Apparence
On me fit monter à Châteauneuf deux jours après ma rencontre avec Raoul.
L'ordre du duc avait circulé plus vite que les broussailles d'un fossé au feu. Un sergent de Guyot descendit jusqu'à Baume avec des mots secs, un mulet et l'idée qu'on me prêtait pour quelques jours plutôt qu'on ne m'appelait. Je pris mes outils les plus simples, deux fers de sonde, un maillet, de quoi tailler sans donner l'impression d'apporter déjà le siège au bout du bras. Les originaux restèrent où je voulais, divisés et cachés.
À la porte du château, on me fouilla plus soigneusement qu'un ouvrier ordinaire.
L'ancienne porterie gardait son odeur de bois ferré, de paille humide et de pierre froide. Un sergent bourguignon retourna mon manteau, tâtant jusqu'aux ourlets comme s'il avait appris quelque chose des coutures depuis l'affaire de La Lochère. Un autre vida mon sac d'outils sur une table: maillet, ciseaux, cordelette, coin, fil à plomb, pierre tendre pour marquer. Rien qu'un homme de métier puisse nier. Pourtant je sentais sur moi le regard de Harcourt avant même de le voir.
"Le duc nous prête donc son tailleur", dit-il.
Il se tenait un peu en retrait, près de Matthew et d'un vieux maître maçon du château qui ne semblait pas savoir s'il devait me mépriser ou me redouter. Harcourt regarda un à un mes outils, comme s'il jugeait déjà lequel pourrait devenir arme.
"Je vous prête mes mains, répondis-je. Mes yeux restent à moi.
-- C'est bien ce qui m'inquiète."
Il me fit signe de reprendre mon sac.
"Tu travailleras là où l'on te le dira. Tu ne parles pas aux prisonniers. Tu ne rôdes ni aux cuisines ni aux écuries. Tu ne quittes pas la cour basse sans ordre. Et si tes yeux te donnent des pensées, tu les gardes pour ta pierre.
-- Je suis venu pour cela."
Oudot, à côté de lui, eut ce petit sourire sans joie des hommes qui attendent déjà de vous reprendre au mot.
On me conduisit vers la courtine du sud-ouest par un détour qui me fit traverser la cour basse. J'y comptai d'un coup d'œil des tonneaux, des charrettes, un tas de chaux recouvert de toile, des chevaux sellés plus prêts à la course qu'au repos, et ce mouvement de service continuel qui donne aux places fortes leur apparence de vie ordinaire quand elles préparent pourtant autre chose. Plus loin, une enfilade de bâtiments bas longeait le mur intérieur: remises, celliers, magasins. L'un d'eux gardait devant sa porte deux hommes armés qui ne faisaient rien d'autre que garder. Je n'eus pas besoin qu'on me l'expliquât.
Le vieux maître maçon me montra l'endroit que j'avais dénoncé au duc.
La reprise claire se lisait mieux encore de près qu'à la visite. J'y retrouvai la pierre longue au joint travaillé, la suie blanche de l'humidité tirant derrière le parement, et cette égalité un peu trop propre par laquelle on essaye parfois de faire oublier qu'un mur a plusieurs âges. Je posai mes outils, passai la main sur la face, puis frappai doucement du manche le long des joints. Chaque réponse remontait jusque dans mon poignet.
"Alors ? demanda le vieux maçon.
-- Alors le duc n'a pas payé ses yeux pour rien.
-- Tu parles plus que tu ne frappes.
-- Parce qu'on parle d'abord au mur avant de l'ouvrir."
Harcourt s'était approché sans bruit. Matthew aussi, avec sa tablette et sa plume.
"Explique, dit le capitaine.
-- La face est saine, répondis-je. Mais le lit n'est pas partout du même âge. Et derrière cette reprise, quelque chose a moins de prise que le mur ancien.
-- Quelque chose ? releva Matthew.
-- Un bouchage, si vous aimez mieux les mots."
Le vieux maçon fit claquer sa langue. Harcourt me regarda longuement.
"Tu ne diras pas encore passage ?
-- Je dirai ce que la pierre consent à avouer. Le reste vient en travaillant."
Ce fut assez pour qu'il m'ordonnât de commencer.
