Apparence
Après Harcourt, je tins deux jours sans retourner à Créancey.
Ce n'était pas prudence seulement. C'était aussi l'impression d'avoir approché trop près une porte qui s'ouvrait sur un monde plus vaste que moi, puis de l'avoir laissée se refermer sur mes doigts. À Baume, les gestes reprenaient leur ordre habituel: l'eau à la source, les sabots dans la boue, les querelles de volailles et de haies. Pourtant, sous cet ordre-là, quelque chose avait changé. Jehanne parlait moins encore. Martin surveillait davantage. Et moi, je portais d'un même poids le hoqueton gris, les feuillets anglais et le nom de Colas lâché par un garçon d'écurie avant de s'en repentir.
Le troisième matin, je pris le chemin de Vandenesse.
Je voulais savoir où menait le mort lorsqu'il ne mentait plus. Créancey m'avait donné Thomas Reed pour les listes, Colas pour les bêtes, et une fausse peau entre les deux. Mais un homme qui sert un château laisse toujours, sous la butte ou dans le village d'aval, quelqu'un qui l'a vu boire, jurer, payer mal ou passer trop souvent. La vallée garde mieux les habitudes que les noms.
Passé La Lochère, le pays s'ouvrait. La Vandenesse cessait peu à peu de courir enfermée entre les replis étroits qui tiennent Baume comme au fond d'une main. Les terres s'allongeaient. Les prés s'élargissaient. Et devant moi, quand la matinée se levait assez claire, la butte de Châteauneuf sortait enfin toute de son ombre, avec le château posé dessus comme une charge de pierre que le ciel portait mal.
Je la regardai longtemps en marchant, non pour l'admirer, mais pour accorder enfin le dessin des feuillets avec ce qu'il promettait. De Vandenesse, la forteresse ne domine pas seulement les toits: elle surveille les routes, les prés, les détours de rivière et jusqu'à la manière qu'ont les gens de lever les yeux ou de les garder bas.
Le village se montra bientôt au pied de cette masse, resserré autour de son église ancienne et des chemins de fond de vallée. Les maisons y paraissaient plus ouvertes qu'à Baume, mais ce n'était qu'une première impression. On sentait très vite la surveillance. Deux hommes du château parlaient près d'une grange en tenant leurs chevaux. Un troisième, en brigandine bourguignonne, regardait sans en avoir l'air les arrivées du chemin. Même les enfants ne criaient pas pareil sous une butte ainsi gardée.
Je m'arrêtai d'abord chez un maréchal qui ferronnait une bête de bât. Le bruit de marteau couvrait bien les questions ordinaires.
"Tu as vu passer, ces derniers jours, un bai de route avec un homme clair de barbe ? demandai-je.
-- J'ai vu passer des bêtes et des hommes, répondit-il sans lever la tête. Ceux qui paient, je les retiens; les autres, je les laisse au chemin.
-- Celui-ci ne paie plus.
-- Alors il ne me sert plus à le nommer."
Il avait entendu ma demande comme on entend une pierre rouler trop près du bord. Il n'ajouta rien.
Au débit voisin, même prudence. Un vieil homme me dit seulement que depuis l'affranchissement donné dix ans plus tôt par le seigneur, les gens de Vandenesse avaient appris à compter leurs paroles comme leurs journées: ils n'aimaient ni les taxes trop longues ni les questions trop droites. Puis il se tut à son tour en voyant entrer un valet du château.
Je compris qu'ici la butte écoutait par toutes ses oreilles.
Vers midi, je gagnai l'église. Une église attire moins l'attention qu'une maison de boisson quand on cherche un homme qui sait des noms. Le lieu sentait la pierre fraîche et la cire basse. Un chapelain rangeait des linges sur une table latérale près d'une chapelle étroite. Il avait l'âge où les épaules ne se voûtent pas encore tout à fait, mais où les gestes ont pris l'économie de ceux qui vivent depuis longtemps parmi les mêmes murs.
"Messire Aubert ? demandai-je.
-- On me nomme ainsi. Qui me veut ?
-- Perrin de Baume. Tailleur de pierre."
Il me regarda comme s'il tirait mon nom d'une mémoire déjà encombrée.
"Je ne bâtis ni autel ni tombe aujourd'hui.
-- Je ne viens ni pour un autel ni pour une tombe. Je viens pour un homme trouvé à La Lochère."
Ce ne fut pas son visage qui parla d'abord, mais sa main. Elle se posa à plat sur le linge qu'il pliait, juste assez fort pour y arrêter le geste.
"Alors vous vous trompez d'endroit, dit-il. Les morts de rivière vont aux sergents d'abord.
-- Celui-là est déjà allé aux sergents. Ils l'appellent Thomas Reed."
Il ramassa le linge, le replia plus soigneusement qu'il n'était nécessaire, puis me fit signe de le suivre derrière le pilier le plus massif, là où la voix se perd un peu sous la voûte.
"Beaucoup d'hommes portent ce nom pour moi, dit-il. Les Anglais aiment ces syllabes plus que nos villages n'aiment leurs bottes.
-- Celui-ci portait aussi autre chose."
Je vis son regard se durcir sans qu'il haussât la voix.
"Vous dites beaucoup pour un tailleur.
-- J'en sais assez pour qu'on fouille Baume et qu'Harcourt descende lui-même à Créancey."
Le nom du capitaine lui fit lever les yeux, non vers moi, mais vers la porte de l'église où venait de passer un reflet de brigandine.
"Alors parlez plus bas, répondit-il.
