Apparence
Je revins au château le lendemain avec moins d'outils et plus de volonté que la veille.
Moins d'outils, parce qu'un homme trop chargé fait vite peur aux gardes. Plus de volonté, parce que je savais désormais à quelle distance exacte Jehanne respirait derrière la pierre. Cette proximité rendait chaque ordre d'Oudot plus pénible à supporter et chaque coup de maillet plus nécessaire.
On me mena de nouveau à la courtine du sud-ouest, mais cette fois Oudot ne me quitta presque pas.
Il avait placé près de moi un sergent qui ne savait rien des murs et tout de l'obéissance. Son rôle n'était pas de m'aider. Seulement de regarder où j'allongeais la main, combien de temps je gardais un bloc dehors, à qui je parlais et ce que je semblais entendre. Oudot, lui, passait, revenait, s'arrêtait un instant derrière mon épaule puis repartait sans prévenir. Il me surveillait comme on surveille un chien qu'on ne croit pas encore enragé, mais dont on a vu la morsure possible.
Je n'avais plus le choix du rythme. Il fallait avancer assez pour ne pas paraître freiner l'ouvrage, et si peu que le mur tînt jusqu'au soir voulu. J'en vins vite à la seule méthode qui convenait: décharger l'intérieur sans toucher à la peau.
Je repris les joints visibles, remplaçai deux pierres fatiguées par des blocs sains, tassai de la chaux neuve là où l'œil des surveillants l'attendait, et, derrière tout cela, retirai peu à peu ce qui donnait au bouchage sa vraie prise. Le mur devait continuer à sonner plein pour qui frappe au hasard. Mais pour qui pousserait au bon endroit, au bon moment, il lui faudrait déjà moins de fidélité qu'à l'ordinaire.
À midi, une servante vint porter de l'eau aux gardes du bâtiment bas. En se détournant, elle laissa entrebâiller une petite ouverture de service, à hauteur d'épaule, destinée d'ordinaire à faire passer écuelles ou paille sans ouvrir toute la porte. Je ne vis d'abord qu'une ombre. Puis un œil, très bref, apparut dans le noir.
Jehanne.
Mon cœur me cogna si fort que je faillis mal poser le ciseau. Elle n'eut pas un mot. Seulement un regard plus ferme que toutes les paroles que j'aurais voulu lui jeter.
Le sergent près de moi tournait le dos. Oudot n'était pas là. J'avançai de deux pas sous prétexte de choisir une pierre sur le tas et me trouvai assez près de l'ouverture pour parler sans lever la voix.
"Tu tiens ?
-- Oui.
-- Martin ?
-- Vivant. Loup aussi."
Les mots étaient plus brefs qu'un souffle. Pourtant ils me traversèrent comme une eau neuve.
"Les gardes ? demandai-je.
-- Deux dehors, un qui change à la relève. Ils ouvrent au soir pour l'eau et à l'aube pour les seaux. Harcourt vient quand il veut."
Je voulus demander davantage. Elle coupa:
"Le mur ?
-- Je l'ai.
-- Alors ne viens pas trop tôt. Ils les doubleraient."
Toujours les autres et le calcul, même battue, même enfermée. Je n'eus que le temps de voir sa joue encore marquée d'un jaune sombre avant que la servante ne refermât l'ouverture d'un coup discret. Le sergent se retourna en croyant avoir entendu quelque chose. Je lui montrai un bloc fendu.
"Celle-ci sonne faux.
-- Comme toi", dit-il.
Je souris sans répondre.
L'après-midi me força vers Matthew.
J'avais besoin d'un terme qu'il n'avait jamais donné franchement. Dans une proposition presque entière, près du passage muré, revenait un mot qui pouvait signifier selon l'usage lit, assise, blocage ou liaison interne. Tant que je ne l'entendais pas exactement, je risquais de toucher la mauvaise pierre maîtresse ou de laisser vivre celle qu'il faudrait décoller. Le problème était simple: pour obtenir le sens, il me fallait montrer plus de texte que jamais.
