Apparence
Je ne parlai pas à Jehanne en redescendant des ruines.
Elle prit le chemin de la maison de son père avec son panier vide et ses secrets désormais ouverts. Moi, je m'arrêtai plus bas, près de la source, jusqu'à ce que la nuit eût fait de Baume un amas de souffles, de toits et d'eau. J'avais voulu une vérité nette. Je l'avais obtenue par morceaux, et chaque morceau me coupait la main autrement.
Le lendemain, j'allai à Créancey parce qu'il n'était plus possible de rester entre la promesse de Jehanne et les demi-mots de Hugues.
Je portais sur moi une partie des feuillets, pas tous. Les originaux restaient divisés dans leurs caches de pierre, par prudence plus encore que par défi. Si Hugues voulait voir l'ensemble, il lui faudrait d'abord me montrer ce qu'il mettait au bout de ses silences.
Créancey paraissait plus tendu encore que les jours précédents. Depuis la visite du duc, la maison forte s'était remplie d'allées, de mesures, de valets qui comptent, de sergents qui regardent deux fois. Le grand portail restait ouvert, mais rien n'y entrait sans être pesé du regard. J'aperçus Oudot dans la cour basse à peine arrivé. Il parlait avec un clerc de Harcourt devant une table chargée de feuillets. Matthew n'était pas loin, penché sur des listes qu'il relisait d'un air sec. Je ne cherchai pas leurs yeux.
Un valet me conduisit par la petite porte latérale, celle du jardin. Hugues m'attendait dans la même salle aux deux issues que la dernière fois. Jehanne s'y trouvait déjà, debout près du mur, le visage pâle mais tenu. Elle ne dit rien. Hugues, lui, me salua avec cette courtoisie égale qui me donnait parfois envie de renverser sa table.
"Perrin.
-- Messire.
-- Vous savez donc assez pour être venu sans détour.
-- J'en sais assez pour n'en plus supporter aucun."
Je restai debout comme la veille. Hugues l'accepta. Il désigna seulement le coffre ferré d'un bref mouvement.
"Jehanne vous a parlé.
-- Oui.
-- Alors je n'ai plus intérêt à vous traiter comme un homme du seuil."
La phrase était belle. Elle me laissa froid.
"Traitez-moi surtout comme celui qui porte encore ce que vos hommes ont laissé tuer à La Lochère.
-- Nos hommes ?
-- Vos ordres. Vos cloisonnements. Vos rendez-vous. Votre fille de confiance envoyée à l'aveugle. Cela fait assez de votre chose dedans pour que je parle ainsi."
Jehanne eut un mouvement, comme pour prendre ma défense ou celle de Hugues, je ne sus lequel. Hugues leva légèrement la main. Elle se tut.
"Très bien, dit-il. Vous voulez donc le tout. Le voici sans apprêt: Colart Roussel travaillait pour le roi Charles. Il n'était pas chargé de guerre, seulement de reprise. Il devait récupérer une copie du relevé de Châteauneuf, la faire passer jusqu'à nous et rien de plus.
-- Rien de plus ?
-- Rien qui exigeât de lui connaître les noms de tous, ni même la fin qu'on donnerait au dossier."
Je repensai au chiffre corrigé, au signe dans la marge.
"Il a laissé davantage qu'une copie.
-- Oui. Une correction qu'un homme de plume pouvait prendre pour routine, et qu'un homme de pierre, espérions-nous, lirait autrement."
Le pluriel me frappa.
"Espérions-nous ?
-- Aubert, moi, peut-être Raoul plus tard. Pas Jehanne. Pas même tous ceux qui servent entre ici et la vallée. Encore une fois, chacun ne tient qu'un anneau."
Je regardai Jehanne. Elle ne baissa pas les yeux.
"Tu ne savais donc pas pour le passage muré ?
-- Non. Je savais seulement qu'on attendait quelque chose d'assez grave pour tuer un homme s'il échouait."
Hugues reprit:
"Ce passage n'est pas une porte miraculeuse. Seulement une faiblesse ancienne, utile à connaître si l'on veut un jour entrer peu et sortir vite.
-- Entrer pour quoi faire ?
-- Pour frapper le dispositif de Harcourt, libérer ceux qu'il prendrait et le contraindre à retirer sa griffe de la vallée. Nous n'avons ni hommes ni folie pour tenir Châteauneuf comme une ville conquise."
Ce fut la première fois qu'il me parla ainsi, non plus en seigneur prudent jouant sur deux ouvertures, mais en homme déjà tourné vers l'après. Je mesurai alors combien il attendait de ces feuillets plus qu'une simple défense de village.
"Vous voulez donc le dossier entier, dis-je.
-- Oui.
-- Pourquoi maintenant ? Vous avez vécu sans lui jusqu'ici.
-- Et Colart est mort pour lui jusqu'ici. Le temps nous coûte plus cher qu'avant. Harcourt est dans la vallée. Il fouille. Il compare. Il apprend. Chaque jour où vous gardez seul ces feuillets est un jour où eux les cherchent sans que nous puissions les employer."
Il avait raison d'un point de vue qui n'était pas encore le mien. Je sortis de dessous ma cotte deux fragments pliés, juste assez pour rappeler leur matière sans lui en offrir la possession.
"Je peux vous montrer des lignes, pas l'ensemble.
-- Perrin... commença Jehanne.
-- Non."
Le mot sortit plus sec que je ne l'avais voulu. Je repris, plus bas:
"Je vous ai vus, tous. Hugues qui m'éprouve. Jehanne qui me tait ce qu'elle juge trop lourd. Aubert qui me répond seulement quand il voit que je tiens déjà quelque chose. Matthew qui traduit sans savoir. Si je pose les originaux sur cette table, je n'aurai plus rien à opposer à personne."
