Eaux troubles

Je partis de Baume avant le jour, parce qu'on m'attendait à Vandenesse pour un pignon qui s'ouvrait.

C'était un mur qu'un autre avait monté trop vite, dix ans plus tôt, avec de la pierre prise trop près de la surface. Il travaillait depuis, comme travaille tout ce qu'on bâcle. Le fermier m'avait fait dire qu'une fente y laissait maintenant passer le doigt. J'avais mis dans le sac mes ciseaux, la broche, le cordeau et deux coins, et je comptais deux jours de besogne, la nuit chez eux dans le foin.

L'air, en bas, était froid comme de l'eau. Il l'est toujours au fond de chez nous, même à la fin d'un été qui a cuit les plateaux. La Vandenesse faisait son bruit, la brume tenait à hauteur de genou sur les prés, et les Roches, de l'autre côté, n'étaient encore qu'un noir plus épais que le reste. Je connaissais le chemin assez pour n'avoir pas besoin de le voir.

Je trouvai Jehanne au sortir des jardins du haut, un panier au bras.

« Toi, dis-je. À cette heure. »

Elle s'arrêta. Elle avait le visage de quelqu'un qui a mal dormi et qui a décidé que cela ne se verrait pas.

« Des coiffes à porter à Créancey. Mon père veut qu'elles y soient tôt.

— Donne, je descends aussi.

— Tu ne vas pas à Créancey.

— Je vais jusqu'à la fourche, c'est le même chemin. »

Elle me laissa le panier. Ses doigts étaient froids ; le bout de l'index avait cette petite entaille noire que font les aiguilles quand on coud trop vite. Nous marchâmes un moment sans parler, dans ce bruit d'herbe mouillée. Le bas de sa robe était raide de boue séchée, alors que le chemin, depuis trois jours, était sec comme un four. Je vis cela comme on voit tout, sans y penser, comme je vois une pierre mal posée dans un mur devant lequel je passe : cela se range quelque part et ça ne ressort pas.

« J'ai taillé une pierre pour rien, dis-je. Un bloc du fond de la carrière. Personne ne l'a demandé.

— Je sais. Tu me l'as montrée avant-hier.

— Je te l'ai montrée avant-hier, oui. »

Elle rit un peu, et j'aimais mieux ce rire que tout ce que j'avais à faire ce jour-là.

« Après les récoltes, dis-je, il faudra bien qu'il dise oui.

— Il dira oui quand il n'aura plus le choix.

— Alors je m'arrangerai pour qu'il ne l'ait plus. »

À la fourche, je lui rendis son panier. Elle prit à main gauche, vers les toits étagés de Créancey, et moi tout droit, en suivant l'eau. Je me retournai une fois. Elle marchait vite, la tête un peu baissée, et je me dis qu'un jour je lui achèterais des souliers qui tiennent le mouillé. Je ne savais encore rien de ce qui m'attendait en bas.


Le jour se leva pendant que je descendais. La vallée s'ouvre par là, les aulnes se serrent contre la rivière, et le chemin devient un couloir entre l'eau et la pente : on n'y voit pas loin devant soi.

Je sentis d'abord que quelque chose n'allait pas, sans savoir quoi. Les corbeaux étaient trop nombreux au-dessus du gué de La Lochère et faisaient trop de bruit pour l'heure. Puis, en approchant, je vis la boue.

Des chevaux étaient venus là, ferrés, quatre au moins, et ils avaient piétiné les deux rives. Ce n'était pas le passage d'un cavalier qui traverse : c'était le désordre d'hommes qui descendent, qui tournent, qui attendent. Les roseaux étaient couchés sur une largeur de charrette. Le vieux tronc qu'on a mis en travers pour se tenir avait une écorchure fraîche, blanche, à la hauteur d'une main.

L'homme était couché à demi dans l'eau, les jambes prises par le courant, la tête et une épaule échouées sur le gravier de la rive.

Je restai un long moment sans avancer. Je pensais, bêtement, qu'il fallait attendre que quelqu'un vienne. Mais il ne passe personne à cette heure au gué de La Lochère, et j'étais ce quelqu'un.

