Apparence
Je quittai Créancey en sachant deux choses contraires: que je n'avais pas encore choisi le camp du roi, et qu'Oudot, lui, avait déjà choisi les noms.
La route de retour me parut trop courte. Chaque tournant me rapprochait de Baume sans me donner le temps de prévoir quoi que ce fût. Je revoyais Martin, debout dans la cour du meix, parlant avec la hâte des hommes qui croient se sauver eux-mêmes en livrant la porte d'autrui. Je revoyais la plume de Matthew courant sur la liste. Et je savais que Jehanne, si je ne la tirais pas d'abord hors de portée, serait la première frappée.
Je la trouvai à la source avant le soir.
Elle rinçait des bandes de toile dans un baquet bas. En m'apercevant, elle sut tout de suite que quelque chose s'était resserré. Son visage ne changea presque pas. Seulement ses mains cessèrent de tordre le linge.
"Quoi ? demanda-t-elle.
-- Ton père a parlé à Oudot.
-- Je sais qu'il parlait déjà trop.
-- Cette fois il a donné des noms. Le tien. Le mien. Celui de Hugues."
Elle baissa la tête une seconde, non de honte, mais pour mesurer l'endroit où poser le pied suivant.
"Alors il faut vider la fissure.
-- Il faut surtout partir.
-- Pour aller où ?"
Je n'avais pas de bonne réponse. Vers les hauteurs ? Trop visible. Vers Dijon ? Trop tard. Vers Aubert ? Peut-être déjà surveillé. Elle vit mon silence.
"Je ne peux pas courir sans prévenir les autres, dit-elle. Si Oudot rapproche les livraisons et les absences, il viendra ici d'abord et à Créancey ensuite.
-- Justement. Laisse Hugues se sauver lui-même.
-- Et Aubert ? Et ceux qui ne savent pas encore qu'on les cherche ?"
Sa voix restait basse, mais son entêtement y revenait par dessous. Je sentis la colère remonter en moi avec la peur.
"Toujours les autres avant toi.
-- Toujours le vallon avec moi. Tu le sais bien."
Je voulus la saisir par le bras et l'emmener tout de même. Je ne le fis pas. Peut-être parce qu'elle m'aurait suivi deux pas avant de me fausser compagnie au troisième. Peut-être parce qu'une part de moi savait déjà qu'elle parlait comme moi j'aurais parlé pour la pierre ou Baume.
"Cette nuit alors, dis-je. Tu prends ce qui tient dans deux mains et nous partons avant l'aube.
-- Si j'ai encore la nuit."
Elle releva les yeux.
"Aubert doit venir avant vêpres relever un mot laissé aux roches. Je ne peux pas manquer cela.
-- Tu peux. Tu dois.
-- Non. S'il repart sans savoir, il tombera dans leurs mains comme un aveugle au bord d'un puits."
Je jurai tout bas. Elle reprit:
"Viens si tu veux. Mais ne parle pas quand il faudra courir."
Nous montâmes vers la vieille abbaye avec cette hâte contrainte des gens qui savent que chaque minute les dessert et ne peuvent pourtant rien sauter de ce qu'ils ont à faire. Le ciel tenait encore assez de jour pour blanchir les laves brisées des ruines. Au-dessus, les porches visibles paraissaient plus ouverts qu'à l'ordinaire, comme si la roche elle-même écoutait.
Jehanne entra la première derrière le pan de mur. Je pris place plus haut, dans un abri maigre d'où je pouvais voir à la fois le replat et la sente qui vient du fond de Baume. Elle glissa un petit rouleau de peau dans la fissure étroite, puis redescendit de deux pas pour l'attendre. Nous ne parlions plus. La moindre voix nous aurait paru trop large pour ce que nous faisions.
Ce fut Aubert qui vint d'abord.
Il arriva par le chemin du haut, plus penché encore qu'à l'église de Vandenesse, sa robe courte relevée de peur de la boue. Il fit à Jehanne un signe bref, elle lui montra la fissure, et il s'agenouilla pour prendre le petit rouleau.
Le bruit de sabots lui coupa la main avant qu'il eût touché la peau.
Il venait non du haut cette fois, mais des deux côtés à la fois. Du vallon d'abord, avec trois chevaux menés court. Puis du replat supérieur, où deux sergents descendaient déjà entre les buissons avec cette précipitation de gens sûrs de fermer une nasse.
"Oudot", soufflai-je.
Jehanne n'eut même pas le temps de tourner la tête. Elle comprit au bruit et au regard d'Aubert.
"Prenez le haut, dit-elle.
-- Et vous ?
-- Le mot d'abord."
