Avant le coup
Il se mit à pleuvoir à la nuit, et je crus d'abord que c'était la fin de tout.
Ce sont les pluies de la fin de l'été chez nous : le ciel se ferme d'un coup sur le plateau, il tombe en une heure ce qui tomberait ailleurs en un jour, l'eau court sur la terre sans y entrer, les chemins deviennent des ruisseaux et les ruisseaux deviennent des choses qu'on ne passe plus.
Raoul de Mussy sortit sous l'auvent de la grange, tendit la main, regarda le ciel du côté du couchant, et rentra.
« Bien », dit-il.
Je crus qu'il se moquait.
« Messire, la voie des carriers est une banquette de rocher en travers d'un versant. Avec cette eau —
— Avec cette eau, il n'y a personne dehors, dit-il. Les guetteurs se mettent sous les tours, les chiens ne sentent rien, et un homme qui glisse fait moins de bruit qu'une pierre qui roule sur un chemin sec. J'aime mieux perdre une heure et arriver dans une place sourde que d'arriver à l'heure et être entendu. »
Il fit distribuer du pain, du lard et une pinte de vin pour douze, dit à ses hommes de se graisser les pieds et les courroies, et fit ôter tout ce qui pouvait sonner — les boucles, les gobelets — et caler les fers de trait dans les carquois avec des chiffons.
Puis il vint me trouver dans mon coin de paille.
« Ta poutre.
— Elle est dans la grange d'à côté, dis-je. Une sablière de chêne de vingt pieds, équarrie, que les gens de la Chaume avaient mise de côté pour refaire leur pignon. Je l'ai retournée hier soir : elle est saine, elle est droite, elle a le poids qu'il faut.
— Ils te la donnent ?
— Je ne leur ai pas demandé, dis-je. J'ai laissé quatre gros sur leur huche. »
C'est la seule chose de cette nuit-là qui m'a fait rire, plus tard : nous sommes entrés dans une forteresse ducale avec le bois du pignon que j'avais réparé trois semaines plus tôt, payé avec l'argent d'un capitaine anglais.
Nous partîmes à onze heures, sous une pluie droite, sans lune, sans lanterne.
Six hommes portaient la poutre à l'épaule, trois de chaque côté, avec des chiffons sur le bois pour l'épaule et deux qui se relayaient. Deux portaient les cordes, les coins, les maillets et deux crocs de fer. Raoul marchait derrière moi. Un arbalétrier ouvrait avec moi la tête de la file.
Je marchais devant.
Il faut avoir vécu cela pour savoir ce que c'est que de marcher devant douze hommes armés, la nuit, sous la pluie, dans un pays qu'on croit connaître. Le jour, ce versant est à moi. Je l'ai monté cent fois, j'y ai mené un char à bœufs chargé de pierre, je sais où le rocher affleure et où la terre glisse. La nuit, sous l'eau, ce n'est plus le même versant : c'est une pente noire où l'on ne reconnaît rien, où chaque touffe de genévrier est un homme accroupi, où l'on croit trois fois s'être trompé et où l'on n'a pas le droit de le dire.
Nous coupâmes d'abord les prés du bas, le long des haies. Là, ce fut facile : de l'herbe, de la boue, de l'eau jusqu'aux chevilles, et le bruit de la pluie qui couvrait tout.
Le ruisseau de la Chaume, que je passe d'ordinaire sur trois pierres, était devenu large de dix pieds et brun. Nous le passâmes avec la poutre, deux hommes dedans jusqu'aux cuisses pour tenir le bout, et c'est là que nous perdîmes le premier quart d'heure.
Ensuite vint la voie des carriers.
C'est une banquette taillée dans le rocher en travers du versant, large d'un homme, avec le vide en dessous — pas un précipice, une pente d'éboulis de cinquante pieds, ce qui suffit pour se casser quelque chose. On y monte en écharpe. Par temps sec, un char y passe au pas. Par cette pluie, la roche était comme du savon, et il fallait porter vingt pieds de chêne mouillé sur une largeur d'homme.
