Un mur qui sonne plein
Le lendemain matin, je fis approuver mon devis, et c'est, de tout ce que j'ai fait dans ma vie, ce dont je suis le plus fier, bien que ce fût une saleté.
Je le présentai au maître d'œuvre de Semur, qui le porta à messire Guyot, qui le fit voir au capitaine.
Voici ce qu'il disait, et chaque mot en était vrai :
Que le bouchon de l'ancienne porte de bâtisse, dans le cellier du couchant, avait ses joints intérieurs lavés par vingt ans d'eau et qu'on pouvait y enfoncer la lame d'un couteau jusqu'à la garde ; qu'il y avait donc lieu de dégarnir ces joints jusqu'au vif et de les rebourrer de mortier neuf, ce qui est l'ouvrage ordinaire et s'appelle un rejointoiement ; que ce travail se fait du dedans, sans toucher au parement du dehors ; qu'il ne fallait surtout pas ouvrir le bouchon ni le démonter, parce qu'on ne sait jamais ce qui pèse sur une voûte ancienne et que l'on risquerait de faire descendre le chemin de ronde ; et enfin qu'il convenait de ne rien changer à la face extérieure, laquelle est le beau parement du côté de la vallée, celui qu'on voit de la route par où monseigneur le duc reviendrait.
On me donna trois jours et deux setiers de chaux.
Le capitaine Harcourt lut le devis lui-même, puis il descendit au cellier, se fit expliquer l'arc, enfonça la lame de son propre poignard dans un joint — elle entra de quatre doigts. Messire Guyot dit de faire. Le capitaine se contenta d'un signe.
Frère Matthew Cole, qui l'accompagnait avec ses tablettes, écrivit le devis dans le registre des ouvrages, à la date, avec mon nom, et il est certainement quelque part dans les papiers du duché une ligne d'écriture anglaise qui dit qu'un tailleur de pierre de Baume a été payé quatre deniers par jour pour rejointoyer le mur par lequel on est entré.
Un rejointoiement se fait ainsi : on dégarnit, on nettoie, on mouille, on rebourre.
Dégarnir, c'est ôter le vieux mortier des joints avec un fer, aussi profondément qu'il est mort. Sur un mur sain, on va à un pouce et l'on tombe sur du dur. Sur ce bouchon-là, j'allais où je voulais.
J'y allai donc où je voulais.
Je dégarnis les joints du bouchon sur toute sa surface, à quatre et cinq pouces de profondeur, avec un fer long que je fabriquai le premier soir à la forge du château en aplatissant une vieille broche. Aux quatre coins, et surtout le long des deux jambages de l'arc, là où le bouchon touche la pierre de taille ancienne, j'allai à huit pouces, jusqu'à ce que mon fer sorte du joint et remue librement dans la terre du remplissage ; puis je ressortis mon fer et je nettoyai le tas de poussière comme un bon ouvrier.
Ce que je faisais là, aucun homme de mon métier ne peut le voir sans le comprendre : je décousais le bouchon de son cadre. Un bouchon de pierraille tient dans un arc de trois façons : par le mortier, par le frottement, et par le fait qu'il est coincé entre les jambages comme un noyau dans un fruit. J'avais ôté le mortier. J'avais desserré les bords. Il ne lui restait que d'être coincé.
Puis je rebourrai.
Il faut ici que je dise le péché exactement, parce qu'il est de mon métier et que c'est le seul de tous mes actes de ces semaines-là que je n'ai jamais confessé à personne.
Le mortier vivant, celui qui fait un mur, est fait de chaux et de sable, dans les proportions d'un pour deux ou d'un pour trois, gâché serré, et il prend en quelques semaines une force que rien ne défait. Le mortier mort — nous n'avons pas de nom pour cela dans le métier, parce que nous n'en faisons pas — se fait avec de la terre, de la poussière de taille, un peu de bouse pour la liaison, une poignée de chaux pour la couleur, et de la suie pour vieillir le ton. Il se travaille bien. Il se lisse à la truelle mieux que le vrai, parce qu'il est plus gras. Il sèche en trois jours. Il a l'aspect, la couleur et le grain d'un joint de cent ans.
