégeance.
-- Les points, parfois si."
Avant qu'il ne pût répondre, la porte de la cour s'ouvrit. Un serviteur entra avec un registre et une poignée de clefs. Hugues changea de ton aussitôt.
"Mettez cela au coffre, dit-il plus haut. Et dites à Colin le meunier que je veux le compte des sacs avant none."
Le serviteur obéit, me jeta un coup d'œil sans intérêt et ressortit. Dès que la porte se referma, le silence de la petite salle redevint autre.
"Vous voyez, dit Hugues, pourquoi les maisons fortes aiment plusieurs issues.
-- Et les hommes qui y vivent ?
-- Ils apprennent.
-- À servir deux maîtres ?
-- À ne pas offrir leur gorge à ceux qui n'en servent qu'un."
La réponse valait autant aveu que refus. Il ne me donnerait rien de plus droit. Il fallait donc déplacer la pierre.
Je sortis de dessous ma manche un feuillet plié par bandes si étroites qu'on n'en voyait qu'une ligne et demie, avec, en marge, le chiffre corrigé qui m'avait frappé la veille sans que je le comprisse encore.
"Il y a là-dessus un mot que Matthew n'a pas encore donné. Un mot de chantier, je crois. Si vous voulez m'éprouver, éprouvez-moi avec cela. S'il n'y a rien à craindre, faites-le lire devant vous."
Hugues posa les yeux sur le fragment sans avancer la main.
Il ne me demanda ni d'où il venait ni pourquoi je l'avais. Ce silence-là me parla plus fort qu'une question. Il alla lui-même à la porte de la cour et appela le chapelain.
Matthew parut au bout d'un moment, ennuyé d'avance. Il entra avec ses doigts tachés d'encre, salua Hugues d'un mouvement court et me regarda comme on regarde un outil qu'on avait rangé trop loin pour le retrouver encore.
"Encore toi.
-- Encore moi, dis-je."
Hugues lui montra le banc.
"Frère Matthew, notre tailleur prétend qu'un terme de maçonnerie lui échappe. Je préfère qu'il casse de la pierre, non les murs de mes gens, s'il doit un jour travailler pour le château.
-- Il me semble surtout qu'il aime me voler mon temps.
-- Alors volez-le plus vite", dit Hugues.
Matthew prit cette pique pour un ordre et s'approcha. Comme la veille, je tins moi-même le feuillet. Il dut se pencher sans toucher.
Il lut d'abord en anglais, très bas, puis reprit en français:
"Ancien passage de chantier... attends... oui. Ancien passage de chantier muré sous la courtine du sud-ouest."
Je sentis ma nuque se raidir.
"Passage de chantier ?
-- Une ouverture provisoire, dit Matthew avec impatience. Un accès par lequel on monte la pierre, le mortier, les pièces de bois durant des travaux. Ensuite on le ferme. Il n'y a là rien de mystérieux.
-- Et muré ?
-- Fermé dans la maçonnerie, justement."
Je fis glisser le feuillet d'un doigt pour lui montrer la marge.
"Et ce chiffre corrigé ?
-- Une mesure reprise. Cela arrive.
-- Par vous ?"
Cette fois, il hésita, une demi-seconde seulement. Mais je la vis.
"Par le copiste, dit-il. Ou par celui qui relit. Qu'importe ?
-- À moi, cela importe."
Je connaissais déjà sa main, celle qu'il avait posée sur le petit parchemin de la veille. Les lettres, là, n'avaient pas tout à fait la même assiette. L'encre semblait plus serrée, le chiffre moins docile. À côté, presque perdu dans le bord, un petit signe avait été ajouté: non une lettre, non un mot, plutôt une marque vive, oblique, comme une entaille brève faite pour l'œil de qui sait regarder la pierre.
"Ce n'est pas la même écriture", dis-je.
Matthew releva brusquement la tête.
"Tu te mêles donc aussi de juger les plumes ?
-- Je juge les reprises. C'est mon métier.
-- Une reprise n'est pas un secret.
-- Pas toujours, non."
Hugues n'avait pas bougé. Il observait l'échange avec cette immobilité des hommes qui comptent les coups sans en rendre aucun.
"Le reste ? demanda-t-il."
Matthew relut la ligne plus loin.
"Sous parement sain. Appui intérieur plus faible. Hm... La phrase est boiteuse sans le début. Celui qui a copié n'écrivait pas tous les termes de même main.
-- Faible comment ?
-- Mal lié, si tu veux parler maçon. Ou moins ancien que le reste. Je ne vais pas te faire un traité."
Le mot mal lié me frappa comme un coup sec. Je n'avais plus seulement une courtine et un vieil ouvrage; j'avais un passage muré, une mesure corrigée, un signe ajouté, un appui intérieur plus faible sous un parement sain. Quelqu'un avait voulu que cela se lût, mais seulement à moitié.
Je voulus demander encore autre chose. Le bruit me coupa.
D'abord des chevaux entrés vite dans la cour. Puis une voix anglaise, brève, qui ne demandait pas la place mais la prenait. Ensuite des pas, plusieurs, et l'agitation soudaine de ceux qui se rangent avant même qu'on les pousse.
Hugues leva la main.
"Assez."
La porte de la cour s'ouvrit déjà sur un valet essoufflé.
"Messire, le capitaine..."
Il n'acheva pas. Hugues lui fit signe de se taire. Son visage, en un instant, redevint celui du seigneur prudent, soumis juste comme il faut, ni plus ni moins.
"Par la seconde porte", dit-il sans me regarder.
Il parlait pour moi, mais haut juste assez pour que Matthew l'entendît aussi. Le chapelain serra les lèvres. Il venait de comprendre qu'on me laissait sortir d'un côté au moment où son capitaine entrait de l'autre.
Je n'hésitai pas.
J'empochai le feuillet, passai par la porte étroite du jardin et me plaquai un instant contre le mur extérieur, derrière un poirier maigre. De là, par l'entrebâillement resté mince, je vis la cour s'ouvrir devant Sir Edmund Harcourt.
Il n'était pas plus grand qu'un autre homme. C'était pire encore. Il n'avait pas besoin de taille pour commander. Tout, en lui, allait droit: la selle, la main sur le gant, le regard qui choisissait déjà ce qu'il jugerait inutile, faible ou menteur. Oudot marchait un peu derrière, comme un chien qui connaît la chasse mais regarde tout de même si le maître approuve.
"Messire de Créancey", dit Harcourt en français sans perdre son accent.
Je n'entendis pas la réponse. J'avais déjà reculé dans le jardin, puis dans la sente, puis vers les champs. Pourtant la voix du capitaine me suivit plus longtemps qu'un bruit de sabots.
Je tenais contre ma poitrine un fragment de papier capable d'ouvrir un mur. Et désormais l'homme qui avait fait tuer pour le reprendre se trouvait lui-même à Créancey.
La maison avait bien deux portes. Il ne m'échappa pas que, ce jour-là, j'avais quitté l'une au moment précis où Harcourt franchissait l'autre. À partir de là, l'enquête cessa d'avoir l'ampleur d'un village. Elle entra tout entière sous la main du capitaine.