Nous mîmes trois quarts d'heure pour trois cents pas.
À la moitié, l'homme de queue du côté du vide posa le pied sur une plaque de calcaire lissée et partit. La poutre bascula ; les cinq autres tinrent bon et la couchèrent sur le rocher, ce qui fut leur salut, et l'homme descendit dans l'éboulis sur une quinzaine de pieds avec un bruit d'avalanche de cailloux qui dura le temps d'un Ave et qu'on entendit, j'en suis certain, du chemin de ronde.
Nous restâmes tous immobiles sous la pluie pendant cinq minutes.
Rien ne bougea en haut. C'était cela, ce que Raoul de Mussy avait compris et moi non : par une pluie pareille, une forteresse est sourde. Nous avons remonté l'homme avec une corde. Il avait le poignet retourné, il ne pouvait plus porter, et il jurait à voix basse, sans arrêt, avec une application de charretier.
Ce fut à ce moment-là que le sergent du roi vint jusqu'à moi et me dit :
« Combien encore ?
— Quatre cents pas de banquette. Puis nous sortons du rocher et il y a le versant nu jusqu'au fossé. Deux cents pas à découvert.
— Combien de temps ?
— Une demi-heure. Peut-être plus, avec la poutre.
— Alors non, dit-il. »
Il dit cela tranquillement, comme il avait dit bien pour la pluie.
« Écoute-moi, tailleur de pierre. Il est minuit passé. Si nous ne sommes pas dans le fossé, la poutre en place et les hommes couchés avant la sonnerie du milieu de la nuit, nous serons à découvert sur un versant nu quand les quatre du guet remonteront sur les murs avec des torches, et nous perdrons douze hommes pour rien. Je redescends. Nous verrons demain.
— Il n'y a pas de demain, messire. À l'aube ils partent pour Dijon.
— Je le sais.
— Alors il n'y a pas de demain pour eux.
— Il y en a un pour le roi », dit Raoul de Mussy.
Nous étions couchés sur du rocher mouillé, à deux pouces l'un de l'autre, à parler dans un souffle, avec l'eau qui nous coulait sur la figure.
Et c'est là — je le dis parce que c'est vrai et non parce que cela me fait honneur — que le métier m'a sauvé, comme il m'avait sauvé devant le duc et devant le clerc.
« Les deux cents pas à découvert, dis-je, ils sont à découvert pour un homme qui regarde du chemin de ronde de la courtine. Ils ne le sont pas pour un homme qui regarde de la tour.
— Explique.
— La tour du couchant fait saillie sur le mur d'une bonne toise et demie. Cela veut dire que du haut de cette tour on voit tout le pied de la courtine, mais que du chemin de ronde de la courtine on ne voit pas le pied de la tour, et que du chemin de ronde, à quinze pas de l'angle, on ne voit pas non plus le pied du mur : le fruit du mur le cache. Un mur de cet âge n'est pas droit, messire : il est en talus par le bas, plus épais en bas qu'en haut. Un homme couché au pied de ce talus est invisible d'en haut, sauf si l'on se penche par-dessus le parapet.
— Et pour arriver au pied ?
— Il y a un ravin. Un ravinement d'eau, une rigole creusée par vingt hivers dans le versant, qui part du fossé et qui descend en biais jusqu'à cinquante pas de la banquette. Profonde de deux à trois pieds. On y rampe. Ce soir, elle est pleine d'eau.
— Combien de temps à ramper ?
— Un quart d'heure. Avec la poutre, moitié plus. Il faudra la tirer et non la porter : deux cordes, quatre hommes devant, et elle glisse dans la boue de la rigole comme sur un chemin de halage.
— Tu me le jures ?
— Messire, j'ai monté de la pierre à ce château pendant six semaines et j'ai passé trois ans à regarder cette butte depuis chez moi en pensant à autre chose. C'est la seule chose que je sache au monde. »
Raoul de Mussy resta un moment silencieux, dans le bruit de l'eau.