Hugues me considéra longuement. Il n'y avait pas de colère dans son regard, seulement cette évaluation constante qu'il fait de tout.
"Vous êtes donc plus proche des nôtres que vous ne croyez, dit-il enfin.
-- Je ne suis d'aucun des vôtres.
-- Pas encore."
Je refusai d'entendre le dernier mot.
"Dites-moi seulement ceci: quand Jehanne vous a prévenu après la fouille, qu'avez-vous fait ?
-- J'ai commencé à vous regarder autrement. J'ai demandé à Aubert de tenir Vandenesse attentive. J'ai fait suivre Harcourt. Et j'ai choisi de ne pas vous forcer. Vous portiez les feuillets mieux que n'importe lequel des miens tant que vous ignoriez encore ce qu'ils valaient pour nous.
-- Vous avez donc fait de moi une cache vivante.
-- J'ai fait de votre ignorance un abri. Oui."
Jehanne eut un souffle bref, presque de colère.
"Messire..."
"N'adoucissez pas mes mots pour lui, dit Hugues sans détourner les yeux de moi. Il me fera moins confiance si je mens maintenant."
Pour la première fois, je lui sus presque gré de sa rudesse.
Je posai malgré tout un fragment sur la table, maintenu sous deux doigts. La marge avec le chiffre corrigé. Hugues ne chercha pas à s'en emparer.
"Colart n'a donc fait que reprendre ce que Matthew avait rédigé ? demandai-je.
-- Oui. Il a mis la copie au net, l'a laissée vivre dans les mains des Anglais le temps qu'il fallait, puis l'a prise au moment où elle leur semblait sûre. Le signe, la mesure, la reprise, tout cela n'avait de sens que s'il mourait ou disparaissait avant de pouvoir parler. C'était sa manière de continuer.
-- Et maintenant ?
-- Maintenant, si vous nous refusez encore l'ensemble, il nous faudra faire avec vos seules descriptions. Ce sera moins sûr."
Je repris le fragment.
"Alors vous ferez avec cela pour l'instant."
Hugues allait répondre lorsqu'on frappa doucement à la porte du jardin. Un jeune valet entra, hâlé, les bottes encore humides d'une course courte.
"Messire... maître Foucherot est dans la cour. Il parle à Oudot depuis un moment."
Jehanne se retourna d'un seul mouvement.
"Mon père ?
-- Oui. Il est venu avec deux ballots et sa langue."
Le valet jeta un regard à Hugues, hésita, puis ajouta:
"Le lieutenant a fait venir le chapelain anglais. Ils écrivent."
Tout dans la salle changea sans qu'aucun de nous eût fait un pas. Je vis alors sur le visage de Hugues une inquiétude plus nue qu'aucune de celles qu'il m'avait montrées jusque-là.
"Que sait-il ? demandai-je.
-- Des heures, répondit Jehanne avant Hugues. Mes allées. Tes questions. Les pelotes manquantes."
"Et mon nom", dit Hugues.
Le mot pesa.
Je pensai aussitôt aux remarques de Martin, à sa surveillance du fil, à ses yeux sur nos chemins. Il ne connaissait pas le réseau entier. Il en savait assez pour tuer ce qui devait rester dispersé.
Hugues marcha jusqu'à la porte de cour, l'entrouvrit juste ce qu'il fallait et regarda. Puis il revint.
"Il donne tout ce qu'il a vu. Pas la vérité entière, car il ne la possède pas. Mais assez pour qu'Oudot rapproche. Les livraisons à Créancey. Les absences de Jehanne. Vos visites. Mon nom."
Je m'approchai malgré moi de la porte et regardai à mon tour par la fente.
Dans la cour, Martin se tenait raide devant Oudot comme devant un client qu'il craint et désire tout ensemble. Ses mains remuaient vite autour d'un pan de drap. Matthew écrivait, assis à une table de planches. Je n'entendais pas leurs phrases entières. Seulement des éclats qui suffisaient: "la fille"... "Baume"... "questions sur le mort"... "messire Hugues"...
Matthew leva alors la tête et relut une ligne à voix assez haute pour qu'Oudot la confirme. Je n'entendis pas tout. Seulement ceci, très distinctement:
"Jehanne Foucherot. Perrin de Baume."
Puis encore plus bas:
"...livraisons... meix... roches..."
Je refermai la porte d'un coup trop sec.
"Il vous met sur une liste.
-- Oui, dit Hugues. Et il y a des listes qui valent déjà corde."
Jehanne avait blêmi. Pourtant elle ne tremblait pas.
"Il ne sait pas tout.
-- Non, répondit Hugues. Mais Oudot sait compléter. C'est son métier."
Je sentis alors que la pièce aux deux portes ne nous protégerait plus longtemps de rien. Tout ce que j'avais voulu garder en dehors de mon choix se trouvait déjà poussé vers le bord par un homme qui croyait défendre sa maison et qui livrait sa fille en même temps.
Hugues se tourna vers moi.
"Maintenant, comprenez-vous pourquoi je vous demandais l'ensemble ?
-- Je comprends surtout que nous avons moins de temps que je ne pensais.
-- C'est la même réponse."
Je ne lui donnai pourtant toujours pas les originaux. Pas ce jour-là. Mais je cessai de me raconter que l'affaire pouvait encore s'arranger par silence, patience ou simple métier.
Au-dehors, Oudot parlait toujours avec Martin. Matthew écrivait. Les noms entraient sur la liste l'un après l'autre, comme des pierres qu'on charge dans une fronde.
Quand je quittai enfin le meix par la petite porte, je n'avais pas encore choisi le roi. Je savais seulement que, si je ne choisissais rien, d'autres choisiraient pour nous avec une encre noire et des mains très sûres.