Les yeux de la butte

Nous descendîmes la voie des carriers sous la pluie qui finissait, à sept, avec un homme qu'il fallait porter.

Le guetteur de Créancey, on le descendit sous la poutre. Elle avait servi à ouvrir le mur et elle servit à sortir l'homme : on le coucha dans les cordes de descente, nouées en berceau, et l'on passa la poutre dans les boucles. Deux hommes devant, deux derrière, la poutre sur l'épaule, et lui pendu là-dessous, la tête calée dans un chaperon roulé. Ce n'est pas une façon de porter un chrétien. Cela l'a descendu. Martin Foucherot descendit sur ses jambes en s'accrochant à tout et en tombant trois fois. Jehanne descendit sur ses jambes aussi, en tenant mon épaule, sans un mot, et une fois, à un endroit où la roche était mauvaise, elle s'assit et fit le reste sur les fesses comme un enfant.

On tira sur nous du haut du mur, quand nous fûmes sur le versant nu. Des flèches dans le noir, dans la pluie, à deux cents pas, sans savoir où nous étions ; il y en eut deux qui claquèrent sur le rocher au-dessus de nous et cela fit plus de peur que de mal.

Au bas du versant, dans les prés, nous attendîmes une demi-heure, ce que Raoul de Mussy m'avait défendu de faire.

Personne ne voulut partir. Il y a des ordres qu'une troupe n'exécute pas, et l'on n'en parle pas ensuite.

Ils sortirent avant l'aube, par la voie des carriers, à cinq au lieu de neuf : Raoul de Mussy, Jaquemin qui saignait de la cuisse, un Grandjean, Colas, et entre eux un homme de quarante ans, tête nue, les mains liées devant lui, en chemise et en chausses, qui marchait très droit.

Ils avaient laissé un mort dans la salle du logis : le second Grandjean, l'aîné, qui avait pris un coup d'épée dans la gorge en entrant. Ils l'avaient couché sur la table du capitaine et Raoul lui avait mis son propre chapelet dans les mains, parce qu'on ne rapporte pas un mort du haut d'une butte.

Colas portait sur le dos un sac de toile bourré de rouleaux, de cahiers et de deux registres, et à la main un coffret de bois ferré dont ils avaient arraché la serrure.


Il y eut, dans le pré, sous les derniers nuages, la seule discussion que j'aie vue entre ces gens-là.

Deux des hommes voulaient remonter.

Ils avaient vu la cour basse pleine de valets qui couraient dans le mauvais sens, la porterie fermée sur elle-même, la garnison de messire Guyot dans les écuries à s'habiller, les Anglais sans capitaine à l'autre bout de l'enceinte, et douze archers partis coucher à cinq lieues. Ils disaient : à nous neuf, en montant maintenant, nous prenons la porterie ; nous tenons la place ; nous envoyons chercher du monde à Saint-Thibault ; c'est un château sur la route de Dijon à Autun ; le roi paierait cher pour l'avoir.

C'était vrai. Je crois encore aujourd'hui que c'était vrai et qu'ils l'auraient prise cette nuit-là.

« Non, dit Raoul de Mussy.

— Messire —

— Non. On ne tient pas une place ducale à neuf hommes, avec deux blessés, à quinze lieues du plus proche des nôtres et à deux jours de Dijon. Nous la tiendrions trois jours. On nous y assiégerait avec des couleuvrines, et l'on pendrait tout le village d'en dessous pour nous avoir vus passer. Ma mission est faite : j'ai le capitaine, j'ai ses écritures, et les prisonniers sont dehors. Nous descendons. »

Puis il dit la phrase que j'ai répétée toute ma vie à ceux qui m'écoutaient, y compris à mon fils quand il est parti pour Dijon apprendre le métier :

« Un coup de main est une chose qu'on finit. Une guerre est une chose qui finit les gens. »


Nous brûlâmes les écritures du capitaine dans le four de Perrenelle, en bas du bourg de Vandenesse, à la pointe du jour, pendant qu'elle enfournait sa première fournée par-dessus pour la fumée. Tout ce que Colas avait descendu sur son dos y passa : le sac de rouleaux, les cahiers, les deux registres, et ce qu'il y avait dans le coffret ferré.

