Apparence
La lumière baissait déjà sur Baume quand Martin Foucherot jeta sur la table le hoqueton gris qu'un sergent d'Oudot avait fait porter chez eux.
Le tissu était encore humide aux épaules et noirci à une manche par la boue séchée. Une couture avait cédé sous l'aisselle ; une autre pendait au bas de la doublure. Ce n'était qu'une reprise sur un hoqueton malmené, pensa Jehanne. Trois quarts d'heure tout au plus si on la laissait travailler sans l'interrompre. Mais son père resta planté devant l'établi, les poings sur les hanches, comme s'il voulait compter chacun de ses points.
"Tu finiras cela avant de bouger, dit-il. Ils le veulent ce soir."
Jehanne leva les yeux vers la porte ouverte sur le vallon. Le fond était déjà plein d'ombre. La ligne des roches gardait encore un peu de clarté, là-haut, mais le froid montait de l'eau et faisait rentrer plus tôt les bêtes. À La Lochère, on ne l'attendrait pas au-delà du crépuscule.
"Je puis le reprendre et vous le laisser, dit-elle. Vous l'enverrez par Colin."
Martin ricana sans joie.
"Colin a des jambes pour porter les ballots, pas pour répondre aux gens d'armes quand ils trouvent encore un fil lâche. Toi, tu sais ce que tu as fait. Et tu iras le rendre si j'en ai besoin."
Il prit le vêtement, l'ouvrit d'un geste bref et tira sur la doublure pour lui montrer la déchirure, comme si elle n'avait rien vu.
"Regarde-moi cela. Ils paient pour du solide. Si Oudot juge que je lui rends un ouvrage de femmelette, il ira commander ailleurs. C'est avec ces commandes qu'on mange ici. Pas avec les belles paroles de ton tailleur de pierre."
Il disait souvent "ton tailleur de pierre" à la place de Perrin, comme s'il refusait à l'homme jusqu'à son nom. Jehanne baissa la tête et passa le fil dans le chas. Ses mains ne tremblaient pas encore, mais elle sentait en elle ce durcissement qui précédait la hâte. Hugues lui avait donné lieu, heure et signe, rien de plus. La Lochère. Au passage de la rivière. Avant la nuit pleine. L'homme demanderait si l'eau tenait le gué ; elle répondrait qu'elle tenait pour qui connaissait les pierres. Il ne lui remettrait peut-être qu'un mot. Peut-être un nom. Peut-être rien qu'une consigne. Elle n'en savait pas davantage, et c'était la règle.
Elle piqua, ramena, serra. Le lin grinçait un peu sous le doigt humide. Martin, lui, ne quitta pas la pièce. Il vérifiait un compte sur une tablette de cire, grognait contre un apprenti absent, revenait voir si les points étaient assez courts, repartait jusqu'à la porte et guettait le chemin comme si tout le pays lui devait de l'argent.
"Tu as l'esprit ailleurs depuis trois jours, dit-il.
-- Je couds.
-- Tu couds trop lentement."
Elle ne répondit pas. Répondre l'aurait retardée davantage. Dehors, une voix appela depuis la cour. Martin sortit, échangea quelques mots avec un homme que Jehanne ne vit pas, rentra presque aussitôt.
"Le sergent passera peut-être à la nuit. Il veut son hoqueton, et il le veut sans avoir à le réclamer deux fois."
Jehanne acheva la reprise intérieure, retourna la manche, posa des points plus fins sur le bord déchiré. La couture devait tenir sans faire d'épaisseur. Elle se força à la patience, parce qu'un ouvrage repris trop vite se voyait davantage qu'un mensonge mal préparé. Quand elle eut fini, Martin prit la pièce, l'examina sous la dernière clarté de la porte et trouva encore moyen d'y pincer un pli.
"Là. Reprends."
Ce n'était presque rien, deux points de plus. Elle les fit. Cette fois il grommela seulement, roula le hoqueton et le lui lança.