Il était jeune, moins de trente ans, brun, la barbe faite depuis deux ou trois jours. Il n'avait pas la figure d'un homme d'ici. Je le retournai, ce qui n'était peut-être pas à faire, mais je voulais voir si je le connaissais ; on connaît beaucoup de visages, dans un métier qui va de chantier en chantier. Je ne le connaissais pas.

Il avait reçu deux coups par-derrière, un aux reins, un plus haut. La chemise était collée, l'eau avait tout lavé et il n'y avait presque plus de sang, seulement les trous, nets, comme on en fait avec une lame étroite et sans hésiter. Cela ne s'était pas discuté longtemps.

Le reste, je le lus comme on lit un mur.

Ses bottes étaient des bottes de cheval, usées à l'intérieur du mollet, et il avait encore un éperon au pied gauche ; l'autre manquait, et je le retrouvai plus tard dans la boue à trois pas. Or il n'y avait pas de cheval, et les traces des quatre montures repartaient toutes ensemble vers l'aval. On lui avait donc pris sa bête, ou il l'avait perdue avant.

Sa besace était vidée, retournée, les courroies coupées ; à côté, dans la vase, des tablettes de cire cassées en deux et une plume tordue. Sa bourse avait été tranchée au ras de la ceinture. Il avait au flanc l'étui d'un couteau à tailler les plumes, et les doigts de la main droite, sur le côté, étaient tachés d'un noir qui n'était pas de la terre. De l'encre. J'en avais vu sur les mains du clerc qui écrit nos marchés à Créancey.

Un homme de cheval qui portait des lettres et qui écrivait lui-même. Pas un marchand : un marchand ne se fait pas tuer à quatre.

Et il n'était pas du camp que j'aurais cru.

Sur la manche gauche, à l'épaule, il y avait une croix de drap rouge cousue sur le fond sombre. Le couteau qui avait ouvert la manche l'avait à moitié emportée et elle pendait par trois points, mais la laine, dessous, était restée neuve là où la croix l'avait protégée du soleil. Elle y était depuis des semaines. Cette croix-là, on la voit depuis le printemps sur ceux qui montent à Châteauneuf par la vallée, les gens d'outre-mer qui parlent en avalant la fin de leurs mots, paient comptant et logent où le seigneur veut bien les mettre. C'était la marque des Anglais, les alliés de notre duc.

Alors je m'assis sur mes talons, dans l'eau froide, et je regardai la boue.

Car un homme à cette croix, chez nous, ce n'est pas un homme qu'on saigne au bord d'un chemin. Non qu'il commande : ceux-là ne commandent rien en Bourgogne. Ils demandent, ils achètent, ils font écrire leurs volontés par un autre, et pour prendre un homme du duc il leur faut nos sergents et le sceau de quelqu'un d'ici. Mais c'est l'allié. Qu'on en trouve un percé dans notre rivière, et il ne viendra pas un prévôt de village : il viendra les gens du bailli d'Auxois, avec des lettres, un greffier et des chevaux à nourrir, et ils resteront tant que personne n'aura avoué. Un voleur de chemin sait cela mieux que moi et laisse passer celui-là pour attendre le marchand suivant. Pour en tuer un à quatre, par-derrière, et lui ouvrir ensuite ses vêtements couture par couture, il fallait ne craindre ni le bailli ni le duc. Donc ou bien ce mort n'était pas ce que disait sa manche, ou bien ceux qui l'avaient tué avaient de quoi se couvrir.

Dans les deux cas, l'affaire ne regardait ni Baume, ni moi, ni personne qui tient à ses toits.

Et ils l'avaient fouillé. Bon Dieu, comme ils l'avaient fouillé. Les manches ouvertes à la couture sur toute la longueur, les deux tiges des bottes fendues au couteau, la ceinture décousue, le chaperon retourné et sa doublure arrachée, jusqu'aux semelles décollées. Ce n'étaient pas des voleurs. Un voleur prend la bourse et s'en va. Ceux-là avaient pris la bourse aussi, mais après ; ils étaient venus chercher une chose précise, plate, qui se cache dans du drap.

Je me relevai, et c'est là que la peur m'est venue pour de bon. Pas de lui : de nous.