C'est une chose bien étrange à voir. Trois mois du travail d'un dominicain d'Oxford et de deux mesureurs anglais, les épaisseurs, les hauteurs, les vivres, les gens, les heures des relèves de je ne sais combien de places entre Auxerre et Chalon, tout cela prit feu en trois minutes et fit moins de cendre qu'un fagot de sarments.

Raoul de Mussy garda quatre feuillets du coffret — des lettres, avec des sceaux, en français, qu'il lut avant et qu'il roula dans sa chemise. Je ne sais pas ce qu'il y avait dedans et je n'ai jamais voulu le savoir : quatre lettres scellées trouvées dans le coffre d'un capitaine anglais chez un vassal du duc de Bourgogne, en septembre 1429, c'est une chose qui brûle les mains de qui la porte.

Quand le sac de Colas fut vide, je posai sur la table à pain mon pot de terre bouché de suif. Ce que je portais là n'était pas venu du château cette nuit-là : c'était sorti d'un ourlet de mort, vingt jours plus tôt, et cela n'avait jamais appartenu à personne d'autre qu'à moi.

« Ce sont les sept, dis-je.

— Je le vois, dit Raoul de Mussy.

— Je vous ai dit à Créancey que je les brûlerais quand ce serait fini.

— Et je ne t'ai pas dit oui.

— Non, dis-je. Vous ne m'avez rien dit. »

Nous nous regardâmes un moment au-dessus de la table, dans la chaleur du four, avec Perrenelle qui poussait ses pains au bout de sa pelle et qui ne levait pas la tête.

Il y avait dans ces sept feuillets ce que ni lui ni moi ne pouvions oublier : non pas seulement une gueule murée sous une courtine, mais le dessin complet d'une place, les comptes d'une garnison, les tours de garde de tout un pays, et sept marques d'un homme qui avait vérifié tout cela avec son corps. Ce sont des choses avec lesquelles un roi fait plus qu'une nuit.

« Il y a là-dedans de quoi refaire vingt fois ce que nous avons fait cette nuit, dit-il. Dans vingt villages qui ressemblent au tien.

— Je le sais. C'est pour cela.

— Un autre que moi te les prendrait.

— Un autre que vous les aurait déjà. »

Alors Raoul de Mussy fit une chose qui ressemblait à ce que Hugues de Créancey avait fait dans sa cour : il se tourna vers la porte, il regarda dehors comme si l'on venait, et il resta ainsi le temps qu'il fallait.

J'ouvris le pot et je mis les sept feuillets dans le four, du côté de la braise, avec la pelle.

La peau huilée fit une flamme jaune et une odeur de suif. Le grand feuillet, celui du dessin, se souleva un peu avant de prendre, et j'ai vu, pendant peut-être un battement de cœur, l'enceinte allongée, les cinq tours, le donjon carré et la pointe vers la vallée se dessiner en noir sur le brun avant de tomber en cendre.

Cela ne m'a rien fait sur le moment. Cela m'a fait quelque chose vingt ans plus tard, un jour où j'ai voulu montrer à mon fils comment un homme qui ne sait pas lire peut apprendre à lire une place, et où je n'ai eu à lui montrer que le mur.


Le capitaine Harcourt était assis dehors, contre le mur du four, les mains liées, gardé par Colas.

Je passai devant lui pour aller chercher de l'eau. Il leva la tête et il me reconnut, et je vois encore le travail que cela fit dans sa figure : il lui fallut environ deux secondes pour mettre ensemble le mur ouvert et le maçon du duc.

« Vous, dit-il.

— Monseigneur.

— Comment ? »

Il le demanda comme un homme du métier demande une chose de métier. Il n'y avait pas de haine dedans. C'était sa place, sa nuit, sa carrière et probablement sa vie qui venaient de tomber, et ce qu'il voulait savoir, c'était par où.

« Par le mur, dis-je. Par la porte de la bâtisse, sous la courtine du couchant. Elle était bouchée depuis cent ans et remplie de terre aux deux tiers, avec un vide sous la voûte, et le bouchon du dehors n'avait pas trois pieds d'épaisseur.

— Mes maçons ont relevé cette courtine deux fois.

— Vos maçons mesuraient ce qui se voit, monseigneur, dis-je. C'est vous-même qui l'avez dit à monseigneur le duc, à propos d'un parapet, et vous n'y avez pas assez cru. »

Le capitaine Harcourt me regarda longtemps.