« Va devant », dit-il.
Nous étions dans la rigole depuis dix minutes quand la ronde passa.
Ils étaient trois, avec une lanterne sous un capuchon de corne, et un chien.
Ils sortirent par la petite poterne du fossé, du côté du bourg, celle par laquelle j'étais descendu deux jours plus tôt pour vider mes paniers de pierraille, et ils prirent le long du fossé, du dedans, en battant les ronces avec un bâton.
Ils ne faisaient pas cela d'ordinaire. Je l'ai su après : le capitaine, qui devait partir à l'aube avec trois prisonniers, avait exigé de messire Guyot que l'on double les rondes pour la nuit ; Oudot avait fait visiter le fossé deux fois — non pas qu'il attendît quelqu'un, mais parce qu'un homme comme Harcourt ne laisse pas dormir une place la veille d'un transfert.
Ils passèrent à trente pieds de nous.
Nous étions couchés dans une rigole de deux pieds et demi, treize hommes et une poutre, dans de l'eau courante, la figure dans la boue, et je tenais dans ma main droite le couteau à manche de corne que Raoul de Mussy m'avait donné, non pas pour m'en servir, mais parce qu'il faut que les mains tiennent quelque chose.
La lanterne s'arrêta.
Le chien avait tourné la tête vers nous. Je le vis : la lueur passait à travers la pluie et découpait sa silhouette sur le bord du fossé, la tête basse, tendue, une patte levée.
Un des hommes dit quelque chose que je compris mot pour mot, parce que c'étaient des gens de chez nous : que ce chien était bête et qu'il n'y avait rien dans ce fossé que des rats. Un autre rit.
Puis le premier tira sur la laisse, et le chien vint, et ils s'éloignèrent vers l'angle de la tour en battant les ronces.
Nous restâmes dans l'eau, sans bouger, un long moment après que la lanterne eut disparu. L'homme qui était couché contre moi, un Berrichon de trente ans qui s'appelait Jaquemin et qui portait l'arbalète, tremblait de tout le corps, et je crus qu'il avait peur ; il me dit plus tard que c'était le froid de l'eau, et je le crois, parce que j'ai tremblé aussi et que ce n'était pas la peur.
C'est là que j'ai compris pourquoi Raoul de Mussy avait dit bien pour la pluie. Par temps sec, ce chien nous aurait donnés. Sous l'averse, un chien ne sent rien à trente pieds.
Nous atteignîmes le fond du fossé à peu près une heure avant la sonnerie du milieu de la nuit, sous le flanc de la tour du couchant.
Le fossé de ce côté n'a pas trois toises de large, il est sec, et il est plein de ronces jusqu'à la poitrine. On ne le traverse pas : on s'y coule. Les hommes couchèrent la poutre le long du talus, et deux d'entre eux se mirent à couper les ronces au couteau, brin par brin, sans les arracher, pour faire un chemin de trois pieds de large jusqu'au pied du mur.
Et moi, je me mis à chercher mon point.
De tout ce que j'ai fait cette nuit-là, c'est ce qui m'a paru le plus long, et je n'avais qu'une corde à nœuds.
Je l'avais faite le matin même, dans le cellier : une corde de vingt-cinq pieds, avec un nœud tous les pieds et un nœud double tous les cinq, et un nœud triple à vingt-deux pieds et quatre pouces.
Je partis de l'angle de la tour. On trouve l'angle d'une tour dans le noir sans difficulté : c'est le seul endroit où le mur cesse d'être plat sous la main. Je posai la corde à l'angle, au pied, et je la fis courir le long du talus en la tenant contre la pierre, en comptant les nœuds sous mes doigts, en avançant à genoux dans les ronces coupées.
Au nœud triple, je m'arrêtai et je posai les deux mains sur le mur.
Il ne se passa rien. C'était de la pierre mouillée, froide, avec du lichen et des joints, comme partout. Un homme aurait pu passer là mille fois sans rien sentir.
