Deux noms

Je pris le chemin du haut au petit jour, et je descendis dans Créancey par les ruelles, entre les murs, à l'endroit où l'on voit brusquement tout le bas du village d'un seul coup d'œil.

Il y avait des chevaux partout.

Chez nous, un cheval est un événement. Là, j'en comptai onze dans les cours du bas, plus deux mules et une charrette à ridelles chargée de sacs de blé qui n'étaient pas des sacs de blé du pays, parce que le pays ne bat pas encore. Deux sergents en chaperon noir se chauffaient devant la porte de l'auberge. Un troisième, assis sur la margelle, faisait boire son cheval en le tenant par la têtière, et personne dans la rue ne le regardait, ce qui est la manière qu'ont les gens de regarder très attentivement.

Le mort était sous le porche de l'église.

Ils l'avaient monté du gué la veille, sur une claie, et posé là en attendant qu'on décide de qui il était et où il fallait le mettre. On l'avait recouvert d'une toile jusqu'au col. Deux femmes du bourg l'avaient lavé, parce que c'est un travail de femmes et parce que personne ne refuse cela même à un inconnu. Un sergent gardait le porche, mollement, en mangeant du pain.

Tout Créancey défilait. Une paroisse ne laisse pas passer une occasion pareille : on venait, on se signait, on regardait, on repartait donner son avis dans la rue. Je fis comme les autres. J'ôtai mon bonnet, j'entrai sous le porche, et je regardai le visage que j'avais retourné dans l'eau deux jours plus tôt.

Il était très différent, propre et peigné, avec la mâchoire liée d'une bande de toile. Cela m'a fait quelque chose que je n'attendais pas. Au gué, c'était une affaire ; sous le porche, avec sa bande de toile et ses mains croisées, c'était un garçon de mon âge dont la mère ne saurait rien.

« Avance », dit le sergent, la bouche pleine.

Je restai malgré tout le temps qu'il fallut, et j'écoutai, parce que la vraie richesse d'un porche d'église, ce sont les gens qui parlent devant.

Le nom vint tout seul, en trois fois.

D'abord par une femme, celle qui l'avait lavé, qui expliquait à sa voisine que ce Thomas Rid — elle disait Rid — avait le corps d'un homme qui n'avait jamais tenu une faux. Ensuite par le sergent, qui, fatigué qu'on lui demande, lâcha : « Thomas Rid, porteur de lettres du capitaine, et vous en saurez autant que moi. » Enfin par un clerc, un petit homme sec en robe grise qui vint sous le porche avec un rouleau et un écritoire pendu au cou, se pencha sur le mort comme sur un compte, et écrivit quelque chose en disant à mi-voix, avec une autre bouche que les nôtres, quelque chose comme Thomas Reed, en tirant sur le milieu du mot.

Le sergent répéta « Rid ». Le clerc dit, sans lever les yeux : « Reed. »

Je ne connais pas les langues. Je connais les hommes qui corrigent la prononciation des autres, et j'ai compris tout de suite deux choses : que ce clerc-là était anglais, et qu'il était content de l'être devant nous.

Puis vint la chose que je suis venu chercher sans savoir que je la cherchais.

La femme qui l'avait lavé — la Guillemote, celle de la maison basse près du gué de Créancey — dit au clerc qu'elle avait mis à part le linge et qu'il fallait le rendre à quelqu'un, et qu'à son avis ce n'était pas le linge d'un domestique, parce qu'une chemise pareille valait deux de ses robes.

« Marquée ? demanda le clerc.

— À l'encolure, dit-elle. Deux lettres, brodées petit, au fil rouge. »

Le clerc se fit apporter la chemise, la retourna, regarda l'encolure et haussa les épaules.

« C et R, dit-il. Cela ne veut rien dire. Ces gens achètent leurs chemises aux fripiers, et les fripiers vendent celles des morts. »

Il le dit du ton dont on ferme une porte, et il écrivit autre chose sur son rouleau.