« Et vos gens ne savaient rien, dit-il enfin, mais ce n'était pas une question ; il refaisait ses comptes tout seul, comme moi je les avais refaits pendant vingt jours dans un appentis. — Un tailleur de pierre. Vous avez tout eu par un tailleur de pierre à quatre deniers, et je l'ai payé deux gros la semaine pour qu'il m'apporte les bruits de sa vallée. »

Il ne dit plus rien du tout et je ne l'ai plus jamais revu. On l'emmena vers l'ouest ce matin-là ; il fut échangé deux ans plus tard, à ce qu'on m'a raconté, et il est mort en Normandie.

Avant de partir, Raoul de Mussy me prit à part et m'offrit ce qu'il avait à offrir : de servir régulièrement, avec des gages, comme homme du roi dans cette province. Un maçon va partout, dit-il, entre dans toutes les places, parle à tous les guets et sait ce qu'il regarde. On n'aurait pas trouvé mieux si l'on avait cherché dix ans.

« Non, messire.

— Pourquoi ?

— Parce que je saurais le faire, dis-je. Et parce que si je le fais, il y aura dans huit ans, sous un autre mur, une autre fille dans une fosse à cause de moi. Je vous aiderai si vous passez. Je vous dirai ce que je vois. Je ne prendrai pas vos gages, et je ne monterai plus dans un château pour autre chose que de la pierre. »

Il ne discuta pas. Il me serra la main comme le matin du départ, sans phrases, et il ajouta seulement :

« Tu as raison et cela m'ennuie beaucoup. »

Le guetteur de Créancey partit avec eux, couché sur une charrette de sel, avec sa main qu'un barbier de Saint-Thibault lui coupa au-dessus du poignet quinze jours plus tard, ce qui lui sauva la vie. Il ne revint jamais en Auxois. On lui donna un office quelque part sur la Loire ; il fit dire une messe à Créancey tous les ans pendant douze ans, et puis les messes cessèrent.


Ce qui arriva ensuite fut long, lent, sale et sans gloire, et cela ne tient pas dans une nuit.

Personne n'écrivit jamais la vérité sur ce qui s'était passé à Châteauneuf.

Oudot de Blaisy, qu'on trouva lié contre les tonneaux du cellier, jura qu'ils étaient cinquante. Odinet le geôlier, qui avait sur le bras la trace de la corde et sur la tête un souvenir de tonneau, dit soixante, et il a fini à quatre-vingts. Messire Guyot de Châteauneuf écrivit à Dijon qu'une troupe de gens de guerre inconnus, venus de nuit, en armes, avait forcé une ancienne poterne murée dont personne dans la maison n'avait connaissance, et qu'on avait enlevé le capitaine anglais et trois prisonniers, sans qu'aucun de ses gens eût manqué à son devoir. C'était une belle lettre. Il ne pouvait pas en écrire d'autre : un seigneur qui reconnaît qu'on est entré chez lui par un mur qu'il faisait rejointoyer par un homme désigné par le duc en personne, c'est un seigneur qui va s'expliquer à Dijon.

Et les registres du capitaine étaient dans le four de Perrenelle, avec les pièces qu'on avait rassemblées contre Martin Foucherot, que le clerc y avait jointes, et avec les feuillets où l'on avait écrit ce que le guetteur avait dit sous les cordes.

Le bailli d'Auxois monta de Semur douze jours plus tard, avec son lieutenant, deux greffiers et une commission du duc, car c'est lui qui a la justice sur nous et non les gens du roi d'Angleterre. Il tint ses assises trois jours dans la salle basse du logis. Il fit mesurer la brèche, coter l'endroit, écrire l'épaisseur du bouchon, et il entendit trente et un témoins, dont moi. Je dis que j'avais rejointoyé le parement du dedans jusqu'au soir et que j'étais redescendu coucher à Baume à l'heure ordinaire, ce qui était vrai d'un bout à l'autre. Il me demanda si un mur de cette sorte pouvait céder de lui-même. Je répondis que non, monseigneur, jamais de lui-même. Il l'écrivit. C'était un homme sérieux, et c'est bien le seul de toute cette affaire qui ait cherché la vérité pour elle-même. Il conclut à des gens de guerre venus du dehors, et il repartit pour Semur. On ne lui avait rien laissé à voir qui vînt d'un tailleur de pierre.

