Apparence
Je passai la nuit suivante entre Baume et Vandenesse sans trouver ma place dans aucun des deux pays.
À Baume, tout me rappelait Jehanne: la source, le pas rapide derrière la chapelle, le fil fin caché dans les coffres de son père. À Vandenesse, chaque regard levé vers la butte me rappelait qu'elle s'y trouvait maintenant, de l'autre côté des murs que j'avais regardés comme un chantier et non comme une prison.
Je gagnai le village avant l'aube. Les premières lueurs faisaient du château une masse plus sombre que le ciel. Au pied, Vandenesse remuait avec cette prudence particulière des lieux qui savent qu'un malheur s'est installé au-dessus d'eux. Personne ne criait. Les portes s'ouvraient moins large. Même les chiens aboyaient court.
Aubert n'était pas à l'église.
Je le trouvai plus tard, derrière le petit cimetière, à parler à voix basse avec une vieille femme qui portait des herbes dans son tablier. Il me vit venir, congédia la femme d'un signe et me considéra longuement avant de parler.
"Vous êtes donc vivant.
-- Et Jehanne ne l'est peut-être déjà plus.
-- Ne parlez pas comme cela avant de savoir.
-- Alors faites-moi savoir."
Il me mena derrière le mur le plus abrité du cimetière, là où les voix se cassent un peu dans la pierre et les ifs.
"J'ai vu de loin leur arrivée hier soir. Deux prisonniers sûrs: Jehanne et un garçon de Créancey. Le garçon se nomme Loup, il servait de guet au meix.
-- Où les ont-ils mis ?
-- Dans une salle basse du côté de la cour inférieure, près des vieux magasins. C'est ce qu'on m'a dit. Pas ce que j'ai vu."
Je le saisis presque par la manche.
"Et aujourd'hui ?
-- Aujourd'hui, Harcourt les interroge."
Il eut la charité de ne pas détourner le mot.
"Interroger comment ?
-- Comme un homme qui croit la douleur moins coûteuse qu'une garnison. Les nouvelles parlent de coups, d'eau jetée pour reprendre haleine, de menaces pour la suite. Rien d'autre pour l'instant."
Je m'appuyai contre le mur parce que mes jambes, soudain, n'avaient plus toute leur volonté.
"Rien d'autre", répétai-je.
Ce n'était pas peu. C'était déjà trop. Pourtant l'esprit s'accroche à ces maigres refus de pire comme une main à un rebord.
"Hugues ? demandai-je ensuite.
-- Il tient les siens. Il refuse une attaque immédiate.
-- Refuse ?
-- Avec raison. Se jeter cette nuit contre les murs, sans nombre, sans chemin sûr, ce serait donner Jehanne aux Anglais morte au lieu de vive."
Sa prudence me révolta d'abord autant qu'elle me blessa.
"Elle est déjà chez eux.
-- Et c'est justement pourquoi il faut plus qu'un élan."
Je me tus. Un cor sonna brièvement dans le haut du village, puis se tut. Aubert reprit:
"Il y a pire encore.
-- Dites.
-- Martin est monté ce matin."
Je crus d'abord mal entendre.
"Pour quoi faire ?
-- Se laver. Ou tenter de le faire. Il a demandé audience en disant que sa fille avait été trompée, qu'elle cousait sous son toit sans qu'il sût rien, qu'il venait offrir ce qu'il pouvait encore pour prouver sa loyauté."
Je fermai les yeux une seconde. Cela lui ressemblait trop pour étonner et trop pour ne pas faire mal.
"Et Harcourt ?
-- Harcourt a compris qu'un père qui vient se disculper apporte parfois davantage qu'une fille qui se tait. Il l'a fait garder."
"Garder" ne signifiait rien d'innocent. Aubert le confirma:
"Pas libre. Pas encore battu, à ce que j'apprends. Mais tenu. Les vêtements à cachettes ont été faits sous son toit. Il sert désormais de preuve possible et de levier certain."
Je me figurai Martin, montant vers le château avec sa meilleure mine soumise, croyant séparer son salut de celui de sa fille, et découvrant trop tard que les puissants n'aiment les informateurs que tant qu'ils n'ont pas épuisé leur usage. Cette pensée ne me donna aucune joie.
Nous passâmes le jour à tourner sous la butte comme des hommes qui cherchent une porte dans un bloc de pierre.
Par l'entremise d'Aubert, je parlai à un garçon d'écurie, à une servante du village haut dont la sœur montait du pain au château, puis à un vieil homme qui entretenait les abords d'un verger seigneurial. Nul ne savait tout. Chacun savait quelque chose. De là naquit une image assez nette pour me tourmenter jusqu'à l'os.
Jehanne et Loup étaient bien enfermés près des magasins bas. Harcourt était descendu deux fois les voir avant midi. Oudot une troisième, avec sa rage froide des gens qui croient avoir presque réussi. On avait entendu le garçon crier davantage que la fille. On disait que celle-ci, après les premiers coups, avait gardé un silence qui mettait Harcourt hors de sa méthode. Il aime qu'on cède par peur. Elle lui refusait cette économie.
Vers none, un mouvement agita la montée. Martin reparut une minute dans la cour haute, entre deux gardes. Un garçon jura l'avoir vu de loin lever les mains vers Harcourt comme un homme qui plaide encore sa propre innocence. Puis on le fit redescendre du côté des salles basses.
Je voulus monter jusqu'au village haut pour voir de mes propres yeux. Aubert me retint.
"Vous n'êtes pas fait pour la dissimulation quand votre cœur vous tire au visage.
-- Et je suis fait pour quoi, alors ? Attendre ici qu'on me rapporte ce qu'ils lui font ?
-- Aujourd'hui, oui. Demain peut-être non."
J'allais l'envoyer paître. Je m'arrêtai en voyant ce qu'il y avait de fatigue dans ses propres yeux. Lui aussi portait l'impuissance, seulement avec moins de bruit.
Le soir nous surprit au bord des derniers prés, là où la pente du château devient presque verticale par endroits. La courtine du sud-ouest, au-dessus de nous, commençait à perdre sa couleur dans l'ombre. C'était là quelque part, derrière cette face saine, que j'avais désigné au duc une faiblesse ancienne. Là aussi, peut-être, que Jehanne tenait encore sous les coups et les menaces.
"Si vous aviez parlé plus tôt ? demanda Aubert doucement.
-- À qui ?
-- À vous-même."
Je compris ce qu'il voulait dire et cela me blessa plus que toute leçon.
J'avais cru, jusqu'ici, qu'en refusant les camps je protégeais Baume, ma pierre, ma promise, les miens. Ne servir ni roi ni duc me paraissait la seule façon de ne pas donner au vallon plus de malheur qu'il n'en recevait déjà. Or Harcourt avait tué malgré cela. Oudot avait fouillé malgré cela. Jehanne était enfermée malgré cela. Martin, même Martin, se retrouvait pris sous les murailles malgré cela.
Ma neutralité n'avait sauvé personne.
Je restai longtemps à regarder la forteresse sans parler, jusqu'à ce que les premières étoiles paraissent au-dessus du plateau. Alors seulement je dis:
"Je ne la laisserai pas là.
-- Bien, répondit Aubert. Mais il faut encore apprendre comment l'en tirer."
Sous les murailles, ce soir-là, je cessai d'espérer qu'un simple retour à la vie d'avant pût nous être rendu. Il n'y avait plus devant moi qu'une butte pleine d'ennemis, une fille qui y résistait, un père qui y pourrissait déjà de sa faute, et la nécessité de choisir enfin autre chose que le bord du chemin.