"Va. S'ils ne sont plus à la Lochère, tu monteras au logis de Créancey demain. Mais tu files et tu reviens. Pas de détour, tu m'entends ?"
Elle prit le paquet, son capuchon et son panier vide. Le panier lui servait de raison aux yeux des autres ; une fille qui sortait avec un panier pouvait toujours dire qu'elle revenait d'une livraison, d'un prêt de fil ou d'un fromage porté à une tante. Martin l'accompagna jusqu'au seuil.
"Et si tu croises Perrin, ajouta-t-il, tu n'as pas besoin de t'arrêter au beau milieu du chemin."
Elle partit sans répondre.
Le vallon gardait la fraîcheur de l'eau même après les beaux jours. Dès qu'elle quitta les maisons de Baume, l'odeur de drap humide céda à celle de l'herbe froide et de la pierre. La source faisait un bruit égal derrière elle ; plus bas, la Vandenesse prenait déjà sa coulée de soir entre les bords gras. Jehanne marcha d'un pas qui n'était pas encore la course, de peur d'arriver essoufflée et regardable. Dans les petites affaires de Hugues, on avait plus de chance à paraître ordinaire qu'à se croire invisible.
Le chemin du fond tirait vers La Lochère en suivant l'eau et les prés. Par temps sec il était le plus sûr ; après la pluie, il gardait la boue aux creux, mais il restait plus court que la hauteur. Ses sabots s'enfonçaient par moments jusqu'au bord de la semelle. Elle releva un peu sa jupe, franchit un passage de pierres affleurantes, puis pressa enfin l'allure quand le ciel commença à perdre sa couleur de cendre claire pour virer au plomb.
Elle vit d'abord le cheval.
Pas l'homme. Seulement une bête baie attachée trop court à un saule, la tête basse, les naseaux larges de fatigue. La bête portait un harnachement de route meilleur que ceux des paysans du vallon. Une goutte de sueur coulait encore derrière la sangle. Jehanne s'arrêta net.
Le passage de La Lochère était en contrebas, mangé de roseaux et de saules maigres. À cette heure, le lieu aurait dû montrer quelque fumée, un enfant, une voix venant d'une cour. Il n'y avait rien que l'eau et, plus loin, un bruit de bottes étouffé comme dans de la terre molle.
Elle glissa le long du fossé, posa le panier dans l'herbe et se coula jusqu'aux roseaux les plus denses. Ses manches frôlaient les tiges sèches ; l'eau froide lui prit les chevilles. Alors seulement elle le vit.
L'homme venait du côté de Créancey. Son manteau court était sali de voyage ; un capuchon rabattu lui cachait la moitié du visage. Il tenait une main contre ses côtes, comme si la selle l'avait meurtri. Il regarda une fois vers le gué, une fois vers le haut du chemin. Puis il dit, d'une voix basse qui porta tout de même sur l'eau :
"L'eau tient-elle encore ?"
Jehanne ouvrit la bouche.
Elle n'eut pas le temps.
Deux hommes sortirent du couvert des saules sur sa gauche, un troisième derrière l'échine du cheval, et un quatrième demeura un peu plus haut sur le chemin. Celui-là n'avait pas bougé, ou si peu qu'on l'aurait pris pour un tronc tant qu'il garda le silence. L'un des deux premiers portait la brigandine courte et les manches bourguignonnes des sergents d'Oudot. Jehanne reconnut sa nuque épaisse avant son visage.
"Elle ne tiendra rien du tout pour toi, dit-il. Descends."
Le voyageur recula d'un pas. Sa main quitta ses côtes et tomba près de son couteau. Le mouvement suffit. Celui qui attendait en haut parla alors en français, avec un accent sec que Jehanne n'avait entendu que chez quelques hommes venus à Châteauneuf.
"Vif, Thomas. À qui parlais-tu ?"
Le nom frappa Jehanne sans l'éclairer. Hugues lui avait donné une description, pas de nom. Le voyageur eut un bref sourire fatigué.