Elle se jeta sur la fissure, arracha le petit rouleau, le déchira d'un coup de dents puis le poussa dans sa bouche comme on avale une hostie trop grande. Aubert voulut la retenir. Elle le repoussa du plat de la main.
"Courez."
Les premiers sergents débouchèrent alors sur le replat.
"Là !" cria l'un d'eux.
Jehanne prit tout de suite le mauvais chemin exprès: non la fissure, non le porche sec, non l'abri qui eût pu sauver deux hommes, mais la pente nue qui remonte vers les Deux Moines en laissant du bruit et du mouvement à qui veut suivre. Elle y gagna d'un bond, sa robe relevée d'une main, l'autre cherchant appui sur la roche blanche.
Tous les regards allèrent à elle. C'était son calcul.
"Arrêtez la fille !" hurla un sergent.
Je bondis de mon propre abri pour gagner Aubert. Il hésitait encore, partagé entre sa fuite et le secours inutile qu'il pouvait tenter. Je le poussai presque.
"Par le porche sec ! Montez !"
Il disparut enfin derrière la masse de calcaire comme un vieux loup qui connaît encore son terrier. Deux sergents le virent trop tard. Je leur coupai le chemin en renversant à coups d'épaule une claie et deux paniers de paille laissés là par des bergers. Cela ne les arrêta qu'un souffle. C'était assez.
Jehanne, plus haut, faisait exprès de se montrer. Elle glissait parfois, reprenait aussitôt, jetait une pierre derrière elle pour donner du bruit à sa fuite. Les hommes de Oudot la talonnaient déjà. L'un d'eux l'attrapa presque au tournant d'un bloc. Elle lui échappa en laissant dans sa main un pan de manche déchiré.
Je voulus monter vers elle. Un cheval me barra le passage. Oudot lui-même débouchait du bas, la brigandine encore poudrée de terre.
"Encore toi, dit-il."
Je frappai le cheval au chanfrein d'une branche cassée pour l'écarter. La bête se cabra juste assez. Oudot jura. Quand je repris la pente, il était déjà trop tard.
Jehanne avait gagné la petite vire au-dessus du replat, celle qui paraît ouvrir vers le plateau et se resserre en vérité contre une dalle presque lisse. Elle le savait. Les sergents aussi, maintenant. Deux la prirent par en bas, un troisième lui coupa le retour. Elle essaya bien de leur passer entre les jambes comme une bête prise au collet. L'un la saisit par les cheveux, l'autre par le bras. Elle se débattit avec une violence qui me la fit reconnaître encore autrement. Puis la pente, le nombre et la fatigue eurent raison d'elle.
"Laissez-la !" criai-je.
On me répondit par le bois d'une pique au ventre. Je roulai contre un bloc, le souffle chassé hors de moi. Quand je relevai la tête, Jehanne était déjà tirée vers le bas, les poignets pris derrière elle. Son visage portait une éraflure blanche de poussière au bord de la joue. Elle me vit. Elle secoua une seule fois la tête, non pour appeler à l'aide, mais pour me l'interdire.
Oudot me rejoignit avant que je pusse repartir.
"Tu cours toujours trop tard, tailleur.
-- Elle n'a rien fait.
-- Alors pourquoi fuyait-elle avec un chapelain dans les roches ?"
Je n'avais pas de réponse à lui donner qu'il n'eût tournée aussitôt en corde. Il sourit de ce silence.
"On prend aussi un garçon à Créancey, ajouta-t-il. Un guetteur maigre comme une gaule, trouvé près du meix au mauvais moment. Vous avez tous la drôle d'idée de vous déplacer ensemble ces jours-ci."
Le mot me glaça. Le filet se refermait donc des deux côtés.
Jehanne fut menée vers le vallon entre deux sergents. Je cherchai Aubert du regard une dernière fois. Rien. Ni robe, ni pas, ni souffle. J'espérai qu'il avait gagné assez haut pour disparaître par l'abri sec puis vers Vandenesse. Il ne me restait plus que cet espoir.
Quand le dernier cheval eut quitté le replat, la vieille abbaye retrouva son silence de pierre, mais ce n'était plus le même. Une mèche de cheveux sombres était restée prise dans un buisson bas. Je la vis bouger au vent comme un fil oublié. Je la pris entre deux doigts avant de la laisser tomber.
À Baume, Martin n'avait pas encore appris ce que son zèle venait d'acheter. Moi, je le savais déjà. Jehanne était prise. Un guetteur de Créancey aussi. Aubert seul avait peut-être franchi le bord du piège.
En redescendant, je compris que ma promesse de l'emmener avant l'aube ne valait déjà plus que pour un homme qui parle trop tard à ceux qu'il aime.