Moi, je ne sais pas lire, mais je sais compter jusqu'à deux, et je sais qu'un homme qui s'appelle Thomas Reed ne porte pas au col les lettres d'un nom qui commence autrement. Je ne pouvais pas nommer les lettres. Je pouvais retenir leurs formes, et je les ai retenues : la première comme un croissant de lune ouvert du mauvais côté, la seconde comme une jambe avec un pied qui part en arrière.

Et la Guillemote, qui n'avait pas fini, parce que les femmes qui lavent les morts ne finissent jamais quand un clerc les renvoie, ajouta pour tout le porche :

« Et il avait ça cousu sous le col. »

C'était un petit plomb de pèlerin, gros comme une pièce, tout usé, avec un cavalier dessus et une écriture autour. Deux ou trois personnes tendirent le cou. Un vieux dit que c'était le saint Martin de Tours, qu'il en avait vu de pareils à un cousin revenu de là-bas, et il raconta pour tout le porche comment le saint avait coupé son manteau en deux d'un coup d'épée pour en donner la moitié à un pauvre qui grelottait sous une porte de ville. Le clerc anglais reprit le plomb, le tourna dans ses doigts, et le posa avec les autres affaires sans rien écrire du tout.

Un homme au service du roi d'Angleterre, tué par quatre cavaliers qui n'étaient pas des voleurs, avec la croix rouge sur la manche, deux lettres qui n'étaient pas les siennes dans son linge, et cousu sous son col un saint de la Loire.

Je sortis du porche et j'allai m'asseoir sur le mur, en face, pour laisser cela se ranger.

De là, j'entendis encore deux choses.

La première fut une dispute entre le sergent et le marguillier, à propos de la terre où l'on mettrait le corps. Le marguillier ne voulait pas de lui dans le cimetière : un inconnu, sans témoin de sa vie, dont personne ne pouvait dire s'il était mort en état de grâce ni même s'il était chrétien à notre manière. Le sergent répondit que c'était un homme du roi d'Angleterre et qu'il serait enterré comme tel, avec ou sans le curé, et qu'on verrait bien qui de l'Église ou de monsieur de Blaisy — au nom du seigneur — aurait le dernier mot dans cette paroisse. Ils finirent par convenir du bout du cimetière, contre le mur, du côté des enfants morts sans baptême. On l'y mit le lendemain sans messe.

La seconde vint d'un garçon qui gardait des oies au bas du village et qui racontait pour la dixième fois, à qui voulait, qu'il avait vu passer le mort vivant.

« Deux jours avant. Il montait de par en bas, du côté de Vandenesse, sur un cheval bai. Il m'a demandé le chemin.

— Quel chemin ?

— Celui de Pouilly, dit le garçon. Et il me l'a demandé en français, comme vous et moi. »

Personne ne fit attention à lui, parce qu'il avait douze ans et que sa mère est simple. Moi, je fis le compte dans ma tête : un homme qui vient de Vandenesse, qui parle français à un gardeur d'oies, qui demande la route de Pouilly, et qu'on trouve mort deux jours plus tard au gué de La Lochère, qui n'est pas du tout sur le chemin de Pouilly.

Il n'allait pas à Pouilly. Il l'avait dit pour dire quelque chose. Il descendait au gué, et le gué n'est le chemin de personne.


Un valet vint me trouver là moins d'une heure après.

« C'est toi le tailleur de pierre de Baume ? Le maître te demande au meix. »

Sur le moment, je ne m'en étonnai pas. On me demande souvent, et un homme de mon métier qu'on voit assis dans un bourg finit toujours par se faire employer avant le soir. Ce n'est que bien plus tard que j'ai refait le compte des heures : j'étais entré dans Créancey au petit jour, je n'avais parlé à personne d'autre qu'au sergent du porche, et le maître du meix de Saint-Bazille savait déjà mon métier et mon hameau.

La maison forte est en bas, près de l'eau, entourée de son fossé, avec deux tours rondes et un pont de bois qu'on ne lève plus depuis longtemps. On y entre par une cour où il y a toujours du monde. Ce matin-là, il y avait aussi deux chevaux de sergents attachés à l'anneau, et cela comptait.

