Apparence
Je redescendais à peine du chemin du haut lorsque j'entendis des chevaux dans le vallon.
Le bruit venait du bas, lourd, net, pas du trot paresseux d'un paysan qui mène sa bête au gué, mais de bêtes montées avec dessein. Je n'eus pas besoin de voir les cavaliers pour comprendre que mes feuillets avaient cessé d'être à moi tout seuls. Je quittai le sentier, glissai entre deux noisetiers et regagnai l'abri au-dessus de mon chantier plus vite que je ne l'aurais cru possible sans tomber.
La peau huilée ne pouvait plus rester sous la dalle. Une dalle, même lourde, demeure une honnêteté de maçon : qui la soupçonne finit par la lever. Il me fallait de la pierre qui parût pierre jusqu'au bout.
Derrière l'abri, j'avais laissé depuis le printemps un bloc de calcaire trop veiné pour un linteau et trop sain pour être jeté. En le dressant sur chant, on voyait près d'une arête un défaut ancien, une espèce de poche fermée où le banc s'était mal soudé. J'y enfonçai d'abord la pointe d'un ciseau, fis sauter deux esquilles, puis trois autres. La cavité gagna juste assez pour recevoir la peau roulée serrée. Je l'y poussai, remis devant elle un éclat de même grain, puis frottai la cassure avec de la poussière blanche prise au sol. À un pas de distance, on n'y voyait plus qu'une pierre fatiguée comme les autres.
Je reculai. Cela ne me plut qu'à moitié. Rien ne plaît tout à fait quand on cache ce qui peut vous faire pendre. Pourtant les chevaux approchaient ; je n'avais pas mieux.
Quand je redescendis vers les maisons, Oudot de Blaisy entrait déjà dans Baume.
Je le connaissais de vue comme tout le monde d'ici. Ce n'était pas un grand seigneur éclatant, ni un homme à se faire annoncer par des trompes. C'était pire. Il connaissait les villages comme un receveur connaît ses comptes : par les noms, les dettes, les querelles, les fils qui boitent et les portes qui ferment mal. Il portait ce jour-là une brigandine sombre sous un manteau court. Son cheval n'était ni riche ni pauvre, simplement bien tenu. Deux sergents venaient avec lui par le bas, trois autres par le chemin du haut. En peu de temps, sans qu'on les eût vus se parler davantage, ils tinrent le vallon aux deux bouts.
Oudot parla sans hausser la voix, et tout le monde l'entendit.
"Personne ne quitte Baume avant mon ordre. Les maisons seront vues. Les porches sous roche aussi. Qui aide n'aura rien à craindre. Qui cache apprendra que je n'aime pas revenir deux fois au même endroit."
Il disait cela comme on annonce la pluie.
Les portes s'ouvrirent. Les enfants furent rappelés d'un cri bref. Une femme rentra son chaudron. Colin, qui faisait le brave quand personne ne le regardait, ôta son bonnet sans même y penser. On n'était pas en guerre de bannière ici ; on était sous la main de gens qui avaient le droit d'entrer et la volonté de frapper.
Oudot commença par les maisons du bas. Il n'y prit pas grand temps. Il savait où il perdrait ses pas et où non. Chez la veuve Martin, il jeta un regard sur le coffre et passa. Chez Colin, il fit lever la paillasse du fils et ouvrir le saloir. Il demanda qui avait pris le chemin de La Lochère la veille. Chacun répondit pour soi et, parfois, pour le voisin. Les mensonges n'étaient pas tous de même poids. Ceux qu'on fait pour garder sa honte n'ont pas l'odeur de ceux qu'on fait pour sauver quelqu'un.
Quand il arriva à ma porte, je l'attendais déjà dehors.
"Perrin de Baume, dit-il. On m'a dit que tu allais souvent à la rivière.
-- Comme les autres quand il y faut.
-- Hier aussi ?"
Je n'avais pas prévu de nier. Trop de gens m'avaient vu partir tôt, et peut-être revenir. Je répondis donc comme on bouche un joint par le plus juste morceau.
"J'y suis descendu pour voir deux pierres descellées au passage.
-- Tu as trouvé ?
-- Le passage tenait encore.
-- Et rien d'autre ?"
Il me regarda de côté plutôt qu'en face. C'était sa manière : laisser croire que la réponse l'intéressait moins que la façon de la donner.
"Rien qui valût peine pour moi", dis-je.
Ce n'était pas entièrement faux. Un mort n'a de prix que pour ceux qui le réclament.
Il laissa passer un souffle par le nez.
"Tu restes à portée. J'aurai peut-être besoin de savoir quels trous mènent où, dans tes roches."
Il continua vers les Foucherot.