Alors je fis ce que je sais faire, à quatre pattes dans la boue d'un fossé, contre le mur d'une forteresse, à une heure du matin : je lus le mur avec mes doigts, pierre par pierre et joint par joint.
Je trouvai d'abord la différence de grain. À gauche du nœud triple, la pierre était rugueuse, avec de gros cristaux sous la pulpe du doigt : le banc du bas, celui du premier chantier. À droite, elle était plus fine, plus lisse, avec ces petits creux ronds qu'on sent sous l'ongle : le banc clair, celui d'en haut, celui du panneau. Le passage de l'un à l'autre se faisait sur un joint vertical, franc, continu, que je suivis de bas en haut jusqu'à hauteur d'homme.
Je posai ma paume à plat de l'autre côté de ce joint, à six pieds du sol, et je tapai deux fois du bout des doigts, très doucement, comme on frappe à une porte de malade.
Cela sonna long. Cela sonna comme une jarre, comme un tambour, comme une chambre vide — d'une voix si claire, sous la pluie, à travers deux pieds et demi de pierre sans un joint vivant, que je retirai ma main comme si le mur avait parlé.
Neuf pieds derrière cette main, il y avait un rampant de terre sèche, la trace de mes coudes, onze pierres maîtresses couchées côte à côte, et deux marques : deux traits obliques avec un crochet, et trois traits en pied-de-poule.
Je fis signe à Raoul de Mussy et je posai le tranchant de ma main sur le mur, à six pieds du sol, au milieu du panneau.
« Ici. Le milieu du coup, ici. À six pieds. Ne frappez pas plus haut : il y a la voûte. Ne frappez pas plus bas : il y a la terre.
— Combien de coups ?
— Deux. Le premier fera un bruit de tonnerre et rien d'autre. Le second le mettra dedans. Après quoi il y aura un trou de trois pieds sur cinq, avec du gravier, et il faudra entrer à plat ventre par-dessus, l'un derrière l'autre, sur neuf pieds. Il n'y a pas la place de deux hommes de front, il n'y a pas la place de se retourner, et celui qui panique là-dedans bouche le passage pour tous les autres. »
Raoul de Mussy fit venir ses hommes en cercle, autour de la poutre, dans les ronces, sous l'eau, et il leur dit ce qu'il avait à leur dire — six phrases, pas une de plus, et c'est cette nuit-là que j'ai appris ce qu'était un chef :
« Quatre à la poutre : Jaquemin, Robin, les deux Grandjean. Deux coups, pas trois. Le maçon entre le premier avec moi derrière lui, puis Colas, puis les autres. On tourne à droite dans le cellier, on va au fond, la porte de la salle basse s'ouvre du côté du cellier. Le geôlier est seul, il y a un chien : le chien d'abord, le geôlier ensuite, sans bruit, la clef est sur son coffre. Ensuite les grilles, l'échelle, et les trois prisonniers dehors par le même trou. Deux hommes restent dans le rampant pour tirer les blessés. Personne ne monte dans la cour haute, personne ne va au logis : le capitaine, s'il descend, viendra tout seul à nous. Et quand j'aurai dit qu'on ressort, on ressort, même s'il reste quelque chose à faire. »
Un des hommes demanda ce qu'on ferait s'ils avaient déplacé les prisonniers.
« Alors nous prendrons le capitaine dans son lit, dit Raoul de Mussy, et ce sera une autre nuit et un autre malheur. »
Puis il ne dit plus rien, et nous attendîmes, couchés dans les ronces du fossé, sous une pluie qui commençait à faiblir, à trois pieds d'un mur que j'avais vidé de l'intérieur avec un fer, des coins de chêne mouillés et quatre heures de ma vie.
Au-dessus de nos têtes, un homme du guet passa sur le chemin de ronde en traînant les pieds et cracha par-dessus le parapet.
Puis, dans le donjon, on sonna la relève du milieu de la nuit.