Les pierres maîtresses
Frère Matthew Cole m'attendait le lendemain matin avec un feuillet écrit et deux mensonges.
Le premier mensonge fut sa figure. Il était aimable. En trois semaines, cet homme ne m'avait jamais parlé qu'avec un mépris tranquille, celui qu'un clerc d'Oxford doit à un manœuvre qui grave comme un enfant de six ans ; ce matin-là, il me fit asseoir. Il me demanda si le parapet avançait. Il me dit que le duc avait eu raison de m'employer.
Le second mensonge fut sa traduction.
« Voici ta ligne, dit-il. Je te la lis, puisque tu ne sais pas lire. »
Et il lut, en suivant la pierre du doigt :
« Le vieil ouvrage du temps de la bâtisse, sous la courtine, a été arrêté et rempli de maçonnerie sur toute sa longueur, du sol jusqu'à la voûte, sans vide ; l'épaisseur du mur en cet endroit est de douze pieds, et la reprise est aussi forte que le reste. »
Il posa le feuillet devant moi.
« C'est tout ? dis-je.
— C'est tout. Un chantier fini, un trou rebouché, un mur plein. Ton charretier transporte des vieilleries. Ce genre de note vaut deux liards : les clercs des places en écrivent des milliers pour dire qu'il n'y a rien à dire. »
Voilà. On a beau savoir qu'un homme va vous mentir, il y a un moment où le mensonge tombe et où il faut le regarder tomber sans bouger le visage. Je me souviens d'avoir eu très froid aux mains.
Car j'avais dans la tête, depuis trois semaines, vingt-six mots que ce même homme m'avait traduits de bonne foi, pour rire, en deux fois, un jeudi et un lundi, à l'église de Créancey, dans le temps où il ne me soupçonnait pas.
« Mon révérend, dis-je, montrez-moi rempli. »
Il me regarda.
« Pardon ?
— Sur la plaque. Montrez-moi du doigt le mot qui dit rempli. Je ne sais pas lire mais je connais les formes, c'est mon métier. Je voudrais l'apprendre. »
Il hésita une seconde de trop, puis il posa l'index sur le quatrième groupe de la ligne.
Le quatrième groupe de la ligne, il me l'avait traduit trois semaines plus tôt, dans le porche, sans y penser, en même temps que cinq autres. Ce n'était pas rempli. C'était dessous.
Je ne dis rien. Je ne dis rien du tout, et c'est peut-être la seule fois de ma vie où j'ai été plus fin qu'un homme instruit. Je pris le feuillet français que je ne pouvais pas lire, je le remerciai, je lui donnai les deux gros anglais que le capitaine m'avait payés pour mes bruits de vallée — il les prit, et je lui souhaite d'y avoir pensé quelquefois —, et je remontai au cellier.
En montant l'escalier, je fis le compte, et le compte était court.
Un homme ne fait pas dire à une ligne le contraire de ce qu'elle dit pour l'amour de l'art. S'il avait voulu me perdre, il n'avait qu'à me livrer : deux mots au capitaine et j'étais dans la troisième fosse avant midi. Il ne l'avait pas fait, et je devinais pourquoi : pour me livrer, il devait avouer que depuis trois semaines il traduisait, pour un manœuvre du pays, des morceaux de son propre dossier volé, en riant d'un charretier de Pouilly qui n'existait pas. Un capitaine comme Harcourt ne pardonne pas cela à un clerc. Frère Matthew Cole avait à choisir entre sa place, peut-être son cou, et la vérité, et il avait fait comme tout le monde.
Mais il avait fait autre chose, et je le vis en arrivant en haut de l'escalier : dans la cour, en bas, il parlait à Oudot de Blaisy, très vite, avec les mains, en montrant la porte du cellier.
Il ne pouvait pas lui dire ce garçon a le dossier, puisque cela l'accusait lui-même. Il lui disait, je le jurerais, quelque chose comme : faites fouiller ce maçon, faites fouiller sa maison, ce n'est pas un homme honnête, je le sens.
Et là, pour la première fois depuis vingt jours, la chance changea de côté. Car le mensonge du dominicain, en me trompant, m'apprenait exactement ce que j'avais besoin de savoir.
Un homme qui veut détourner quelqu'un d'un mur ne dit pas ce mur est plein si le mur est plein : il n'a rien à dire. Frère Matthew Cole avait pris la peine d'écrire de sa main que le passage était rempli sur toute sa longueur, du sol à la voûte, sans vide.
Il savait donc ce qu'il y avait derrière, il l'avait su avant moi, il l'avait écrit lui-même dans son dossier deux mois plus tôt, et Colart Roussel, en allant vérifier de son corps, l'avait confirmé et avait corrigé l'épaisseur.
