Apparence
La pluie commença avant la nuit et ne cessa plus.
Pas une grande eau d'orage, qui nettoie le ciel en une heure. Une pluie plus mauvaise: droite, froide, régulière, assez fine pour entrer partout, assez continue pour user la patience comme le cuir. Elle tomba sur Vandenesse, sur les toits de Créancey, sur Baume au fond de son vallon, et surtout sur la butte de Châteauneuf où elle devait rendre à la fois la montée plus lourde et les gardes plus las.
Raoul jura contre elle dès le premier signe, puis cessa. Un homme comme lui dépense peu de salive contre ce qu'il ne peut ni fléchir ni contourner.
Nous étions douze avec lui, pas un de plus. Des hommes maigres, emmitouflés de sombre, la plupart inconnus pour moi sinon par le regard que donnent les routes trop longues et les armes qu'on porte non pour paraître, mais pour s'en servir vite. Aubert devait rester en bas avec deux autres, à portée de la retraite, des chevaux et des nouvelles. Hugues n'était pas là. Il tenait Créancey, ou ce qu'il en restait de gouvernable, pendant que nous prenions le reste sur nos épaules.
Raoul me fit répéter encore une fois le chemin, le point d'attaque et le temps de relève.
"Si tu te trompes, dit-il, je perds des hommes et toi ta fille.
-- Je ne me tromperai pas.
-- Tous les hommes disent cela avant la pente."
Je ne répondis rien. La pente, justement, me parlait mieux que lui.
Nous quittâmes Vandenesse par petits groupes, deux par deux d'abord, puis trois, pour ne former qu'une seule masse qu'au-delà des dernières maisons. La pluie aidait un peu. Elle rabattait les gens chez eux, noyait les bruits minces et obligeait les guetteurs à regarder contre leurs cils. Elle trahissait aussi nos pas, nos souffles, la glaise collée aux semelles. Tout avantage payait son prix.
Je menai les hommes par un chemin de pierre que les bêtes du pays empruntent parfois lorsqu'on veut éviter une portion trop molle du fond. On y avance moins vite qu'on ne l'espère, mais plus sûrement qu'ailleurs sous l'eau. Les dalles affleurantes se lisaient sous la boue à peine plus sombre. Entre deux replis du terrain, un angle mort se formait où la butte cachait momentanément le groupe aux tours. Nous y passâmes un à un, sans parler, avec le bruit de nos manteaux gorgés d'eau pour seule compagnie.
À mi-pente, un des hommes de Raoul glissa sur une dalle lisse et se retint de justesse à une racine. Le fer de sa dague heurta la pierre d'un son bref. Nous nous figeâmes tous. Plus haut, sous la pluie, rien ne répondit d'abord. Puis une lueur se déplaça sur le chemin de ronde. Une lanterne. Trop lente pour l'alarme, mais trop proche du hasard.
Raoul se pencha vers moi.
"Patrouille ?
-- Non. Garde en mouvement ou homme mal couché. Attends."
Nous attendîmes.
La lueur disparut derrière une tour, reparut plus loin, s'arrêta, puis repartit. Ce n'était pas la ronde que j'avais déduite des feuillets et des paroles de Jehanne. Quelqu'un avait changé d'itinéraire ou d'habitude. La pluie, peut-être. L'inquiétude née des soupçons de Matthew. Harcourt lui-même. Je sentis alors Raoul se raidir près de moi.
"On redescend ? demanda-t-il.
-- Pas encore.
-- Si la relève n'est plus celle que tu crois, je n'engage pas mes hommes à tâtons.
-- Ce n'est pas la relève qui a changé. Seulement un homme qui se rassure les jambes. Regardez."
Je lui montrai, un peu plus bas sur notre droite, une ligne de pierre rompue qui coupait la pente avant de remonter vers la courtine en se noyant sous des broussailles. Vestige d'un vieux chemin de chantier ou de bêtes, assez ferme sous la pluie, assez encaissé aussi pour dissimuler encore un groupe ramassé. De là, on pouvait gagner le mur avec moins de ciel sur la tête et attendre la vraie relève sous la retombée d'un surplomb bas.
"Et si tu te trompes ?
-- Alors nous serons plus près du mur quand vous déciderez de renoncer."
Raoul me regarda une seconde, puis fit signe à ses hommes.
Nous cassâmes donc notre première montée pour reprendre cette trace de pierre presque effacée. Elle nous sauva. Là où la terre eût tourné en boue, le vieux chemin tenait encore par places comme une mémoire de chantier dans la colline. Nous progressions accroupis, une main au sol, l'autre sur le fer ou la corde, lorsque la lanterne du chemin de ronde reparut au-dessus de nous et passa sans nous voir. Le mur la lui cachait désormais autant qu'il nous l'offrait.
Arrivés sous le surplomb, nous attendîmes la relève véritable.
Le temps s'y étira comme de la corde mouillée. Chaque goutte qui tombait du rocher sur ma nuque semblait compter à voix basse ce qu'il restait avant l'échec. Plus bas, Vandenesse avait disparu dans l'obscurité. Plus haut, la forteresse ne se laissait plus lire que par masses noires, lueurs brèves et écoulements d'eau le long de la face.
Puis enfin le mouvement changea.
Un appel bref courut sur le chemin de ronde. Une lanterne se déplaça d'une tour à l'autre, non plus avec la nervosité d'un homme seul, mais selon ce rythme plus pratique des gardes qui se passent charge et veille. Deux ombres se croisèrent au-dessus de nous. L'une tarda un peu. L'autre jura contre la pluie. Voilà ce que j'attendais.
Je posai la main sur le mur.
Même à travers l'eau froide, je retrouvai le point. La pierre longue. Le joint repris. La face saine derrière laquelle j'avais vidé la fidélité du bouchage.
"Ici", soufflai-je.
Raoul fit avancer ses hommes au plus près. Pas de grands béliers ni de marteaux de siège, seulement des coins, des leviers courts, des masses emmaillotées de toile et de cuir pour étouffer le premier choc. Tout avait été pensé pour briser peu mais juste.
"Au signal, dit Raoul. Pas avant. Si ça sonne trop, on entre ou on meurt tout de suite."
Je n'eus pas besoin d'acquiescer. J'étais déjà tout entier dans le mur.
Le premier coup ne fut pas donné pour ouvrir, mais pour mettre sous tension. Un coin dans le joint repris. Un levier contre la pierre longue. Un second coin plus haut, là où les charges se redistribuent quand une pierre maîtresse cesse d'obéir. Le mur résista d'abord comme il le devait encore. Puis il rendit ce frémissement presque imperceptible qu'aucun soldat n'entendrait, mais qu'une main de tailleur reconnaît aussitôt.
"Il y est", murmurai-je.
Raoul hocha la tête.
Sous la pluie, au pied de Châteauneuf, le groupe tenait maintenant le mur comme on tient une bête encore immobile mais déjà forcée de choisir entre deux appuis. Nous étions arrivés au passage sans éveiller les tours. Il ne restait plus qu'à lui faire trahir son propre poids.