-- Je parlerai droit d'abord. J'ai vu le corps avant Oudot. Les hommes qui l'ont tué ont fouillé ses poches, ses bottes et sa ceinture. Ils n'ont pas repris tout ce qu'il portait."
Ce fut la première fois, depuis le début de l'affaire, que je disais cela à un autre qu'à Jehanne. Le mot resta entre nous comme une monnaie lourde qu'on a déjà posée sur la table.
Aubert ne s'écarta pas. Il ne me demanda pas non plus ce que j'avais trouvé. C'était en soi une réponse.
"Et vous venez m'en faire l'aveu pourquoi ?
-- Parce que les Anglais me donnent Thomas Reed et qu'un garçon de Créancey m'a laissé entendre Colas. Parce qu'il y a des lettres C et R grattées sur un couteau. Parce que je veux savoir si je tiens les papiers d'un simple courrier ou de plus que cela.
-- Des papiers ?
-- Je n'en montrerai aucun ici. Mais je sais désormais ce qu'ils regardent. Les gardes. Les tours. Les vieux murs. La courtine du sud-ouest."
Cette fois, je l'avais touché plus profond. Son regard alla vers mes mains, puis revint à mon visage.
"Qui vous a lu cela ?
-- Un Anglais qui ignore encore ce qu'il m'a donné.
-- Et vous venez me demander le reste.
-- Je viens demander le nom vrai du mort."
Un long silence suivit. Au-dehors, une charrette passa dans la rue avec ce grincement lent des essieux qui prennent tout leur temps pour dire qu'ils vivent encore. Aubert finit par se détourner un peu, comme s'il regardait la pierre du pilier.
"Le nom vrai, dit-il, n'était pas Thomas Reed."
Je ne bougeai pas.
"Il se nommait Colart Roussel.
-- Français ?
-- Sujet du roi Charles. Et meilleur à prendre la parole des autres qu'à garder sa propre peau, visiblement."
Le nom me rendit d'un coup le garçon de Créancey, le couteau, la voix des chevaux, le tout rangé enfin dans le même homme.
"Il servait donc Harcourt ?
-- Il servait auprès de Harcourt, ce qui n'est pas la même chose."
Aubert parla ensuite plus bas encore.
"Colart s'était fait passer pour un secrétaire et courrier anglais. Il entendait, notait, copiait, corrigeait. Ce qu'il emportait ne lui appartenait pas. Il devait seulement le faire passer plus loin.
-- Plus loin où ?
-- À un relais de la vallée."
Je pensai aussitôt à Créancey, à Hugues, aux deux portes, à Jehanne surtout, puis je me retins de nommer qui que ce fût.
"Un relais de qui ? demandai-je.
-- De gens qui n'ont pas choisi de vivre éternellement sous la botte anglaise ou sous la main de ceux qui s'en contentent."
Ce n'était pas encore tout, mais c'était assez pour me faire entendre ce que je refusais jusque-là. Le mort de La Lochère n'était ni un messager volé ni un querelleur de garnison. C'était un homme du roi Charles, venu chercher ou remettre de quoi ouvrir un chemin contre Châteauneuf.
"Et vous, messire Aubert ?
-- Moi, je dis des offices et j'enterre les gens. Aujourd'hui, je vous dis seulement ceci: si vous avez ce que ses meurtriers ont manqué, vous portez plus qu'un danger pour vous-même.
-- On me l'a déjà dit.
-- Alors écoutez-le enfin."
Je sentis monter en moi une colère sourde, non contre lui, mais contre tous ceux qui me donnaient des demi-vérités comme à un enfant qu'on veut tenir loin du feu alors qu'on lui a déjà mis la braise dans les mains.
"Vous saviez donc depuis le début ?
-- Je savais qu'un homme devait passer. Je sais maintenant qu'il est mort. Ce n'est pas la même science. Et je ne nommerai personne de plus devant vous aujourd'hui.
-- Parce que je ne suis pas des vôtres.
-- Parce que je ne sais pas encore si vous êtes seulement des vôtres à vous-même."
La phrase me frappa plus juste qu'il ne l'aurait peut-être voulu. Je pensai à Baume, à Jehanne, à ma façon de tourner autour des choses sans choisir leur face.
Aubert se radoucit à peine.
"Si vous voulez protéger ceux de chez vous, ne retournez pas ce nom au premier venu. Les hommes du château ont des oreilles jusque dans les prés. Et Harcourt, maintenant, regarde la vallée comme un faucon regarde un terrier qu'on a enfin remué."
Il fit mine de regagner sa table de linges, puis ajouta sans se tourner:
"Dans peu de jours, la butte recevra plus haut que Harcourt encore. On balaie déjà les cours et l'on réveille les maçons. Quand les puissants voyagent, ils aiment qu'on leur montre les murs avant les hommes."
Je compris son détour. Il ne me donnait pas un conseil franc. Il me donnait un horizon.
Je sortis de l'église sans le remercier. La gratitude vient mal lorsque la vérité vous a d'abord été refusée. Sur la place, un garçon poussait des oies devant lui en jurant. Plus haut, la forteresse découpait son ombre au-dessus des toits. Je savais désormais le nom du mort, son camp et l'existence d'un relais local. Je ne savais toujours pas si Jehanne en faisait partie. Mais la vallée, elle, venait de me confirmer qu'elle regardait tout.
En reprenant le chemin de Baume, je gardai en tête la dernière phrase d'Aubert plus que le reste. Les puissants allaient monter à Châteauneuf. Les murs seraient montrés. Si la pierre devait encore me parler, ce serait peut-être sous les yeux mêmes de ceux qui croyaient la posséder.