Martin sortit presque avant qu'on l'appelât. Il avait pris sa meilleure mine soumise, celle qu'il réserve aux hommes dont il espère quelque monnaie ou quelque protection. Il s'inclina plus qu'il n'aurait fallu.
"Mon lieutenant. Si quelque chose manque, dites-le.
-- Ce qui manque n'est pas chez toi parce que tu l'as cousu, répondit Oudot. Ce sont des papiers. Des feuillets pliés, couverts d'écriture et de chiffres. On les a perdus près de La Lochère. Je les veux."
Le mot me frappa plus fort qu'un coup de maillet : des papiers. Il n'était donc plus possible de feindre quelque bourse volée ou quelque querelle de route. Ils savaient ce qu'ils poursuivaient, sinon tout son contenu.
Martin ouvrit grand les mains.
"On ne cache point d'écrits chez moi, mon lieutenant.
-- Tu caches ce qu'on te paie pour cacher, dit Oudot sans colère. Fais ouvrir."
Jehanne parut derrière son père avec un panier de linge. Si je ne l'avais pas observée depuis le matin, je n'aurais peut-être rien vu que sa réserve ordinaire. Mais je remarquai qu'elle tenait l'anse un peu trop haut, comme si cela empêchait ses doigts de trembler.
On fouilla la maison, l'atelier, les coffres, la réserve de drap. Un sergent secoua même un ballot de chutes, au point qu'un nuage de poussière fit tousser Martin. Oudot, lui, regardait moins les choses que les visages. Quand il ressortit, il tourna la tête vers les roches.
"La vieille abbaye, dit-il. Montrez."
Je sus à ce moment-là que la journée ne finirait pas avant la nuit.
Les ruines se trouvent sur un replat où l'herbe garde toujours un peu de fraîcheur. Le pan de mur regarde le vallon ; derrière, la petite pièce couverte tient encore debout de travers ; au-dessus s'ouvrent, dans la roche, deux ou trois porches qu'on voit du bas quand le soleil y tombe. On y mène parfois une bête à l'ombre, des garçons y boivent ou s'y vantent, rien de plus. Du moins pour qui ne sait pas regarder ailleurs.
Oudot connaissait assez les lieux pour choisir d'abord le chemin du plus visible. Deux sergents montèrent droit aux porches. Un autre longea le mur ruiné, sa pique dans la main, cherchant les endroits où l'herbe cessait d'être simple herbe. J'étais parmi les hommes requis pour suivre, ouvrir, porter, montrer. Martin aussi. Jehanne venait derrière avec un seau, chargée de donner à boire aux sergents comme si cela avait pu faire d'elle une pierre du décor.
La pluie de la veille n'avait presque pas compté en bas, mais sur le replat la boue gardait les marques. Il y avait des sabots de chèvre, des pieds d'enfants, des traces plus anciennes de brouette. Et puis autre chose, par endroits : une ligne plus nette au ras du mur, à demi lavée seulement. Je n'aurais su dire si elle datait du matin ou d'avant. Je vis pourtant le sergent à la pique la voir aussi. Il s'arrêta, baissa la pointe vers un fouillis de lierre et de terre sombre là où la roche s'entrouvrait en fente basse.
Ce n'était pas un porche. Plutôt une gueule mince entre deux masses de calcaire, de celles qu'on ne remarque pas si l'on ne se baisse pas. L'eau y suintait souvent en hiver. Je n'y avais jamais rien mis. Pourtant quelque chose, dans l'immobilité soudaine de Jehanne, me fit comprendre que cette fente n'était pas un rien.
Le sergent avança la pique.
"Là-dessous", dit-il.
Jehanne parla avant moi, avant Martin, avant tout le monde.
"Vous n'y prendrez que de la vase, sergent."
Sa voix n'était pas haute. Elle n'était même pas suppliante. Elle avait ce ton plat des gens qui donnent une indication de source ou de pâture.
Le sergent tourna la tête vers elle, surpris qu'une fille de Baume lui adressât la parole sans y être forcée.
"Et que sais-tu de cela ?
-- Que l'eau y revient dès qu'on remue deux pierres, dit-elle. Si quelqu'un avait voulu garder des feuillets au sec, il les aurait portés plus haut, sous le grand porche. Là, un homme tient debout. Ici, vous mouillerez votre bras pour rien."
Elle désigna du menton le porche visible où les garçons du hameau allaient parfois jeter des noix. Pendant que le sergent hésitait, elle posa son seau, se baissa comme pour ramasser un linge tombé de son panier et, d'un bord de toile, effaça presque sans geste l'une des petites marques qui menaient à la fente. Je la vis. Peut-être fus-je le seul.
Le sergent grommela.