On me donna deux aides muets comme des paniers et trop surveillés pour valoir alliés. Je fis sauter d'abord l'enduit malade, repris quelques joints extérieurs et demandai qu'on me laisse sonder plus bas sous prétexte de vérifier la tenue des assises. En vérité, je cherchais le contour exact du vieux bouchage. Sous la couche honnête du parement récent, je retrouvai vite ce que Colart avait voulu faire lire: une reprise moins liée, une pierre maîtresse moins longue qu'elle ne devrait, et surtout cette infime différence de son entre le mur ancien et ce qu'on avait bourré ensuite pour fermer l'accès.
Je travaillais avec la lenteur nécessaire à tout homme qui veut paraître consciencieux plutôt qu'empressé. Harcourt allait et venait. Oudot aussi. Matthew, moins souvent, venait pourtant relever deux ou trois termes, vérifier une mesure, écouter mon jargon comme s'il cherchait dedans une faute qui pût me trahir.
Vers midi, tandis qu'un aide allait chercher de l'eau, j'entendis derrière le bâtiment gardé un bruit sourd, puis un frottement de banc sur pierre. Je relevai la tête. Les deux gardes ne bougèrent pas, mais l'un d'eux tourna légèrement l'oreille comme on le fait quand on connaît trop le son d'un lieu. Je laissai tomber mon maillet exprès. En me baissant pour le reprendre, j'avançai d'un pas de plus vers l'angle.
De là, l'air changeait un peu. Il portait un mélange de suif, de paille humide et de renfermé qui ne venait pas seulement des réserves. Je frappai plus bas sur le mur sous prétexte de suivre une fissure, et cette fois j'entendis nettement, derrière le plein de pierre, un gémissement arraché puis étouffé. Non pas dans la courtine même, mais derrière le bâtiment voisin.
Jehanne.
Ou Loup. Ou Martin. Je ne pouvais pas savoir lequel. Pourtant tout mon corps sut à ma place que les prisonniers n'étaient pas loin, si près même de la faiblesse que la pierre et leur misère se touchaient presque sans se voir.
Harcourt reparut à cet instant.
"Tu cherches la voix des murs ? demanda-t-il.
-- Ils rendent mieux quand on frappe bas.
-- Garde-toi de frapper ailleurs que là où je l'ordonne."
Il suivit pourtant la ligne que je lui montrais et me laissa poursuivre.
L'après-midi me donna ce qu'il fallait. En ouvrant seulement de quoi reprendre un joint et changer une pierre de face, je pus voir derrière l'habillage récent la gorge ancienne d'un passage verticalement comblé, plus étroit que je ne l'avais imaginé, mais réel. Le bouchage portait en travers deux blocs plus longs qui faisaient tenir l'ensemble tant qu'on ne les touchait pas. Je les marquai dans ma mémoire comme on marque dans la tête l'emplacement d'une veine saine au milieu d'un bloc.
Le vieux maçon revint avec un regard moins dédaigneux.
"Tu avais donc raison.
-- Le duc aussi, puisqu'il m'a fait venir.
-- Tu es insolent.
-- Non. Je suis exact."
Le soir tombait déjà sur la pente lorsque Matthew s'approcha une dernière fois.
"Tu as trouvé plus que ce que tu dis, murmura-t-il.
-- Et vous traduisez moins que ce que vous lisez.
-- Prends garde à ne pas trop aimer tes propres devinettes.
-- Prenez garde à ne pas aimer la plume plus que la pierre. Elle se venge mal."
Il me considéra sans répondre. Ce n'était pas encore l'affrontement ouvert. Seulement le moment où deux hommes comprennent qu'ils se surveilleront désormais jusqu'au bout.
Quand on me laissa enfin sortir de la cour basse, j'avais les mains couvertes de poussière et l'esprit chargé de deux certitudes. La première: Colart n'avait pas menti. La seconde: la salle des prisonniers se trouvait assez près du passage pour qu'un homme entrant par le mur pût espérer les atteindre avant que tout le château ne se jetât sur lui.
Sous l'épreuve de la pierre, je n'avais pas seulement trouvé un défaut. J'avais trouvé le point où la forteresse tenait encore et où elle pourrait cesser de tenir.