Il ne tient rien. On le crève avec l'ongle et il tombe en farine sous le premier choc.
J'en fis, ces deux jours-là, deux paniers, dans un coin du cellier, avec de la terre du fossé que je remontais moi-même. Je bourrai tous les joints du bouchon avec cela, proprement, en tirant mes joints au fer comme on le fait sur un bel ouvrage, en laissant les bords bien nets. Par-dessus, aux endroits que l'on regarde — le bas, à hauteur d'œil, les deux pieds sous la naissance de l'arc —, je passai une couche mince de vrai mortier, celui des deux setiers de chaux du château, pour l'odeur et pour la trace de doigt.
Puis j'appelai le maître d'œuvre et je lui fis tâter.
« Voilà de l'ouvrage, dit-il. Cela sonne plein ?
— Tape », dis-je.
Il tapa au manche de son marteau, en bas, à hauteur de sa poitrine, comme tapent tous les hommes du monde, parce que c'est là qu'on a le bras.
Cela sonna plein. Cela sonnait plein depuis toujours à cette hauteur-là : il y avait derrière trois pieds de terre tassée, et cinq toises de butte derrière la terre.
« Bel ouvrage », dit-il.
Oudot de Blaisy descendit au cellier le second jour, vers midi.
Il vint sans prétexte. Il resta d'abord dix minutes à l'entrée, à me regarder, avec l'archer Tom qui se leva de son tonneau et ne savait plus s'il devait se rasseoir. Puis il s'avança et fit le tour de mon échafaudage.
« Explique-moi pourquoi le maçon du duc travaille dans le mur qui est contre ma prison.
— Parce que l'eau est entrée là, monseigneur.
— Il y a onze becs cassés sur ce château. Tu l'as dit toi-même à messire Guyot. Pourquoi celui-là d'abord ?
— Parce que c'est celui qui est au pied du mur, dis-je, et l'on commence toujours par le pied. Un mur, monseigneur, cela meurt par le bas. Vous pouvez avoir vingt ans de mauvais toit avant qu'il tombe ; vous n'avez pas deux hivers de mauvais pied. »
Il vint tout près et il regarda l'arc, l'appareil du bouchon, mes joints frais, mes paniers.
« Qu'est-ce que c'est, cela ?
— Une porte de chantier bouchée, monseigneur. Il y en a une dans chaque grande muraille.
— Et derrière ?
— Derrière il y a la butte, dis-je, et je pris mon maillet et je tapai, à hauteur de sa poitrine, trois coups, plein, plein, plein. — Cinq toises de terre et de pierraille, et le fossé au-delà. »
Oudot de Blaisy tapa lui-même, du poing, à la même hauteur, deux fois. Puis il regarda ses phalanges, et il eut ce petit mouvement de menton des hommes qui n'ont pas trouvé ce qu'ils cherchaient et qui n'en démordent pas.
« Je n'aime pas te voir ici, dit-il.
— Je n'aime pas y être, monseigneur.
— Le capitaine te paie.
— Le capitaine me paie quatre deniers par jour comme les autres.
— Le capitaine te paie deux gros par semaine, dit Oudot, et il ne me l'a pas dit, et je l'ai su. »
Il fit signe à un de ses hommes, qui prit sur mon banc les quatre plaques de calcaire, celles où j'écris mes cotes.
« Qu'est-ce que c'est ?
— Mes mesures, monseigneur. Je ne sais pas écrire sur du papier. Je grave.
— Il y a des mots.
— Il y a des marques, dis-je. Chaque carrier a sa marque, chaque compagnon a la sienne, et l'on relève les marques des anciens pour savoir qui a monté quoi. Celles-là, je les ai prises sur les pierres de ce château, et sur celles de Créancey, et sur l'église de Vandenesse. »
C'était vrai à peu près comme le reste : sur ces quatre plaques il y avait deux cents signes, dont une trentaine étaient des mots anglais recopiés lettre à lettre d'un dossier volé, et il n'y avait au monde qu'un seul homme capable de faire le tri.
Oudot regarda les plaques longtemps. Il ne savait pas lire, ou très mal — je l'ai su plus tard, ce n'est pas rare chez les officiers de petite maison, il avait un clerc pour cela. Il en prit une, la plus chargée, et la mit sous son bras.