"Monte donc au grand porche, lança Oudot depuis le mur. Je veux du sec, pas de la boue."
L'homme se détourna. Jehanne reprit son seau comme si rien ne s'était passé.
Je la regardai plus longtemps qu'il n'était prudent. Elle ne leva pas les yeux vers moi, mais son visage s'était vidé de couleur. Quant à sa main, elle ne tremblait toujours pas.
La fouille dura plus de trois heures.
On retourna la petite pièce couverte, on gratta sous de vieilles laves, on fit sortir deux chèvres effrayées d'un abri latéral, on sonda les porches visibles avec des perches et des jurons. Oudot interrogeait en même temps qu'on cherchait. Qui venait ici à la belle saison ? Quels garçons grimpaient le plus haut ? Qui manquait aux travaux de la journée ? Qui avait vu des étrangers ? Il nommait les gens avec une sûreté glacée, comme s'il avait appris Baume par cœur pour s'y servir ensuite.
À un moment, l'un des sergents redescendit avec un vieux sac de chanvre, trois os rongés et une brassée de paille sèche.
"Rien.
-- Cherche mieux", dit Oudot.
L'autre haussa les épaules.
"S'il y a eu des papiers, ils ne sont plus là."
Oudot se tourna alors vers nous tous, habitants massés tant bien que mal au bord du replat.
"Écoutez bien. Je ne cherche ni vos lapins ni vos couteaux de cuisine. Je cherche des feuillets volés à des hommes du château. Qui me les remet avant vêpres garde sa peau entière. Si je les trouve ailleurs, je prendrai aussi les mains qui les auront cachés."
Le vent passa sur le mur ruiné au moment où il disait cela. Personne ne répondit. On n'entendit qu'une pierre desceller sous la botte d'un sergent plus haut.
Je sentis alors, non dans ma tête mais dans mon ventre, le poids précis du bloc où j'avais caché la peau huilée.
La fouille redescendit ensuite vers les maisons. Cette fois Oudot voulut voir aussi les ateliers, les remises, les coins où l'on range ce qui n'est ni tout à fait utile ni tout à fait jeté. On entra chez moi. Un sergent poussa du pied mes éclats, souleva la toile sur les fers, ouvrit le coffre où je gardais les coins, les pointes et deux chemises propres. Un autre frappa machinalement les blocs entassés près de l'abri. Chaque son me remontait dans les côtes.
Il tapa aussi celui que j'avais vidé pour la cache.
La pierre sonna comme sonnent les pierres pleines qui ont seulement mal vieilli.
Le sergent passa.
J'attendis qu'ils fussent plus bas pour respirer.
À la fin du jour, Oudot rouvrit les chemins. Il n'avait rien trouvé, ou rien qu'il jugeât digne de nous le montrer. Avant de partir, il fit cependant cette promesse qui vaut menace chez des gens comme lui :
"Je reviendrai. Et je ne reviendrai pas plus patient."
Les cavaliers quittèrent Baume comme ils y étaient entrés, sans grand bruit, laissant derrière eux les portes béantes, les visages fermés et cette fatigue sale que donnent les hommes armés lorsqu'ils touchent à tout sans rien emporter.
Je restai quelque temps à remettre de l'ordre chez moi sans y parvenir. Les outils changeaient de place sous mes mains et ne s'y trouvaient pas mieux. Au bout d'un moment, je traversai jusqu'à la source. Le soir y venait plus vite qu'en haut. Les pierres blanches prenaient déjà une couleur de cendre.
Jehanne était là, agenouillée près de l'eau, en train de rincer un drap que la fouille avait sali. Elle leva la tête au bruit de mes pas, puis regarda aussitôt autour d'elle pour voir si quelqu'un nous observait. Ce mouvement, à lui seul, me décida.
"Ils ne cherchaient pas un voleur, dis-je. Ils cherchaient les feuillets."
Elle se releva lentement. L'eau coulait de ses mains.
"Quels feuillets ?"
Je m'approchai jusqu'à ne plus avoir à hausser la voix.
"Ceux que j'ai trouvés sur le mort de La Lochère."
Cette fois, le silence se fit tout entier. La source continua seule.
Elle me regarda comme si j'avais tiré d'un coup le sol sous ses pieds. Ce ne fut pas long. Une respiration, deux peut-être. Puis elle reprit sur son visage cette retenue qu'elle savait remettre en place plus vite que d'autres ne replacent un capuchon.
"Tu les as donc pris", dit-elle.
Là encore, ce n'était pas la phrase d'une fille qui apprend seulement qu'il existait quelque chose à prendre. Je le sentis, sans savoir encore où cela me menait.
"Oui.
-- Qui les a vus ?
-- Personne.