Le mur était creux, et je venais d'en avoir la preuve par un homme qui me jurait le contraire.
Je passai la matinée à monter mon échafaudage.
Personne ne trouva cela étrange : j'avais fini les joints du bas, il me restait le haut de l'arc, on ne rejointoie pas une clef à neuf pieds depuis le sol. Je fis un plancher de quatre madriers à sept pieds, avec des poteaux, deux échelles, et je tendis devant, sur des cordes, deux vieilles bâches de charroi que j'allai chercher moi-même aux écuries, en expliquant à qui voulait l'entendre que le mortier frais ne doit pas prendre l'air du dehors et qu'un cellier est un courant d'air.
Derrière ces bâches, à sept pieds du sol, dans une cage de toile de six pieds sur trois, j'étais aussi seul qu'au fond de ma carrière.
À onze heures, j'ouvris le mur.
Je pris les quatre carreaux du sommet du bouchon, ceux que j'avais dégarnis jusqu'à huit pouces la veille et rebourrés de mortier mort. Ils sortirent à la main, l'un après l'autre, avec un peu de barre pour le premier. Je les posai sur le plancher dans l'ordre où ils étaient venus, marqués à la craie : un, deux, trois, quatre, comme on marque des claveaux qu'on doit remonter.
Derrière il y avait un trou noir de deux pieds de haut sur trois de large, et il en sortait un air froid qui sentait la cave et la terre morte.
Et derrière encore, il y avait le rampant.
Je vais essayer de dire ce que c'est, parce que j'y ai passé quatre heures et que je n'ai jamais rien fait de plus long.
Une voûte de dix pieds de large et de sept de haut à la clef, en pierre, avec la trace des planches de cintre encore imprimée dans le mortier, tout en bas, là où la voûte prend son départ sur les deux murs qui la portent. Au-dessous, de la terre. Une terre grise, mêlée de pierraille, tassée dure comme un chemin, en pente légère vers le dehors. Entre la terre et la voûte, un vide plat de deux pieds et demi au milieu, moins d'un pied contre les côtés.
Un homme y rampe sur le ventre, les bras devant, avec la voûte qui frotte les épaules, sur une terre sèche qui ne fait pas de bruit.
Il y avait neuf pieds à faire.
Neuf pieds, ce n'est rien : c'est une taille et demie. J'ai mis un quart d'heure à les faire la première fois. Il faut, pour comprendre cela, se rappeler que j'avais au-dessus de moi cinq toises de maçonnerie et de butte, que la chandelle que je poussais devant moi couchait sa flamme d'un côté puis de l'autre, que je ne pouvais pas tourner la tête, et qu'à chaque coude de terrain je me disais : voilà, ici, la voûte est descendue, et je ne passerai pas, et je vais rester là.
Au bout de neuf pieds, ma main toucha de la maçonnerie.
Le bouchon du dehors. Le beau parement clair qu'on voit du bas de Vandenesse, celui dont les assises ne se raccordent pas franchement, vu de derrière : de la pierraille, du blocage, des joints qu'on n'a pas tirés parce que personne ne devait les voir.
Et à trois doigts de ma main, sur la face intérieure de ce bouchon, gravés d'une pointe de fer dans le mortier encore tendre du jour où quelqu'un s'était couché là avant moi, il y avait deux traits obliques et un crochet.
Je restai un long moment le front sur la terre.
On ne peut pas expliquer cela à quelqu'un qui n'a pas travaillé la pierre. Un homme que je n'avais vu qu'une fois, mort, dans l'eau d'un gué, retourné par mes mains, dépouillé par mes mains, était venu ici. Il avait fait ce que je venais de faire : il avait ouvert, il avait rampé neuf pieds sur le ventre sous cinq toises de butte avec une chandelle, il avait touché ce bouchon, il l'avait mesuré, il était ressorti, il avait tout refermé, il était remonté à sa table et il avait barré le chiffre d'un autre pour écrire le vrai. Puis il avait laissé sa marque dans le noir, là où personne ne la verrait jamais, sauf celui qui viendrait par le même chemin.
Il ne l'avait pas laissée pour l'orgueil. Il l'avait laissée comme nous marquons nos pierres : pour que le compagnon qui suit sache que l'ouvrage a été fait par quelqu'un du métier.
J'y ai mis la mienne à côté, avant de repartir. Trois traits en pied-de-poule, qui est ma marque, celle de mon oncle et celle de mon grand-père. Elle y est encore, si l'on n'a pas rebâti ce mur.
Ensuite je travaillai, et c'est de cet ouvrage que je veux qu'on se souvienne, s'il faut se souvenir de quelque chose.
