La fouille
Ils étaient neuf, avec Oudot de Blaisy devant.
Je ne le connaissais pas encore, mais je n'eus pas besoin qu'on me le nomme. Il montait un cheval qui n'était pas fait pour la boue de chez nous, il portait ses cheveux courts sous un chaperon noir, et il regardait le hameau comme moi je regarde un mur : en cherchant tout de suite les endroits où l'on peut entrer.
Deux de ses hommes restèrent sur le chemin du bas, à l'entrée du vallon. Deux montèrent se poster à la fourche du chemin du haut, sans qu'on le leur dise, ce qui voulait dire qu'ils savaient où il allait. Les autres descendirent de cheval devant la chapelle Saint-Gervais et attendirent.
Ce fut le silence qui me fit peur, plus que les hommes. En temps ordinaire, un cavalier dans le vallon fait sortir les enfants et aboyer les chiens. Là, les portes se sont fermées, et Baume est devenue un tas de pierres avec de la fumée dessus.
« Que tout le monde vienne », dit Oudot.
Nous vînmes tous. Trente feux, cela fait moins de cent âmes en comptant les vieux et les petits, et nous tenions sans nous serrer sur le devant de la chapelle. Ma mère était derrière moi. Martin Foucherot s'était mis au premier rang, le bonnet à la main, et Jehanne se tenait à trois pas de lui, les mains dans son tablier, à sa place ordinaire, celle où on ne la regarde pas.
Oudot ne monta pas sur une pierre pour parler plus haut que nous. C'est la première chose que j'ai comprise de lui : il n'avait pas besoin de nous faire peur pour être obéi, et il le savait.
« Il y a trois jours, dit-il, un homme au service du roi d'Angleterre a été tué au passage de La Lochère. C'était un porteur de lettres. On lui a pris ce qu'il portait. »
Il laissa cela poser, comme on laisse poser un joint.
« Je ne cherche pas son meurtrier ici. Je cherche des papiers. Sept ou huit feuillets, du papier et du parchemin, écrits en anglais. Ils ne valent rien pour vous : personne dans ce vallon ne peut les lire, ni les vendre, ni s'en servir. Ils valent beaucoup pour un hôte de monseigneur de Châteauneuf. Et ce qu'un hôte de monseigneur veut, je le veux. »
Puis il nomma des gens.
C'est là que j'ai su à quoi nous avions affaire. Il ne dit pas « vous autres » ni « ce hameau ». Il dit : le forgeron Girart, qui a un cousin à La Lochère. Il dit : la veuve Chaline, dont le fils sert chez les gens de Pouilly. Il dit : maître Foucherot, qui fournit du drap à ses hommes et qui est un honnête marchand, et Martin s'inclina jusqu'à en perdre son bonnet. Il connaissait nos noms, nos parentés, nos dettes et nos absents. Il les avait appris quelque part, et cela lui avait pris moins de temps qu'à nous pour aller à Créancey et revenir.
« Celui qui apporte les feuillets aura quatre écus et ma parole qu'on ne lui demandera pas où il les a pris, dit-il. Celui chez qui on les trouvera sera pendu avec sa maison brûlée derrière lui. Celui qui sait et se tait sera pendu aussi, mais plus tard, quand un autre aura parlé. »
Il attendit encore un peu. Personne ne dit rien.
« Bien », dit-il, comme si nous venions de nous mettre d'accord entre gens raisonnables, et il envoya ses hommes dans les maisons.
Je les regardai faire avec les sept feuillets contre ma peau, sous la chemise, retenus par la ceinture, à la hauteur des reins.
Ils ouvrirent tout. Les coffres, les paillasses, les huches à pain, les tas de foin qu'ils sondèrent avec une lance, la fosse à fumier, les fours, le clocher de la chapelle où ils firent monter un garçon parce qu'aucun d'eux ne voulait monter à l'échelle. Ils étaient méthodiques et sans colère. Un vieux qui protesta reçut le manche d'une hache dans le ventre, une seule fois, sans hargne, comme on écarte une branche.