-- Pas même aujourd'hui ?
-- Pas même aujourd'hui."
Elle posa le drap sur la pierre humide.
"Où sont-ils ?"
Je secouai la tête.
"Assez loin pour l'instant. Je ne viens pas te dire cela pour qu'on me les arrache, Jehanne. Je te le dis parce qu'ils fouillent déjà tes coffres et nos roches pour eux. S'ils apprennent que j'ai touché ce mort, ils viendront chez toi autant que chez moi."
Elle ferma une seconde les yeux. Quand elle les rouvrit, ils avaient cette fixité des jours de gel où l'eau paraît calme en surface et tire pourtant dessous.
"Qu'y a-t-il sur ces feuillets ?"
Je cherchai comment le dire sans paraître plus savant que je n'étais.
"De l'écriture anglaise, surtout. Je n'y comprends rien. Mais il y a aussi des chiffres, des traits, des portes, des murs. J'ai cru d'abord à quelque compte. Ce n'en est pas un. Je crois que cela regarde Châteauneuf."
Elle ne bougea pas.
"Pourquoi Châteauneuf ?"
"À cause des dessins. À cause de la butte. À cause de cinq tours qui se tiennent comme celles qu'on voit d'en bas quand le ciel est clair."
Je n'ajoutai rien. Je n'avais pas besoin. Quelque chose passa dans son regard, non la surprise pure, mais un calcul rapide, douloureux, qu'elle s'efforça aussitôt d'étouffer.
"Alors cache-les mieux encore, dit-elle. Ne les montre à personne.
-- Je n'en ai pas l'intention.
-- Pas à mon père. Pas à Colin. Pas à un prêtre qui promettrait de lire pour toi. Pas à quiconque te dira que cela peut le servir sans te nuire."
Cette précaution dépassait ce qu'une simple peur de village demandait. Je pensai au silence du matin, à sa promptitude près de la fissure, à cette façon qu'elle avait eue de parler au sergent comme on parle d'un endroit connu depuis toujours.
"Pourquoi m'avoir dit d'oublier le mort avant même que les hommes d'Oudot n'arrivent ? demandai-je. Tu savais plus que tu ne l'as dit."
Elle prit le drap, le tordit une fois entre ses mains, puis le replongea dans l'eau pour gagner une seconde.
"Je savais qu'un mort attire ceux qui l'ont fait ou ceux qui le réclament. Cela me suffit d'ordinaire.
-- D'ordinaire ?
-- Dans ces temps-ci, oui."
Ce n'était pas une réponse. C'en était une assez bonne pour qu'on sache qu'on n'obtiendrait pas mieux tout de suite.
Je fis un pas vers elle.
"Jehanne, s'il y a quelque chose que je dois savoir pour ne pas nous faire broyer tous deux, dis-le-moi."
Elle leva enfin les yeux tout droit sur moi. Sa fatigue les rendait plus sombres.
"Ce que tu dois savoir, je viens de te le dire : si ces feuillets te restent, ils te mettront en danger. S'ils te quittent mal, ils nous y mettront tous."
Elle prit le drap contre elle, déjà lourd d'eau.
"Promets-moi seulement de n'en parler à personne cette nuit."
Je voulus lui demander pourquoi cette nuit-là plutôt qu'une autre. Mais la journée m'avait usé, et il y avait dans sa voix quelque chose de si tendu que la question me parut moins utile que le silence.
"Je le promets", dis-je.
Elle inclina la tête, ramassa son panier et remonta vers la maison de son père sans se retourner.
Je restai près de la source jusqu'à ce que l'ombre gagne tout le fond du vallon. Ensuite je rentrai, mangeai sans goût un morceau de pain dur et du fromage, puis m'assis sur le seuil avec la nuit. Quand on a caché quelque chose dans la pierre, on croit d'abord que la pierre suffit. Puis viennent les heures où l'on imagine tous les coups de fer qui pourraient la trahir.
La maison des Foucherot s'éteignit tôt. Martin devait compter ses pertes et ses indignations. J'étais sur le point de rentrer à mon tour quand un mouvement me retint.
La porte s'entrebâilla sans lumière. Une forme mince glissa dehors, referma avec soin et prit le sentier qui monte vers les roches, non par le chemin du bas mais par celui qui coupe derrière la chapelle et gagne le replat sans faire bruit. À cette distance, je n'aurais pas juré qu'il s'agissait de Jehanne. Pourtant personne d'autre, à cette heure, n'aurait marché si juste dans l'obscurité.
Je la regardai jusqu'à ce que l'ombre l'avale au pied des pierres. Alors seulement je compris que la journée n'avait rien clos et que, dans Baume même, je ne savais plus où chacun commençait à mentir.