Un mort de cette sorte, sur un chemin, cela ne reste pas un mort. Cela devient des sergents et des lettres, des questions à toutes les portes, du grain pris pour nourrir les chevaux de ceux qui posent les questions, et à la fin un innocent pendu parce qu'il aura répondu de travers. J'avais vu ce que la troupe avait fait à un hameau au-dessus de Sombernon, deux hivers plus tôt, pour un valet tué dans une grange. Ils n'avaient jamais trouvé le meurtrier. Ils avaient trouvé le hameau.

Ma journée était simple : je pouvais reprendre mon chemin, aller à Vandenesse, poser mon cordeau sur un pignon et n'avoir rien vu.

C'est la boue qui ne m'a pas laissé partir.

Il y avait deux couches de traces.

Les premières étaient prises, sèches sur les bords, faites la veille au soir quand la terre était encore molle du passage de l'eau. Les autres étaient posées par-dessus, plus creuses, plus fraîches, et la rosée de la nuit ne s'y était pas déposée : deux hommes seulement, à pied, un cheval tenu à l'écart. Ils étaient revenus dans la nuit. Ils étaient revenus avec de la lumière — il y avait sur une pierre plate une coulée de suif qui n'y était pas venue toute seule — et ils avaient recommencé : les roseaux coupés à la serpe sur deux brassées, l'eau sondée, la vase remuée autour du corps.

Ils cherchaient encore. Donc ils n'avaient pas trouvé.

Et ce qu'on n'a pas trouvé à la chandelle, on revient le chercher au jour.


Je fis ce que je n'aurais pas dû faire et que je refis ensuite chaque fois qu'il fallut choisir : je décidai de comprendre avant d'avoir peur.

Je le tirai hors de l'eau, sur le gravier, à deux mains, en le prenant sous les bras. Il était plus lourd qu'une pierre de même taille, comme tous les corps sortis de l'eau. Je le posai sur le côté et je repris son habit là où les couteaux étaient passés, non pour chercher ce qu'ils avaient cherché — je ne savais pas encore qu'il y avait quelque chose — mais parce que j'ai la manie de vérifier l'ouvrage des autres.

C'est un défaut de tailleur de pierre. Quand un homme m'a fait un mur, je regarde ses joints. Ceux-là avaient bien travaillé : sous les bras, aux entournures, à la ceinture, partout où l'on coud une cachette parce que c'est facile à coudre. Ils avaient tout ouvert.

Le pan de derrière, non.

Le vêtement était un pourpoint de bonne laine sombre, à basques courtes, doublé de toile. Sur le pan de derrière, la doublure faisait une couture de plus que sur le devant. Une couture de trop, dans un ouvrage soigné. Je passai le pouce dessus. Dessous, c'était raide.

Je restai accroupi, les mains dans l'eau jusqu'aux poignets, à me demander si j'allais ouvrir.

Le jour montait. En bas, la vallée tenait encore sa brume, mais les hauteurs commençaient à jaunir, et un cheval qui vient au pas dans ce couloir d'aulnes ne s'entend pas de loin : on entend l'eau, et puis on entend l'homme quand il est sur vous. Je me relevai deux fois pour regarder vers l'aval. Deux fois je ne vis que les corbeaux et un vol de canards qui remontait la rivière.

Puis j'ouvris.

Ce n'était pas une poche. Une poche, cela se voit : il y a une entrée, une bouche, un rentré. Ici, la fente était prise dans un pli du vêtement, cousue par l'intérieur, et le fil suivait exactement le dessin de la couture voisine, si bien qu'il n'y avait rien à voir même en regardant. Il fallut la pointe de mon couteau, et de la patience, et je coupai de travers en tremblant un peu.

Dedans, un paquet plat, enveloppé de peau huilée, à peine humide.

Quelqu'un avait cousu cela lentement. Le fil était double, tourné, arrêté à l'intérieur par un point que je n'aurais pas su nommer, et l'idée me traversa que j'avais déjà vu coudre comme ça, quelque part, chez nous. L'idée passa comme passe une hirondelle. Je ne la retins pas. J'avais autre chose sous les yeux.

Il y avait sept feuillets, pliés en quatre, cinq de papier et deux de parchemin mince. J'en dépliai un sur mon genou, en tournant le dos au vent.

