Apparence
Je dormis peu cette nuit-là. Chaque fois que je fermais les yeux, l'eau de La Lochère revenait battre la manche du mort contre les herbes, et les feuillets cachés sous ma dalle me paraissaient plus lourds qu'un bloc à lever seul. Avant le jour, je quittai ma paillasse, passai ma cotte encore froide et gagnai l'abri où je gardais mes éclats et mes outils.
La source parlait déjà dans le noir. À Baume, le matin commence souvent par elle avant de commencer par les hommes. L'eau sort de la roche comme si la nuit n'avait pas de prise sur elle. Je m'accroupis, soulevai la dalle fendue et repris la peau huilée. Elle était aussi sèche qu'au moment où je l'avais glissée là. Je l'emportai plus haut, jusqu'au banc de pierre où je taillais parfois à la bonne saison, pour profiter de la première clarté.
Les feuillets sentaient un peu l'huile et le cuir. Je les étalai avec précaution, comme si les toucher trop vite eût pu y effacer quelque chose. Les mots ne me donnaient toujours rien. Les lettres anglaises couraient en petites pattes serrées, tantôt droites, tantôt penchées, avec des queues et des boucles que je suivais du doigt sans les comprendre. Je reconnaissais parfois un chiffre, un autre, puis une ligne tracée net à la règle, ou le dessin d'une porte, d'un mur, d'un angle. C'était assez pour m'attirer, pas assez pour m'instruire.
Je pris le premier feuillet par le coin et le tournai dans tous les sens. Dans un vieux mur, lorsqu'on ignore la raison d'une fissure, on la regarde du haut, du bas, à contre-jour, jusqu'à ce qu'elle se range enfin dans le bon sens. J'essayais avec ces signes la même patience. Un mot revenait plusieurs fois, toujours près d'une ligne plus épaisse. Un autre se répétait au bord de petits traits serrés, comme si l'on avait compté des hommes ou des pas. Je ne pouvais rien en tirer que des ressemblances.
Le deuxième feuillet me retint davantage. Il portait une longue ligne courbe et, au-dessus, cinq levées de plume plus hautes que les autres, l'une large et presque carrée, deux plus rondes, puis encore deux autres espacées à distance inégale. Des chiffres couraient le long du trait principal. Plus bas, un autre dessin montrait comme une cour ramassée derrière un mur plus épais. Je pensai d'abord à une église et son clos. Puis je rejetai cette idée. Aucun village des environs n'avait cinq masses de pierre ainsi plantées d'un même élan.
Je sortis un charbon de mon sac et, sur le revers d'une vieille planche, je recopiai quelques lignes. Non pour lire mieux, car je n'y gagnais rien, mais pour sentir les proportions. Ma main savait les distances mieux que mes yeux lorsqu'il s'agissait de bâti. Un trait de cette longueur ne marquait pas un jardinet. Ces chiffres-là n'appartenaient ni à une grange ni à une maison forte de meix. Plus je regardais, plus je pensais à quelque chose de posé en hauteur, allongé sur sa pierre, avec la pente d'un côté et l'approche plus dure de l'autre.
Je repliai un moment le paquet et levai la tête vers le jour qui montait. Entre les toits de Baume, le ciel se mettait au gris clair. Une fumée mince sortait déjà de chez Colin. Plus bas, un coq cria. Jehanne n'était pas encore visible sur le pas de sa porte, et j'en eus presque du regret sans bien savoir pourquoi. Je pensai alors à la butte de Châteauneuf.
On ne la voit pas d'ici. À Baume, les replis du vallon et les rebords de pierre gardent l'horizon court. Mais j'étais assez souvent descendu par les travaux jusqu'aux terres plus basses pour en connaître la forme. Quand la vallée s'ouvre enfin vers Vandenesse, l'éperon se lève d'un coup, long et nu, puis la forteresse s'y couche tout d'une pièce. Même qui n'y est jamais monté en garde mémoire.
Je repris le feuillet aux cinq levées. Si je ne l'avais pas eu sous les yeux, je n'aurais pas formé cette pensée. Une fois venue, je ne pus plus l'écarter.
Je passai la matinée à mal faire tout ce que j'entreprenais. J'essayai d'ajuster un bloc repris la veille ; le ciseau m'échappa deux fois. J'allai voir si le joint du petit muret à l'abreuvoir tenait encore ; je ne regardais pas ce que je regardais. Vers l'heure où les femmes rincent le premier linge, je finis par traverser jusqu'à la maison des Foucherot, avec le prétexte pauvre de rendre une ficelle que Martin m'avait prêtée huit jours plus tôt pour un fardeau de laves.
Jehanne était assise dehors, un ouvrage sur les genoux. Le soleil n'atteignait pas encore tout le seuil ; il s'arrêtait au bord de ses sabots. Elle avait rabattu son voile de travail sur sa nuque, et la lumière grise du matin lui laissait le visage plus pâle encore qu'à l'ordinaire. Son aiguille allait et venait avec cette économie qui était la sienne, sans geste de trop.
Elle leva les yeux quand j'approchai.
"Tu es levé tôt, dit-elle.
-- Toi aussi."
Je lui tendis la ficelle. Elle la prit sans quitter tout à fait son ouvrage. Je restai là une seconde de plus qu'il n'aurait fallu. Elle le sentit bien, car son aiguille s'arrêta.
"Tu as entendu quelque chose de La Lochère ? demandai-je.
-- Pourquoi ?"
Je regardai la couture entre ses doigts.
"J'y ai vu un homme, hier."
