Apparence
Le matin suivant, Matthew m'attendait déjà près du chantier.
Il avait pris de l'avance sur les autres, ou feint d'en avoir besoin. Ses yeux avaient cette sécheresse trop vive des hommes qui ont mal dormi parce qu'une pensée les rongeait sans leur laisser de sortie propre. Il tenait un petit feuillet plié en deux, taché d'encre fraîche, qu'il faisait claquer contre sa paume.
"J'ai repris le terme d'hier, dit-il sans salut. Tu l'avais mal entendu.
-- Vraiment ?
-- Oui. Key stones ne signifie pas ici pierres maîtresses du bouchage. La proposition doit se comprendre au sens inverse: pierres clefs déjà en place, pleines, fortement liées. L'ancien blocage est sain. C'est le parement seul qu'il faut reprendre."
Il parlait vite, trop vite pour son habitude. Comme s'il voulait clouer les mots dans l'air avant que le mur lui-même ne pût les contredire.
Je pris le feuillet. Il y avait noté en français trois lignes sèches, avec ce soin administratif qui donne aux mensonges l'apparence de l'ordre. Je le lus lentement, ou fis semblant. Puis j'allai jusqu'au point exact où j'avais déjà ouvert le parement la veille et frappai du manche à trois endroits précis: au droit de la pierre longue, sur le bord du bouchage, puis deux doigts plus haut là où la charge devait descendre si l'ensemble était vraiment plein.
Le mur répondit par degrés.
Pas creux tout à fait. Pas plein non plus. Une retenue dans le son, une brièveté de souffle, quelque chose que seule donne une charge rompue dans son milieu. Je n'avais pas besoin d'anglais pour cela. Je me retournai vers Matthew.
"Vous mentez.
-- Je traduis.
-- Non. Vous sauvez votre mur."
Le vieux maître maçon du château, qui passait là, s'arrêta.
"Qu'y a-t-il encore ?
-- Rien qu'un clerc qui croit apprendre la pierre aux mains, dis-je."
Matthew rougit légèrement, plus de rage que de honte.
"Le bruit d'un mur ne vaut pas une phrase entière.
-- Alors donnez-moi la phrase entière.
-- Je n'ai pas à...
-- Justement. Vous ne l'avez pas. Vous l'avez seulement reconnue."
Le vieux maçon regarda tour à tour le clerc et moi, puis le chantier. Il n'aimait pas l'encre. Il aimait moins encore qu'on lui demande d'ignorer ce que son oreille pouvait vérifier. Il haussa les épaules.
"Que le tailleur reprenne comme il a commencé. La face tient. Le dessous, lui, n'est pas mon affaire tant qu'on ne me fait pas écrouler la cour."
Matthew comprit qu'il avait perdu cette manche-là. Il se détourna d'un mouvement sec, mais non sans lancer, assez bas pour moi seul:
"Tout s'écroule toujours plus vite qu'on le croit."
Je répondis par le mur.
Sous prétexte de consolider, j'achevai ce jour-là le vrai travail. Je calai la façade avec des pierres honnêtes en apparence, rechargeai les joints extérieurs de chaux fraîche, maintins la ligne du parement aussi nette qu'Harcourt l'eût voulue au regard. Mais derrière, j'allégeai encore le cœur du bouchage. J'approchai des pierres maîtresses, les fis jouer d'un rien, juste assez pour qu'une poussée venue du bon côté leur retirât l'envie de porter encore. On n'aurait rien vu d'une toise. Même à deux pas, il fallait mes propres mains pour sentir que le mur n'obéissait plus au même avenir.
Oudot vint inspecter au milieu du jour, conduit par Matthew.
Je les entendis avant de les voir. Le clerc parlait bas, trop bas pour un homme innocent de sa propre inquiétude. Oudot écoutait comme il sait le faire, sans interrompre, en économisant jusqu'à ses clignements.
"Montre", dit-il simplement en arrivant devant moi.