Il n'y eut donc pas de procès, parce qu'il n'y avait plus de papiers, et parce que les seuls hommes qui avaient intérêt à ce qu'il y en eût un étaient : un capitaine anglais prisonnier sur la Loire, un dominicain qui avait traduit vingt-six mots à un manœuvre et qui n'en dirait jamais rien à personne, et un officier bourguignon qu'on rappela à Dijon avant Noël et qu'on employa ensuite du côté de Chalon.

Frère Matthew Cole quitta le duché avec le reste du détachement. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Je sais que le devis du rejointoiement du bouchon de l'ancienne porte de bâtisse, dans le cellier du couchant, est écrit de sa main dans un registre du château, à la date, avec mon nom, quatre deniers par jour, et que cela s'y trouve peut-être encore.

Et au printemps suivant, messire Guyot de Châteauneuf, à qui l'on avait ordonné de Dijon de refermer sa muraille et de la refermer bien, fit chercher un tailleur de pierre.

Je remontai la butte au mois d'avril avec deux manœuvres et je passai six semaines à rebâtir la brèche que j'avais faite. Je vidai le rampant de sa terre, je remontai les pierres maîtresses une par une, à onze en tout comme je les avais ôtées, à bain de mortier gras dosé à un pour deux, et je fis deux beaux parements. Je fus payé neuf livres, ce qui est honnête, et j'y ai mangé mon pain tous les jours sans y penser, ce qui est le plus étrange de tout.

Personne ne m'a jamais rien demandé. Un homme qui rebâtit ce qu'il a ouvert est le dernier homme du monde qu'on soupçonne.

Il y a dans ce mur, à neuf pieds de profondeur, sur une pierre de l'assise du milieu que j'ai tournée exprès face au dedans, deux traits obliques avec un crochet, et à côté trois traits en pied-de-poule. On ne les verra pas avant que ce mur tombe. Cela m'a paru, ce printemps-là, la seule tombe que je pouvais donner à quelqu'un.

L'autre, la vraie, nous la fîmes en octobre, à Créancey, quand messire Aubert obtint du curé qu'on relève l'inconnu enterré contre le mur et qu'on le remette en terre du bon côté, du côté des chrétiens, avec la messe entière. J'ai payé, avec l'argent du château. Le curé a demandé un nom pour son registre, parce qu'il faut un nom.

« Colart Roussel, dit messire Aubert. Écrivez : mort sur nos chemins au mois d'août, du diocèse d'Orléans. »


À Baume, il n'y eut pas de pardon.

Je crois qu'on attend cela, dans les histoires : que la fille sauvée se jette au cou de son père, ou qu'elle le maudisse, l'une ou l'autre. Il n'y eut ni l'un ni l'autre, et cela dura vingt-deux ans, jusqu'à la mort de Martin Foucherot.

Il rentra chez lui à la fin du mois de septembre, quand il fut clair qu'on ne le cherchait plus. Il reprit son atelier, ses draps, ses créances. Il retrouva un client, puis deux, puis presque tous, parce qu'il n'y a qu'un marchand de drap dans un vallon et qu'il faut bien s'habiller.

Et il refit son compte, comme il l'avait refait dans la salle basse, et il ne s'en écarta plus jamais : il n'avait rien fait ; on lui avait volé son fil sous son plancher ; il avait parlé à monsieur de Blaisy d'un chemin et d'un garçon, ce que n'importe quel père aurait fait ; c'était moi qui avais tout attiré sur sa maison ; il avait perdu dix jours de sa vie et trente-deux écus, et personne ne lui avait jamais rendu ni l'un ni l'autre.

Il l'a dit ainsi devant moi, à peu près une fois par an, pendant vingt-deux ans, et pas une seule fois il n'a demandé à sa fille comment allaient ses côtes.

Jehanne n'est pas retournée coucher sous son toit.

Elle s'installa chez la veuve Chaline, qui avait une chambre et plus de bras assez pour son jardin, et l'arrangement fut si commode que le hameau y vit une charité et non un jugement. Elle continua de coudre. Elle prenait son fil chez son père et elle le payait, comptant, au prix des gens de Créancey, en le faisant inscrire.