"À personne. J'essayais mon chemin."
Le sergent d'Oudot lui saisit le bras. L'homme se dégagea d'un coup d'épaule, tira son couteau, blessa quelqu'un dans la manche. Le cheval baie leva la tête, tira sur sa longe. Tout se fit alors avec une vitesse si brutale que Jehanne ne distingua plus que des gestes heurtés, des pans de manteau, l'eau éclaboussée sous des bottes.
L'Anglais, ou celui qui commandait comme tel, ne cria pas. Il descendit de deux pas, proprement, comme s'il venait corriger une erreur de travail, et frappa sous les côtes pendant que le sergent tenait l'autre homme. Le voyageur souffla une fois. Son couteau tomba. Il voulut dire quelque chose, peut-être le signe convenu, peut-être un nom, mais le sang lui remplit la bouche avant les mots.
Jehanne plaqua ses deux mains contre la boue. Une tige de roseau cassée lui fouettait la joue. Elle pensa : maintenant. Maintenant je sors, je cours, je tire le couteau, je mens, je fais n'importe quoi. Mais il y avait quatre hommes, peut-être cinq, et aucun de ses gestes n'aurait ramené la parole dans le corps qui se pliait déjà.
Le voyageur tomba à genoux, puis sur le côté, un bras dans l'eau.
"Fouillez, dit l'homme du haut. Tout."
Ils le firent avec colère, comme s'ils avaient perdu quelque chose qui leur appartenait. Ils retournèrent les poches, ouvrirent la bourse, arrachèrent la courroie de la sacoche, palpèrent les bottes, passèrent les doigts sous le col et dans la ceinture. Le sergent blessé jura qu'il n'y avait rien. L'Anglais s'accroupit lui-même, prit le visage du mort entre deux doigts, le laissa retomber.
"Il portait. On l'a vu partir avec.
-- Alors il a remis avant.
-- À qui ?"
Le sergent regarda autour de lui. Jehanne sentit ses épaules se fermer toutes seules. L'eau lui glaçait les bas ; une sangsue ou une herbe lui montait contre la cheville. Elle n'osa pas même la chasser.
"Le coin est vide, dit l'autre.
-- Il ne l'était pas il y a un instant. Cherchez."
Ils battirent les bords du gué, écrasèrent des joncs, sondèrent le fossé avec la pointe d'une lance courte. L'un passa si près qu'elle vit la boue fraîche sur sa guêtre et le fil rompu d'un ourlet. Elle rentra le menton dans son col jusqu'à étouffer sous l'odeur verte et pourrie des roseaux. Un canard jaillit brusquement plus loin, affolé par les coups. Les hommes se retournèrent dans sa direction et perdirent un moment à jurer contre le bruit.
"Assez, dit enfin l'Anglais. Il n'a pas pu aller loin si quelqu'un l'attendait. Nous reprendrons plus bas. Toi, ramène la bête. Toi, avertis Oudot."
Le sergent regarda encore une fois vers l'eau.
"Et le corps ?
-- Qu'il trempe. On verra qui s'en émeut."
Ils partirent par le chemin de Créancey, sauf un homme qui prit la longe du cheval et jeta au mort un dernier coup de botte pour le dégager du passage. Le corps roula davantage dans la vase, la joue contre une racine blanche. Puis il n'y eut plus que le bruit de la rivière et les halètements du cheval qu'on emmenait.
Jehanne demeura tapie jusqu'à ne plus entendre que ses propres battements au fond de sa gorge. Quand elle osa enfin se redresser, les roseaux avaient gardé leur tremblement. Le panier gisait plus loin sur le flanc. Le paquet de drap était tombé dans l'herbe, taché d'eau noire.
Elle regarda l'homme mort.