Hugues de Créancey vint à moi dans la cour, sans me faire attendre, ce qui n'est pas l'usage des seigneurs.

Il devait avoir cinquante ans, sec, propre, la voix posée, avec des mains de cavalier et pas de gras au visage. Il me parla comme à un homme dont on veut quelque chose, ni haut ni bas, et il me mena voir la margelle de son puits, qui se fendait en trois endroits, et le pied d'un mur du côté du fossé, où l'eau travaillait depuis des années.

Je regardai. J'expliquai. Le puits n'était rien : de la pierre gelée trop souvent, à changer sur trois assises. Le mur du fossé était plus grave et personne ne l'avait vu, parce que le mal était sous l'eau : le mortier des premières assises était lavé, on pouvait tirer le gravier à la main, et un jour ou l'autre le parement se déverserait dans le fossé avec le chemin de ronde par-dessus.

« Combien de journées ? dit-il.

— Le puits, quatre. Le mur, on ne peut pas le dire avant d'avoir vidé et sondé. Trente, peut-être. Il faudrait un mortier plus gras et de la pierre du haut, pas de celle-ci.

— Tu me diras cela plus tard. »

Il fit un signe, et un valet m'apporta trois sous et un pain blanc comme je n'en avais pas mangé de l'année. Trois sous pour avoir regardé un puits. Je les pris parce qu'on ne refuse pas, et parce que je fus flatté, et j'ai eu honte, ensuite, d'avoir été flatté si facilement.

Un des sergents traversa la cour à ce moment-là. Hugues se tourna vers lui à demi et dit, d'une voix plus haute et plus lente que celle dont il m'avait parlé :

« Est-ce qu'on a fini de fouiller mes granges, ou faut-il que j'y fasse porter des chandelles ? Dites à monsieur de Blaisy que tout ce qui est à moi est au duc, et qu'il peut ouvrir jusqu'à mes coffres. Il y trouvera des quittances. »

Le sergent grommela quelque chose de poli et passa.

Alors Hugues se remit à me parler du mur, et, dans le même mouvement, sans changer de ton, comme s'il parlait encore de la pierre :

« On dit qu'on a pris des papiers à ce mort qu'ils ont mis sous le porche. »

Je regardai le fossé.

« On le dit.

— Les papiers sont ce qui tue le plus, dans ce pays, dit-il. Une lettre reste. Un homme oublie, une lettre non. Si un jour tu trouves une lettre sur un chemin, tailleur de pierre, ne la porte pas à celui qui la cherche : il faudra bien qu'il te fasse taire ensuite. »

Il disait cela en regardant l'eau du fossé, comme s'il parlait des mortiers lavés.

« Je ne trouve que des cailloux, dis-je.

— C'est une bonne vie », dit-il.

Il me raccompagna à la porte de la cour et, sur le seuil, il ajouta que je pouvais revenir quand je voudrais, qu'il y avait toujours de la pierre à voir chez lui, et qu'un homme qui sait ce qu'il y a sous l'eau d'un fossé est utile plus souvent qu'on ne croit.

Je repris la rue en montant, avec mes trois sous, mon pain blanc et l'impression désagréable d'avoir été mesuré de la tête aux pieds par quelqu'un de plus habile que moi.


Il me restait à trouver un homme qui sût lire l'anglais, et le pire est que je savais déjà où il était.

Je retournai à l'église. Le clerc anglais y travaillait, installé sur un banc qu'on lui avait porté près de la fenêtre, avec son écritoire, ses rouleaux, un cornet d'encre et un couteau à plumes. Un garçon lui tenait la lumière du jour en écartant un volet. Il portait l'habit d'un religieux, et j'appris dans la rue ce que tout Créancey savait déjà : c'était frère Matthew, chapelain et clerc du détachement, celui qui tient les lettres, les comptes et les inventaires, et qui, depuis quinze jours, faisait lever le fourrage par billets que les sergents d'Oudot portaient de porte en porte, avec une politesse qui rendait les gens fous.