Un bouchon de ce genre, vu de derrière, est un mur de deux pieds et demi d'épaisseur : deux parements et un peu de fourrage entre eux. Le parement du dehors est beau, taillé, réglé, monté à joints fins : c'est celui qu'on voit de la vallée et je n'y ai pas touché, ni au fer, ni à la main.
Ce qui tient un tel mur, ce ne sont pas les belles pierres du parement. Ce sont trois ou quatre grosses pierres par assise, plus longues que les autres, qui traversent l'épaisseur d'un parement à l'autre et qui les cousent ensemble. Nous les appelons les parpaings, ou les pierres maîtresses. Un mur sans elles n'est plus un mur : c'est deux feuilles de pierre posées côte à côte, qui se tiennent par leur poids et par rien d'autre.
J'en ai ôté onze en quatre heures, couché sur le ventre, dans deux pieds et demi de hauteur, à la lumière d'une chandelle plantée dans un peu de terre.
On ne peut pas frapper, dans une position pareille, et il n'en était d'ailleurs pas question : un coup de maillet dans ce mur s'entendait de la cour. J'ai travaillé au fer et au coin de bois, comme on fend un banc en carrière : on cherche le joint, on le vide, on enfonce des coins de chêne secs, et l'on attend. Le bois qui se gonfle a plus de force qu'un homme. J'avais mouillé mes coins la veille dans le seau du cellier et je les avais gardés dans mon sac, dans un chiffon humide, et c'est la seule chose de tout cet ouvrage dont je peux dire que je l'ai vraiment prévue.
Chaque pierre maîtresse sortait de son lit avec un craquement de rien, en poussière. Je la tirais à moi, je la couchais sur la terre à côté de moi, et je bourrais le vide qu'elle laissait avec de la terre du rampant, pour que le parement du dehors garde son appui et ne bouge pas d'une ligne avant l'heure.
À la fin, j'ai passé la lame de mon couteau dans les joints du parement extérieur, du dedans, pour les vider sur toute la hauteur du rampant, sur trois assises, de gauche à droite, et j'ai fait cela avec un soin dont je ne me croyais pas capable, car il fallait que rien ne se voie du dehors et que rien ne tombe.
Voilà ce que j'ai laissé derrière moi, à neuf pieds dans un mur de forteresse : trois assises de belle pierre de taille, hautes de deux pieds et demi, larges de dix pieds, sans une seule pierre maîtresse, sans un joint vivant, appuyées sur de la terre en pente, et derrière elles un rampant vide de neuf pieds de long où trois hommes peuvent ramper à la file.
Un homme du dehors, debout au fond du fossé, la tête à hauteur de la naissance de l'arc, avec une poutre de charpente et trois compagnons pour la balancer, mettrait cela dedans en deux coups. Peut-être un.
Puis je suis ressorti à reculons — c'est le plus difficile, on ne voit pas où l'on va et la voûte prend les épaules —, j'ai remonté mes quatre carreaux marqués à la craie, un, deux, trois, quatre, calés au coin de bois, bourrés de mortier mort et tirés au fer proprement.
J'ai enlevé mes bâches. J'ai balayé.
Et j'ai appelé le maître d'œuvre de Semur pour qu'il reçoive mon ouvrage, parce qu'un ouvrage qu'on ne fait pas recevoir est un ouvrage qui inquiète.
Il vint avec sa lampe, à cinq heures, et il tapa. En bas, à hauteur de sa poitrine, comme tous les hommes du monde.
« Plein, dit-il. Bel ouvrage, garçon. Tu as la main.
— C'est de la pierre du pays, dis-je. Elle se laisse faire. »
Oudot de Blaisy vint à six heures avec quatre hommes et fouilla le cellier.
Il fouilla mon sac, mon tablier, mon panier de chaux, le tas de sable, les tonneaux du premier rang, la paille de l'écurie où j'avais dormi ; il fit ôter les madriers de mon échafaudage et les fit remuer un par un ; il regarda derrière l'arc — je veux dire qu'il regarda l'arc, ce mur muet, tout neuf de joints, avec ses quatre carreaux du haut posés depuis deux heures et déjà de la même couleur que le reste — et il le tapa lui-même, du poing, à hauteur de sa poitrine.
Il envoya aussi, ce soir-là, quatre hommes fouiller ma maison à Baume. Ils y trouvèrent ma mère, un lit, une huche, un saint Éloi de bois et des outils. Ils ne montèrent pas à la carrière ; ou s'ils y montèrent, ils virent ce qu'on voit : un abri de branches, des tas de déchets et deux grosses pierres d'attente qu'on ne remue pas à mains nues.
« Je te trouverai, dit Oudot en remontant l'escalier du cellier.