« Je la garde.
— Monseigneur, j'ai mes cotes dessus.
— Tu les reprendras. »
Il remonta l'escalier du cellier avec ma plaque sous le bras, et je restai devant mon arc avec ma truelle et mon panier de mortier mort, et je vis très clairement, comme on voit une pierre tomber d'un échafaudage, ce qui allait se passer : Oudot de Blaisy allait porter cette plaque au seul homme du château qui lût l'anglais, et il allait lui demander ce qu'il y avait dessus.
Je disposais de la fin de la journée.
Ce soir-là, je restai travailler à la chandelle, avec la permission du maître d'œuvre, parce que le rejointoiement devait être fini avant le retour du clerc de monseigneur. Le château dormait ; on m'avait laissé un valet somnolent en haut de l'escalier, et l'archer Tom était allé se faire arracher sa dent au bourg.
C'est cette nuit-là que je parlai à Jehanne.
J'avais trouvé le passage le premier jour, en roulant les tonneaux du fond : dans le sol du cellier, à trois pieds du mur de refend, il y avait un trou carré d'un pied et demi de côté, garni de pierre, bouché d'un tampon de bois qu'on avait chargé d'un pavé. C'est un trou à paille : on jette par là la litière dans la salle du dessous, pour ne pas la porter par l'escalier. Il descend en biais et il débouche en haut de la salle basse, à hauteur de la voûte, contre la grille de la première fosse.
J'ôtai le pavé et le tampon. Je me couchai à plat ventre, la bouche au trou.
« Jehanne. »
Rien. Puis un froissement de paille, et un souffle qu'on retient.
« Jehanne, c'est Perrin.
— Tais-toi. » Sa voix venait d'en dessous, terreuse, très basse, une voix qui savait exactement quel volume ne portait pas. « Odinet dort de l'autre côté du mur. Il ne se réveille pas avant la sonnerie mais son chien, oui.
— Il a un chien ?
— Depuis hier. »
Nous restâmes une seconde sans rien dire, et je crois que nous étions tous les deux occupés à respirer.
« Tes côtes.
— Deux cassées, dit-elle. Ça se répare. On dort assise. Le guetteur est plus mal : ils lui ont pris les ongles et sa main a enflé jusqu'au coude, il a la fièvre et il parle tout seul la nuit. Mon père est dans la salle, sur un banc, on ne l'a pas battu. »
Elle dit tout cela comme on récite un compte de foin. Puis, du même ton :
« Ils m'ont dit ce que tu as dit au capitaine.
— Jehanne —
— Ils me l'ont répété deux fois, dit-elle. Le clerc lisait ses notes. Elle est dans une fosse de ce château, et cela ne prouve pas qu'elle est innocente. »
Je mis mon front contre la pierre du trou.
« C'était pour pouvoir descendre ici.
— Je sais, dit-elle. Perrin, je sais. Je l'ai su avant qu'ils finissent la phrase. J'ai fait cela pendant deux ans, moi ; je reconnais un homme qui travaille. » Un silence. « Cela m'a fait mal quand même. Alors dis-moi la vérité pour rien, une fois, puisque tu es là.
— Je t'épouserai à la Toussaint, dis-je, dans la chapelle de Baume, et je le dirai à qui le voudra entendre, et si l'on me demande qui tu es, je répondrai : ma femme, qui a porté des messages pour le roi de France pendant deux ans sans que je m'en sois aperçu, parce que je suis un âne. »
Il y eut un bruit en dessous, très court, que je n'ai pas su nommer sur le moment et qui était un rire.
« Bon, dit-elle. Maintenant écoute, parce que le temps que nous avons, il faut le donner au reste. »
Et pendant un quart d'heure, à plat ventre sur les dalles d'un cellier, la bouche dans un trou à paille, j'ai reçu la meilleure reconnaissance de place de toute cette affaire, de la part d'une femme aux côtes cassées qui n'avait pas vu le jour depuis onze jours.
Les grilles : deux fosses, deux grilles à plat, dans le sol de la salle basse, chacune fermée d'un cadenas à moraillon, avec une échelle de bois qu'on descend au bout d'une corde ; on ne les ouvre que deux fois par jour, pour le pain et pour le seau.