De l'écriture. Serrée, régulière, une écriture d'homme payé pour écrire, avec des mots courts et des lignes trop serrées. Je déchiffre quelques mots de français quand ils sont gros et que personne ne me regarde, et j'ai mis vingt ans à ne pas en être honteux ; là, je n'accrochai rien. Pas un nom. Pas un saint. Rien qui ressemblât à ce que le clerc met en tête de nos marchés.

Mais il n'y avait pas que de l'écriture.

Il y avait des traits. Des traits tirés à la règle, des angles, un retour d'équerre, ce que le maître d'œuvre appelle une épure et ce que nous appelons, nous, un tracé. Et le long des traits, en petits paquets, des chiffres.

Les chiffres, ceux-là, je les connais. Un tailleur de pierre qui ne sait pas ses nombres travaille pour rien. Je vis des pieds, des pouces, des toises, alignés dans la marge comme sur un mémoire de chantier ; et je vis, à trois endroits, la même façon de barrer un compte pour en écrire un autre à côté.

Quelqu'un avait mesuré quelque chose, très soigneusement, et l'avait écrit dans une langue qui n'était pas la mienne.

Je ne compris rien de plus ce matin-là. Je voudrais dire que j'ai su tout de suite, mais je ne savais pas. Je savais seulement trois choses, et elles suffisaient à me serrer le ventre : qu'un homme était mort pour ces feuilles, que quatre hommes les cherchaient encore, et que si les traits de plume ne me disaient rien, les traits de règle, eux, me parlaient. Ce n'était pas un compte de marchand. C'était de la mesure de pierre.

Je repliai tout, je remis la peau huilée par-dessus, et je glissai le paquet dans mon dos, sous la chemise, contre les reins, où la ceinture le tenait. Il y resta cinq jours : cinq jours à le porter contre ma peau et à dormir dessus, parce que dans une maison de deux pièces où entre qui veut il n'y a pas un coin dont un homme puisse dire qu'il est à lui seul.

Ensuite je rangeai la place.

Je le remis comme je l'avais trouvé, les jambes dans le courant, la joue sur le gravier, le bras replié dessous, et j'allai chercher son éperon pour le remettre où il était tombé. Je rabattis la doublure sur ma coupure, du mieux que je pus, et je crois qu'un homme pressé n'y aurait rien vu. J'effaçai mes genoux dans le gravier. Puis j'entrai dans la rivière et je marchai dedans, contre le courant, sur une bonne portée d'arc, avant de reprendre la terre : la boue de cette rive garde les pas mieux que la cire, et mes semelles sont ferrées de clous que tout le monde connaît à trois villages d'ici.

En sortant de l'eau, je vis les roseaux.

Sur ma rive, en amont du gué, une touffe était couchée, cassée bas, sur la place d'un homme accroupi. Aucune trace de sabot n'allait là. Je pensai à un chien, à une bête venue boire, à un héron dérangé. Je le pensai vite, parce que le jour montait et qu'il me fallait partir, et pendant longtemps je n'y suis plus revenu.

Je ne l'ai pas dit à ceux de La Lochère. Je n'ai pas frappé aux portes du hameau pour crier qu'il y avait un mort au gué. Je m'en suis confessé depuis. Ce matin-là, je me suis dit qu'ils reviendraient au jour, qu'ils le trouveraient eux-mêmes, et que celui qui parle le premier est celui qu'on interroge le plus longtemps.

Je ne suis pas allé à Vandenesse non plus. On ne porte pas une chose comme celle-là dans le foin d'une maison qui n'est pas la sienne. Je remontai la vallée, et j'eus tout le temps de me préparer une raison : mes ciseaux étaient à retremper, la forge de chez nous est meilleure, je redescendrais le lendemain. C'était vrai, d'ailleurs. Mes ciseaux étaient toujours à retremper.

Le soleil prit les hauteurs, et le fond du vallon resta gris longtemps après. Je marchai vite. Je n'avais rien volé à personne. J'avais seulement ramassé, dans l'ourlet d'un mort, ce que quatre hommes à cheval cherchaient à la chandelle, et je le rapportais chez moi, contre ma peau, à Baume, où il y a trente feux, une chapelle, ma mère, et la fille qui m'avait donné son panier une heure plus tôt.