— Oui, monseigneur », dis-je.
Et je crois qu'il savait aussi bien que moi que sa dernière chance était passée, et qu'il la sentait passer, comme on sent passer un courant d'air dans une maison fermée.
Le reste de ce jour, je l'ai su par Perrenelle en descendant chercher du sable, et je le rapporte comme elle me l'a dit, derrière son four, à sept heures du soir, la voix plate.
La question avait eu lieu après midi, dans la salle basse, devant le père.
Le guetteur de Créancey avait parlé au bout d'une demi-heure. Il avait donné un nom : Colart Roussel. Il avait dit que c'était lui qui commandait, lui qui payait, lui qui recevait tout, et qu'il ne connaissait personne d'autre. Le clerc avait écrit ce nom, et il avait fallu une heure au capitaine pour comprendre qu'on venait de lui livrer un mort enterré depuis vingt jours contre le mur du cimetière de Créancey.
Jehanne Foucherot n'avait rien dit du tout.
« Rien du tout, dit Perrenelle. Le geôlier me l'a raconté trois fois parce qu'il n'en revient pas. Elle n'a pas crié, elle n'a pas répondu, elle a regardé son père pendant tout le temps. Le capitaine a fait cesser au bout d'un moment.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il part, dit-elle. Voilà la nouvelle et je te la garde pour la fin. On lui a écrit de Dijon : il doit y être avant la fin de la semaine. Messire Guyot a consenti qu'on remette les trois demain à l'aube, dans une charrette, sous escorte de Blaisy ; Harcourt voyage avec, et il fera continuer là-bas par des gens qui ont des outils et du temps. Les chevaux sont commandés pour la pointe du jour. »
Je posai mon panier de sable dans la poussière, devant le four, et je restai un moment à regarder la butte au-dessus de moi.
Cette nuit. Il n'y avait plus qu'une nuit et il n'y en aurait pas d'autre.
Je sortis du château à l'heure ordinaire, à la fin du jour, avec les autres ouvriers, mes outils dans mon sac.
On nous fouilla à la porterie, comme chaque soir — depuis que le capitaine était monté dans la vallée, messire Guyot avait ordonné qu'on fouille aussi bien en sortant qu'en entrant, et ses sergents s'en acquittaient avec la mauvaise humeur des gens qui obéissent à un ordre venu d'ailleurs —, et le clerc écrivit rien, et je passai la herse, et je descendis la rampe du bourg en boitant un peu, parce que quatre heures à plat ventre dans un mur laissent un homme raide comme un vieux.
À mi-pente, je me retournai, ce qu'il ne faut jamais faire.
La lumière du soir venait de côté, comme les trois premiers jours à la Chaume, et l'on voyait très bien, sur la courtine du couchant, le grand panneau plus clair dont les assises ne se raccordent pas.
Il n'avait pas bougé d'une ligne. Il était beau. Le mur avait raison depuis cent ans et il avait raison encore ce soir-là : rien ne se voyait, tout tenait, et il n'y avait plus dedans que du poids.
Je descendis à Vandenesse par le chemin des prés, j'entrai dans la grange des gens de la Chaume, où Raoul de Mussy attendait depuis la veille avec ses douze hommes, et je leur dis, tout debout, en dénouant mon sac :
« Vingt-deux pieds et quatre pouces depuis l'angle de la tour du couchant, mesurés au pied du mur. Six pieds de haut au-dessus du fond du fossé pour le milieu du panneau. Le vide commence là. Il vous faut une poutre de vingt pieds, quatre hommes pour la balancer, et de la corde pour la descente du fossé. Vous frapperez à six pieds, une fois, deux au plus. Cela entrera comme un couvercle.
— Et si cela ne rentre pas ? dit Raoul de Mussy.
— Alors j'aurai menti à un sergent du roi, dis-je, et vous aurez toute la nuit pour me tuer. Mais cela rentrera, messire. Je viens de passer quatre heures couché derrière ce mur, et il n'y a plus une pierre là-dedans qui touche sa voisine autrement que par son propre poids.
— Autre chose ?
— Deux choses. Ils partent pour Dijon à l'aube avec les trois prisonniers : c'est cette nuit ou jamais. Et il y a douze hommes de moins dans la place, parce que je les ai envoyés coucher à cinq lieues d'ici, sur le plateau, dans une grange où il n'y a que de la paille. »
Raoul de Mussy me regarda un long moment, et il fit alors une chose que je n'attendais pas : il ôta de son ceinturon un couteau à manche de corne et me le mit dans la main.
« Tu marcheras devant, dit-il. Mange, et dors deux heures si tu peux. Nous partons à la nuit noire. »