Elle lui parlait. C'est ce qu'il y a de plus dur à expliquer, et c'est ce que j'ai mis des années à comprendre : elle lui a parlé jusqu'à la fin, poliment, tous les jours, du temps, de la vigne, des commandes. Elle ne lui a jamais rien reproché en public. Elle ne lui a jamais rien accordé non plus. Elle avait, à vingt ans, dans une affaire de douze jours, appris exactement ce qu'un homme peut faire et ce qu'il ne peut pas, et elle a rangé son père là où il devait être rangé, une fois pour toutes, sans y revenir.

« Il est mon père, m'a-t-elle dit un soir, à la Toussaint, quand je lui demandai si elle ne pourrait pas un jour. Il n'est plus rien d'autre. C'est déjà beaucoup pour un homme comme lui. »

Nous nous mariâmes le lendemain de la Toussaint, dans la chapelle de Baume, devant trente feux, avec ma mère qui pleurait, la veuve Chaline, le forgeron Girart, le vieux Sarrazin, et messire Aubert de Vandenesse qui monta pour dire la messe et qui trouva le moyen, dans son sermon, de parler des ouvrages cachés qui portent les murs.

Martin Foucherot y vint. Il donna sa fille, il paya le vin, il fut très content de la journée et il en parla ensuite comme d'une chose qu'il avait faite.


Il faut que je dise, pour finir, la conversation que nous eûmes ce soir-là, elle et moi, sur le banc devant l'appentis, parce que c'est de là que vient le reste de ma vie.

Je lui dis que j'avais brûlé les sept feuillets.

Elle le savait ; Perrenelle le lui avait dit ; mais elle me laissa le raconter jusqu'au bout, le four, la peau huilée, le dessin qui s'était soulevé avant de prendre.

« Tu as bien fait, dit-elle.

— Hugues me l'a reproché.

— Hugues est un homme qui garde tout, dit-elle. C'est pour cela qu'il est vivant, et c'est pour cela que je ne travaillerai plus pour lui. »

Elle avait cousu ce jour-là, dans l'ourlet de sa manche de noces, un fil rouge qu'on ne voyait pas de l'endroit ; je l'avais senti sous mes doigts en lui prenant le bras à l'église et je n'avais rien dit.

« Une dernière chose, dis-je. Je veux te la demander une fois et ne plus jamais y revenir. S'ils reviennent te chercher — les gens du roi, les gens de Créancey, n'importe qui —, s'ils te demandent de porter encore une chose dans un ourlet, est-ce que tu me le diras ?

— Oui.

— Avant ou après ?

— Avant, dit-elle. Et tu me diras non, et je le ferai peut-être quand même, et alors nous nous disputerons dans cette maison au lieu de nous mentir dans une grotte. Est-ce que cela te suffit ?

— Non, dis-je.

— Non, dit-elle. À moi non plus. C'est tout ce qu'il y a. »

Voilà le mariage que nous avons eu, et il a tenu quarante et un ans.

Elle a porté deux messages encore, en 1435, l'année où l'on a fait la paix à Arras, et elle me l'a dit avant les deux fois, et les deux fois j'ai dit non, et la seconde fois je l'ai accompagnée jusqu'à la fourche et je l'ai attendue trois heures dans le noir en fumant de rage.

Nous avons eu quatre enfants, dont trois ont vécu. L'aîné taille la pierre à Dijon. Le second est mort à onze ans. La fille a épousé un charron de Vandenesse et elle a la façon de sa mère pour les coutures qu'on ne voit pas, ce qui ne sert plus, Dieu merci, qu'à faire de beaux ourlets.

Quand on monte le chemin du haut, au-dessus de Baume, on ne voit pas Châteauneuf : le vallon est fermé des deux côtés et l'on y vit comme au fond d'un coffre. Il faut descendre jusqu'à l'ouverture de la vallée pour que la butte se lève devant vous, pelée, avec la forteresse posée en long au bout de l'éperon, la pointe vers nous, ses cinq tours et son donjon carré, et derrière elle, invisible d'en bas, le village couché sur le même plat.

J'y passe deux ou trois fois l'an, pour l'ouvrage. Je m'arrête toujours au même endroit, en bas, à la Chaume, là où la lumière du soir vient de côté.

D'ici, on ne voit plus rien. Les assises se raccordent, la couleur a fait son travail en quarante ans, et le mur est beau.

Je suis le seul homme vivant à savoir ce qu'il y a dedans.