Je m'écartai. Le parement neuf tenait sage, presque plus propre que le vieux mur autour. Oudot frappa lui-même du bout d'une dague sur la pierre longue, puis sur deux autres blocs. La façade rendit ce plein honnête que j'avais soigneusement conservé.
"Et où est le mal ? demanda-t-il.
-- Dans ce qu'il cache peut-être", répondit Matthew.
Oudot se tourna vers moi.
"Peut-être ?
-- Si vous voulez le voir pour de bon, il faut défaire ce que j'ai repris, dis-je. Et le duc m'a justement demandé le contraire.
-- Le duc n'a pas demandé qu'on te laisse jouer aux énigmes.
-- Je ne joue pas. Je tiens la face jusqu'à l'automne. Si vous voulez plus, il faut davantage d'hommes, de temps et l'ordre de casser plus large."
Le vieux maître maçon, rappelé à dessein, appuya de mauvaise grâce:
"La face tient. Pour le reste, je n'ouvrirai pas toute la courtine sur un soupçon de clerc tant qu'on n'a pas l'ordre du seigneur ou du capitaine."
Harcourt arriva sur ces mots, comme attiré par leur poids.
Il ne regarda pas d'abord le mur, mais Matthew.
"Eh bien ?
-- Je crois que cet homme cache davantage que ses outils", dit le chapelain.
Le capitaine me fixa.
"Je le crois aussi depuis longtemps. Mais je n'arrête pas un artisan choisi publiquement par le duc sur le seul tremblement d'une plume.
-- Il faut le fouiller en sortant.
-- On le fouillera. Comme les autres jours."
J'inclinai la tête. À l'intérieur, je comptais déjà les heures.
Le travail fini, je laissai exprès derrière moi un chantier exemplaire: éclats balayés, outils rangés, joints humides lissés, parement propre. Oudot y revint encore une fois au soleil bas, espérant peut-être qu'une ombre plus longue dénoncerait ce que la pierre refusait. Elle ne donna rien. La façade trompait son monde.
À la sortie, on me fouilla deux fois.
La première à la porterie, par routine renforcée. La seconde plus haut dans le village, par Oudot lui-même, comme s'il voulait mettre sa propre main là où ses soupçons manquaient encore de chair. Il ne trouva ni originaux, ni note, ni marque. Je n'avais sur moi que poussière, outils et le souvenir exact des pierres.
"Tu repars léger, dit-il.
-- Je n'emporte jamais le mur.
-- Un jour pourtant, il t'emportera peut-être."
Je descendis sans hâter le pas. Hâter, c'eût été confesser. Arrivé au bas de la butte, je pris le chemin ordinaire vers Vandenesse comme un homme qui rentre de labeur. Ce ne fut qu'une fois hors vue des premières fenêtres du village haut que j'allongeai enfin la foulée.
Le soleil tombait déjà derrière les replis quand j'entrai chez Aubert. Le chapelain leva les yeux de son banc et sut, à ma seule tête, que quelque chose avait cédé sans encore se briser.
"Alors ?
-- Les pierres maîtresses sont touchées. La face tient. Matthew sait. Oudot soupçonne. Harcourt attend une preuve qu'ils n'ont pas.
-- Et vous ?
-- Moi, je suis sorti à l'heure."
Aubert se leva aussitôt.
"Alors il faut prévenir Hugues et Raoul avant que Matthew n'ose dire tout haut ce qu'il n'a pour l'instant murmuré qu'à l'oreille d'Oudot."
Nous n'avions plus le luxe de la lenteur. Au moment même où Aubert préparait un message pour Créancey, j'imaginai Matthew, là-haut, rassemblant ses propres transcriptions, comparant leurs tournures, s'armant enfin d'une accusation qu'il n'avait pas encore osé formuler devant Harcourt.
Mais j'étais déjà à Vandenesse. Le mur sonnait plein pour les autres. Pour moi, il avait commencé à parler tout à fait clair. Et cette fois, c'était assez pour courir plus vite que la plume.