Je m'approchai, le bonnet à la main, et je fis ce que je fais toujours quand je veux savoir sans demander : je posai une question idiote sur une chose vieille.

Il y a dans le pavement de cette église une dalle usée, avec un bord d'écriture tout autour et une crosse au milieu. J'ai marché dessus toute ma vie.

« Mon révérend, dis-je, savez-vous ce qui est écrit là ?

— Tu ne le sais pas ?

— Je ne sais pas lire. »

Il me regarda alors comme on regarde un animal qui parle, avec un intérêt véritable, et sans aucune méchanceté, ce qui est bien pire.

« Comment travailles-tu ?

— Avec la main et les nombres. Les nombres, je les sais.

— Ah. Les nombres. »

Il se leva pourtant, vint sur la dalle, chassa la poussière du pied, et lut à voix haute, en latin, puis en français, le nom d'un curé mort depuis cent trente ans et la prière qu'on demandait pour lui. Il lisait bien, avec plaisir, en suivant du doigt les endroits où la pierre est mangée et en devinant ce qui manque. Un homme qui aime lire à haute voix devant quelqu'un qui ne peut pas.

« Voilà, dit-il. Voilà ce que disent tes morts, et tu marches dessus depuis vingt ans.

— Vous lisez donc le latin.

— Le latin, le français et ma langue.

— Votre langue, mon révérend, c'est celle de la croix rouge ?

— C'est l'anglais », dit-il, et il retourna à son banc, satisfait de moi comme on est satisfait d'un chien qui a rapporté le bâton.

Je restai un moment sur la dalle du curé mort.

Sept feuillets sous ma chemise, à trois pas d'un homme capable de me dire mot pour mot ce qu'ils disaient. Il suffisait de les poser sur son écritoire. Il les lirait, il comprendrait avant moi, il appellerait le sergent, et à midi je serais pendu au premier arbre du bas du village avec le hameau de Baume qui brûlerait derrière moi comme Oudot l'avait promis.

Il fallait donc les lui faire lire sans les lui donner. Cette idée-là, je l'ai eue debout sur cette dalle, et elle m'a fait le même effet qu'un joint qui s'ouvre : d'abord rien, puis tout.

Je sortais quand j'entendis les sergents devant l'auberge.

Ils étaient trois maintenant, avec du vin, et ils parlaient de leur capitaine sans se cacher, comme des hommes qui se plaignent d'un maître dur en s'assurant qu'on les entende.

« Il sera là avant la fin de la semaine.

— Tant mieux. Que ce soit lui qui fouille les fosses à fumier.

— Ne dis pas de bêtises. L'Anglais ne fouille rien de ses mains, et il n'a pas le droit de toucher un homme du duc. Il dira ce qu'il veut à monsieur de Blaisy, monsieur de Blaisy le fera écrire par un autre, et c'est nous qui le ferons. Et alors ce ne seront plus les fosses qu'on ouvrira, ce seront les gens. À Pouilly, au printemps, Blaisy en a fait parler quatre en une nuit, et il n'y en avait qu'un qui savait quelque chose.

— Alors il faudrait que ces papiers se trouvent avant.

— Ils se trouveront. Ils sont dans une maison de la vallée. Ils sont forcément dans une maison de la vallée. »

Je m'arrêtai chez le maréchal pour prendre le fer que j'étais censé venir chercher, et je remontai la rue sans me presser, avec mon pain blanc sous le bras.

Un mort qui portait deux noms, un seigneur qui payait trois sous pour un puits et me conseillait de ne pas rapporter les lettres trouvées sur les chemins, un moine anglais qui lisait le latin des tombes pour se distraire, un capitaine d'outre-mer sur les routes, et un lieutenant du duc tout prêt à lui ouvrir des gens.

Et dans une maison de la vallée, en effet, il y avait sept feuillets. Sauf qu'ils n'étaient pas dans une maison : ils étaient sur le dos d'un tailleur de pierre qui remontait vers Baume, et ce tailleur de pierre venait de décider de les faire traduire par le clerc du capitaine.