Je gagnai donc la table de chantier où Matthew vérifiait des comptes de chaux et de sable, et j'attendis qu'Oudot allât quereller un valet plus loin.
"J'ai encore besoin d'un mot, dis-je.
-- Tu as surtout besoin qu'on t'arrache de la main ce que tu caches depuis des jours.
-- Si vous l'aviez su faire, ce serait déjà fait."
Il pâlit d'orgueil plus que de colère. Je tirai alors, non plus une bande étroite, mais une proposition presque entière, repliée seulement en haut et en bas. Assez pour livrer la phrase. Pas assez, croyais-je, pour livrer tout le document.
Matthew se pencha. Dès la seconde ligne, je vis le moment précis où son regard changea.
Il reconnut quelque chose qui n'était plus seulement le vocabulaire de chantier. Une manière d'ordonner les rubriques. Une tournure de plume. Peut-être même la place exacte d'une de ses anciennes phrases sous la correction d'une autre main.
"Où as-tu pris cela ?" demanda-t-il aussitôt.
Je repliai presque, mais il leva la main.
"Non. Reste."
Sa voix avait perdu toute lassitude. Elle devenait celle d'un homme qui vient de voir son propre reflet dans la main d'un voleur.
"Lis d'abord.
-- Tu sais ce que c'est ?
-- Je sais ce que je demande."
Il hésita. Le combat se voyait sur son visage. Traduire, c'était m'aider encore. Refuser, c'était avouer qu'il reconnaissait la matière même qu'on lui avait dérobée.
L'orgueil l'emporta d'abord sur la prudence.
"Bedding course, dit-il enfin. Assise de lit... non. Ici il faut entendre le rang de pose qui porte la charge du blocage intérieur. Ce n'est pas le parement, c'est ce qui le tient.
-- Et plus loin ?
-- Key stones. Pierres maîtresses. Celles qu'on ne bouge pas sans réveiller tout le reste."
Le mot me fixa tout.
Pierres maîtresses. Voilà donc ce que Colart m'avait laissé, sous les corrections et les mesures: non un trou béant, mais l'endroit précis où retirer juste assez pour qu'un mur semble fidèle jusqu'au moment où on le pousse.
Je relevai les yeux. Matthew me regardait déjà autrement.
"Tu les as donc, dit-il. Les feuillets entiers. Ou presque.
-- Peut-être.
-- C'est impossible."
Ce mot-là me fit presque sourire.
"Non. La preuve.
-- Colart..." commença-t-il, puis il s'arrêta net.
Il venait de se trahir par un nom qu'il n'aurait jamais dû laisser sortir devant moi.
Je repliai le fragment d'un coup.
"Vous le connaissez donc mieux que Thomas Reed.
-- Tu ne sais rien, tailleur.
-- Assez pour votre mur."
Matthew se leva brusquement. La chaise racla les dalles. Un instant, je crus qu'il allait appeler Oudot. Il se contenta de me saisir le poignet, assez fort pour que je sente sa panique plus que sa force.
"Écoute-moi bien. Si tu as volé ce dossier, tu portes ta propre mort contre ta poitrine.
-- Pas plus que vous ne portez la vôtre dans vos listes."
Il me lâcha aussitôt comme si ma peau l'avait brûlé. Quand Oudot revint, Matthew s'était déjà rassis. Il avait retrouvé son visage de clerc sec, mais ses doigts tremblaient encore près de la plume.
Je compris alors que le chantier changeait de nature. Jusqu'ici, Matthew me méprisait. Désormais, il me craignait assez pour me haïr utilement.
Le soir venu, je repris mon poste au mur avec la certitude nouvelle de tenir les pierres maîtresses et la certitude plus dangereuse encore que Matthew savait enfin ce que je portais. Entre les deux, Jehanne m'avait donné la mesure des gardes et des relèves.
Le mur sonnait toujours plein. Moi, je savais qu'il mentait presque autant que les hommes.