Il avait le visage plus jeune qu'elle ne l'aurait cru en le voyant venir. Une barbe de deux jours lui bleuit le menton. Sa bouche restait entrouverte sur du sang épais. L'eau prenait déjà ce sang et l'étirait par fils minces entre les herbes. Jehanne fit un pas vers lui, puis un autre. Sa main trembla au-dessus de la manche mouillée. Elle aurait pu chercher, elle aussi. Retourner le corps, ouvrir la ceinture, vérifier si les soldats avaient menti. Mais du haut du vallon un chien se mit à aboyer, et cela suffit à lui rendre le sens.
Si elle restait, ils la prendraient avec le mort.
Elle ramassa le panier, abandonna le hoqueton ruiné à la boue et repartit par le bord de l'eau en se baissant chaque fois qu'un terrain s'ouvrait. La nuit venait vite dans le fond du vallon. À mesure qu'elle remontait vers Baume, les roches perdaient leur contour et les chemins semblaient glisser sous ses pas comme des bêtes froides. Deux fois elle crut entendre des chevaux ; deux fois ce n'était que de l'eau sous des pierres.
La vieille abbaye n'était guère plus qu'un pan de mur et une petite pièce encore coiffée d'un toit bossu de vieilles laves. Les habitants lui donnaient cent histoires et n'en savaient aucune. Jehanne contourna les fondations noyées d'orties, passa derrière le mur qui regardait le vallon et frappa une fois contre le montant de bois disjoint.
Une voix basse répondit de l'intérieur :
"Qui ?"
"Moi."
La porte céda juste assez pour la laisser entrer. Hugues n'avait pas allumé de lampe ; seule une braise couvait dans un tesson, masquée par une pierre. L'ombre lui mangeait les joues et gardait sa robe meilleure à peine plus sombre que le mur.
"Vous étiez attendue depuis longtemps, dit-il.
-- J'ai été retenue."
Il ne demanda pas par qui. Il avait dû le savoir dès qu'il l'avait vue arriver seule, couverte de boue jusqu'aux genoux.
"Alors ?"
Jehanne sentit seulement à ce moment-là le froid lui prendre les dents.
"Il est mort. Des hommes l'attendaient au passage. Un sergent d'Oudot, et d'autres avec lui. Il a dit le commencement du signe. Ils l'ont pris avant que je sorte. Ils l'ont fouillé."
Le silence qui suivit pesa davantage que les mots.
"Vous a-t-il remis quelque chose ? demanda Hugues.
-- Non.
-- Vous êtes sûre ?
-- Sûre. Je n'ai pas pu l'approcher avant leur départ, et je ne suis pas restée."
Hugues baissa la tête un instant. Dans l'ombre, cela ressemblait à un homme qui prie ; Jehanne savait qu'il comptait.
"Ils ont donc pris ce qu'il portait, dit-il enfin.
-- Je ne sais pas ce qu'il portait.
-- Je sais."
Il releva les yeux vers elle.
"À partir de maintenant, vous ne voyez personne, vous ne demandez rien, vous reprenez demain votre vie de tous les jours. S'ils tendent un autre filet, il faut qu'ils n'y trouvent qu'une fille revenue trop tard d'une course pour son père."
Jehanne serra les doigts sur l'anse du panier. Ses mains sentaient le jonc et la vase.
"On le laissera là ?"
"Pour cette nuit. Nous ne gagnerions rien à le tirer de l'eau sous leurs yeux."
Il laissa passer un souffle, puis ajouta, plus bas :
"Vous avez bien fait de ne pas vous montrer."
Elle ne savait pas si c'était vrai. Elle savait seulement qu'elle n'avait pas bougé, et que le visage du mort revenait déjà chaque fois qu'elle fermait les yeux.
Hugues écarta la porte.
"Rentrez. Avant que votre père se mette à crier."
Jehanne ressortit. Le vallon était presque noir. Au-dessous, Baume tenait dans quelques lueurs maigres et dans le bruit de son eau. Elle descendit vers le hameau avec la boue qui séchait à ses jupes et cette seule certitude, plus lourde à chaque pas : l'homme était mort sans rien remettre, et ce qu'il avait porté appartenait désormais aux autres.