Cette fois son geste se rompit net. L'aiguille demeura plantée dans l'étoffe, le fil tendu entre ses deux mains.
"Tu l'as touché ?" dit-elle.
Ce n'était pas la question qu'aurait d'abord posée quelqu'un qui ne saurait rien. Elle s'en rendit compte presque aussitôt et baissa les yeux, comme si le point de son aiguille l'intéressait davantage que ma réponse.
"Il était mort, dis-je. Poignardé."
Elle ne demanda pas quel homme, ni comment il était vêtu, ni si je l'avais reconnu. Ses doigts reprirent le fil, mais plus lentement.
"Tu aurais dû passer ton chemin, murmura-t-elle.
-- Tu savais donc ?
-- On sait vite quand les gens d'armes remuent."
Je regardai le hameau derrière elle. Rien n'annonçait pourtant une grande nouvelle. Deux enfants couraient après une oie. Une vieille femme secouait un drap au bout d'une perche. Pas de cavalier, pas de crieur. Les gens d'Oudot remuaient sans doute à Créancey ou vers le château, mais pas assez encore pour que toute la vallée eût parlé.
"Qui t'en a avertie ? demandai-je.
-- Personne. On voit les choses avant qu'on nous les dise parfois. Laisse cela, Perrin."
Elle leva enfin les yeux vers moi. Il n'y avait pas seulement de la peur dans son regard. Il y avait cette espèce de fermeté mince qu'on sent chez un homme sur le point de retenir une porte à lui seul, sans savoir s'il y parviendra.
"Ce n'est pas ton affaire, reprit-elle. Si des hommes du château se sont tués entre eux à La Lochère, ils ne demanderont pas nos raisons avant de frapper."
J'allais répondre quand Martin sortit.
Il avait encore sa tablette de cire à la main et l'air de quelqu'un qu'on dérange dans un compte plus important que les gens. Son regard passa de sa fille à moi comme une latte qu'on pose en travers d'une ouverture.
"Qu'est-ce qu'il y a ?
-- Rien, dit Jehanne.
-- Il y a qu'on trouve des morts au bord de l'eau, dis-je."
Martin fit claquer sa langue.
"Alors laisse-les à l'eau. Un mort qui porte les couleurs de plus haut que nous amène toujours des vivants derrière lui. Tu crois qu'on te remerciera de l'avoir regardé ?"
Il me prit la ficelle des mains comme si je l'avais encore gardée.
"Tu as du travail, moi aussi, ajouta-t-il. Et Jehanne n'a pas besoin d'entendre des histoires de sang dès le matin."
Jehanne ne dit rien. Seulement, lorsqu'il rentra déjà à demi dans l'ombre de la maison, elle me regarda encore une fois.
"Oublie cet homme", dit-elle.
Ce fut dit bas, mais avec tant d'insistance que je sentis quelque chose se raidir en moi. On peut demander à quelqu'un de se taire par prudence. On ne parle pas ainsi si l'on n'a pas déjà peur de ce que le silence laisse derrière lui.
Je m'éloignai sans répondre. Au tournant de la chapelle, je me retournai pourtant. Jehanne avait baissé la tête sur son ouvrage, mais son aiguille restait immobile.
Je pris alors le chemin du haut.
Il court à flanc de versant, presque sans monter d'abord, entre l'herbe rase, les pierres qui affleurent et quelques buissons maigres. Le vallon se tasse peu à peu quand on le suit. Les toits de Baume se recroquevillent, l'eau se perd sous les feuillages et le vent prend mieux la tête que dans le fond. Je marchai jusqu'à l'endroit où l'on voit surtout notre côté de pays, les champs pauvres, les haies basses, les chemins qui se croisent puis se perdent.
De là, on ne gagnait pas Châteauneuf des yeux. On gagnait seulement du silence. Cela suffit pourtant à remettre le dessin en ordre dans ma mémoire. Je me rappelai un matin de chantier plus bas, vers Vandenesse, quand la brume s'était ouverte d'un coup sur la butte : d'abord l'éperon, long et nu ; puis les murs ; puis ces levées plus sombres qui mordaient le jour. Je les comptai de nouveau, non devant moi, mais en pensée : une, deux, trois, quatre, cinq. L'une plus forte, presque carrée, les autres plus rondes ou plus tassées selon l'angle. Cela ne correspondait pas trait pour trait au feuillet, mais c'était la même pensée de pierre, le même animal couché sur sa hauteur.
Je sortis le dessin de dessous ma cotte et le tins devant moi, à distance de bras. Le vent voulait me le plier. Je m'obstinai. Le trait courbe du bas n'était pas la pente même ; les chiffres m'échappaient encore ; quelques marques restaient obscures. Pourtant, il n'y avait plus d'erreur possible. Ce que j'avais ramassé sur le mort de La Lochère n'était pas une simple lettre, ni un compte de vivres, ni l'affaire d'un sergent volé. C'étaient les défenses de Châteauneuf qu'on avait mises sur papier.
Je pensai aussitôt aux hommes d'Oudot, à ceux qui avaient remué la doublure du mort sans trouver la cache, et à Jehanne me disant d'oublier.
J'aurais préféré n'avoir rien reconnu du tout. L'ignorance laisse parfois un homme tranquille. Là, au contraire, chaque ligne m'apprenait le poids de ce que je ne savais pas lire. Si quelqu'un était mort pour porter cela, si quelqu'un d'autre tuait pour le reprendre, alors Baume n'était déjà plus à l'écart. La butte entière tenait dans ma main, avec ses cinq tours, et je ne voyais pas encore de quel côté tomberait son ombre.