Les clefs : à la ceinture d'Odinet, cinq clefs sur un anneau ; celle des grilles est la plus courte ; il l'ôte pour dormir et la pose sur le coffre à côté de sa tête, parce que la ceinture le gêne.
Odinet : boit à partir de vêpres, une pinte et demie ; dort comme un mort de la sonnerie du soir à celle du milieu de la nuit, se lève pour pisser, se recouche.
Le chien : jeune, attaché au pied du banc de la salle, aboie aux pas de ceux qu'il ne connaît pas et se tait pour un morceau de lard.
La porte de la salle basse vers la cour : barrée du dedans la nuit, avec une barre de bois.
Les hommes : deux gardes à la porterie, quatre sur les murs, un dans le donjon ; les archers anglais couchent sous les toiles contre la courtine du nord, à l'autre bout de l'enceinte, ce qui fait cent pas et une cour à traverser.
Et enfin, la chose pour laquelle il aurait fallu que je vienne trois jours plus tôt :
« Ils ont avancé, dit-elle.
— Avancé quoi ?
— La question. Le clerc l'a dit devant moi ce matin en parlant à monsieur de Blaisy : le capitaine a obtenu de partir pour Dijon plus tôt qu'il ne pensait, on lui a écrit. Il veut avoir fini avant. Blaisy les mène demain ; Harcourt voyage avec. Ce ne sera pas le cinquième jour. Ce sera demain, après midi.
— Demain.
— Ils m'ont montré les cordes, dit Jehanne. C'est ce qu'ils font d'abord : ils montrent. Ensuite ils laissent une nuit pour y penser. Je suis en train d'y penser. »
Je restai à plat ventre sans savoir quoi dire, dans le froid, avec la sueur qui me coulait le long des côtes.
« Nous ne pourrons pas venir avant demain nuit, dis-je. Le mur n'est pas prêt et je ne peux pas aller plus vite.
— Alors ce sera demain nuit, dit-elle. J'ai tenu onze jours, je tiendrai un après-midi. » Et, comme je ne répondais rien : « Perrin. Il y a une chose que tu peux faire pour moi et ce n'est pas de pleurer dans ce trou. Enlève-leur des hommes.
— Comment ?
— Tu es leur rapporteur, dit-elle, à deux gros la semaine. Alors rapporte. »
Je remis le tampon, le pavé, et je roulai deux tonneaux dessus. Je finis mes joints vers deux heures. Je dormis trois heures dans la paille de l'écurie avec les valets.
Et à sept heures du matin, je demandai à parler au capitaine.
Je lui vendis une histoire que j'avais bâtie dans le noir, et je la bâtis selon les règles de mon métier : sur du solide, avec du vide dedans.
Je lui dis qu'en descendant chercher du sable, la veille, à Vandenesse, j'avais entendu deux choses. La première, vraie, vérifiable, sans danger : le charron du bourg avait été payé pour remettre une roue à une charrette qui était repartie vers le nord dans la nuit — cela était arrivé, tout le bourg le savait, et c'était la charrette d'un marchand de sel. La seconde, fausse : que le lendemain de la Nativité de Notre-Dame, un homme seul avait acheté un cheval à Baume, en payant avec de la monnaie anglaise, et qu'il avait demandé le chemin de Sombernon, et qu'on l'avait revu depuis dans la grange abandonnée de la Combe-Charrette, au-dessus de Baume, où il y avait de la paille couchée et un feu.
Cette grange existe. La paille y est couchée. Il y a un feu tous les mois, fait par les bergers.
C'était la meilleure nouvelle du monde pour un homme comme Harcourt : cela sentait le courrier, cela sentait la relève d'un réseau, cela était à cinq lieues, cela ne mettait personne en cause.
« Qui t'a dit cela ?
— Ma mère, monseigneur, dis-je. Ma mère écoute tout et ne comprend rien. »
Il demanda à monsieur de Blaisy, avant midi, des hommes pour battre le haut de la vallée jusqu'à Sombernon. Oudot en détacha deux de ses sergents ; le capitaine y joignit dix archers de son détachement, avec ordre de coucher là-haut et de fouiller les granges du plateau.
Douze hommes de moins pour la nuit.
Il me donna aussi quatre gros, et je les pris, et j'ai gardé ces quatre gros pendant quarante ans dans une boîte, sans jamais les dépenser, sans savoir non plus les jeter.
Oudot de Blaisy voulut partir avec les hommes ; le capitaine le pria de rester : il y avait la question de l'après-midi.
Il me restait une chose à faire, la plus dangereuse de toutes, et je la fis à la fin de ce jour-là, à cinq heures, en descendant au bourg chercher deux paniers de sable.
Je passai à l'église de Vandenesse — non : à la chapelle du château même. Je ne peux pas mentir sur cela : c'est au château, dans la petite salle près de la chapelle où frère Matthew Cole travaillait l'après-midi, que je suis allé, en portant mon sable, comme un imbécile qui a compris qu'il n'y a plus de prudence possible.
Car j'avais toujours besoin du dernier mot.
Le mur m'avait répondu, et j'aurais dû m'en contenter. Il m'avait dit : plein en bas, creux sous la clef. J'en avais tiré que le passage était voûté et rempli de terre tassée, et que le vide courait sous la voûte. Mais je n'en avais que le son. Je n'avais pas la longueur du boyau. Je n'avais pas de quoi jurer à douze hommes qui allaient entrer là que le vide ne s'arrêtait pas à deux toises, contre un second bouchon, ou contre un éboulement, ou contre un mur qu'un seigneur prudent aurait fait monter au milieu, cent ans plus tôt, pour cette raison exacte.
Et cela, un homme l'avait écrit, en anglais, dans l'encre pâle, en sept lettres, à côté de sa marque.
Je posai devant le clerc, sur sa table, une plaque neuve.
J'y avais gravé la ligne entière : les six mots qu'il m'avait déjà traduits, la mesure barrée, la mesure réécrite, et le dernier mot, celui de la seconde main. Je l'avais gravée dans l'ordre, sans rien y mêler, sans une cote, sans une marque de carrier. Je n'avais plus le temps de ruser et il n'y a rien de plus visible qu'une ruse pressée.
« Mon révérend, dis-je, c'est la dernière fois que je vous demande quelque chose. Traduisez-moi cela en entier et je ne reviendrai plus.
— Ton charretier de Pouilly, dit frère Matthew Cole.
— Oui. »
Il regarda la plaque. Il ne la prit pas dans ses mains : il la regarda posée, sans la toucher, un peu penché, les deux mains à plat de chaque côté.
Il resta ainsi le temps qu'il faut pour dire un Ave.
Puis il alla à son coffre, en tira une liasse, en sortit un feuillet — un vieux, plié en quatre, gris aux plis —, le déplia sur la table à côté de ma plaque, et compara.
Je vis son doigt aller du feuillet à la pierre, du feuillet à la pierre, quatre fois.
Je vis son cou devenir rouge sous la tonsure.
« Où as-tu vu cette phrase ? dit-il enfin, et sa voix était tout à fait tranquille, ce qui était bien pire que s'il avait crié.
— Sur un papier que je ne sais pas lire, mon révérend.
— Un papier de qui ?
— D'un charretier.
— Reviens demain, dit frère Matthew Cole. Reviens demain matin. Je te l'écrirai. Je te l'écrirai en français, et je te le lirai moi-même, puisque tu ne sais pas lire. »
Il replia son vieux feuillet en quatre. Ses mains ne tremblaient pas, mais il le replia deux fois de travers avant d'y arriver.
Je remontai au cellier avec mes deux paniers de sable, et je fis en montant ce que j'aurais dû faire vingt jours plus tôt : je comptai ce qu'un homme sait quand il a écrit lui-même une chose et qu'il la revoit gravée dans la pierre par la main d'un manœuvre.
Il savait maintenant que le dossier volé sur le corps de Thomas Reed était dans la vallée.
Il savait que c'était un tailleur de pierre qui l'avait.
Et il savait, parce que je venais de le lui apprendre en propres lettres, que quelqu'un avait écrit une seconde fois sur son travail à l'endroit précis d'un passage muré.