Dans mon appentis, ils vidèrent le sac d'outils sur la terre battue, retournèrent les sacs de sable, écartèrent les gabarits, et l'un d'eux sonna du poing les deux pierres d'attente en se demandant tout haut si elles étaient creuses. Ils me firent ouvrir la caisse à cordeaux. Ils ne me touchèrent pas. Je restai debout dans la porte à leur répondre oui et non, et je sentais le paquet plat contre mes reins à chaque fois que je respirais.
Ensuite ils voulurent les trous des Roches.
« Qui connaît les roches ? » demanda Oudot.
Il y eut ce petit temps que les gens laissent avant de donner le nom d'un voisin. Ce fut Girart qui parla — sans malice, je le crois encore, parce que c'était moi le mieux placé pour dire aux soldats des choses vraies et inutiles.
« Perrin. Il y prend sa pierre depuis qu'il est haut comme ça. Il connaît chaque fente jusqu'aux Moines.
— Toi, dit Oudot. Ton nom ?
— Perrin. Tailleur de pierre.
— Tu vas nous montrer les trous, tailleur de pierre. Tous. »
Il me regarda un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire.
« Où étais-tu avant-hier ?
— Descendu vers Vandenesse pour un pignon. J'ai rebroussé chemin au milieu de la descente : mes ciseaux étaient trop mous, il faut la forge de chez nous pour les retremper. Girart vous le dira, il les a eus dans la main avant vêpres.
— Le pignon de qui ?
— Des gens de la Chaume, en bas de Vandenesse.
— Ils t'attendaient et tu n'es pas venu.
— Ils m'attendent toujours et je viens toujours en retard », dis-je.
Il ne rit pas, mais il eut, du coin de la bouche, la petite détente d'un homme qui accepte une réponse pour aujourd'hui et se garde de l'oublier.
« Marche devant », dit-il.
Nous passâmes l'eau au-dessus du hameau, là où les pierres plates sont posées, et nous montâmes à la file. Je les menai aux porches, ceux qui se voient du fond, ceux que tout le monde nomme quand on lui demande les trous des Roches : la Grande Gueule, où l'on peut mettre trois vaches ; le trou sous les Moines, qui pue le renard ; la fente aux chauves-souris, où l'un d'eux entra à quatre pattes et ressortit à reculons en jurant, avec de la fiente jusque dans le cou. Je leur montrai aussi les deux qui prennent l'eau en saison humide, avec leur sol de boue lissée, où l'on voit du premier coup d'œil que personne n'a marché.
Je ne mentais pas. Je ne leur cachais rien, à ce moment-là : je n'avais rien à leur cacher que ce que je portais sur moi. Je marchais devant neuf hommes armés dans les pierres de mon enfance et je pensais seulement à ne pas transpirer plus que la montée ne l'expliquait.
Puis Oudot voulut les ruines.
La vieille abbaye, chez nous, ce sont trois choses : un replat où l'herbe a mangé les fondations, un pan de mur qui regarde le vallon, et une petite pièce restée couverte où les bergers dorment quand l'orage vient de l'ouest. Le reste est parti dans les murs du hameau il y a cent ans ; deux ou trois de nos maisons ont des pierres taillées qui viennent de là, et je pourrais dire lesquelles.
Les hommes d'Oudot trouvèrent dans la pièce couverte de la paille tassée, un cercle de pierres noircies et un fond de gamelle. De la joie leur vint tout de suite. Ils firent sortir le berger, le vieux Sarrazin, qui garde là-haut les chèvres de trois maisons, et ils le poussèrent contre le mur.
« Qui couche ici ?
— Moi. Et les bêtes quand il pleut.
— Qui d'autre ?
— Personne. Les morts, à ce qu'on dit. »
Un sergent le frappa du plat de la main sur l'oreille, une fois, pour la forme, et le vieux se laissa aller contre la pierre. Cela ne servit à rien parce qu'il n'avait rien à dire ; ils le lâchèrent au bout d'un moment et se mirent à sonder l'herbe et les fondations avec leurs lances.
C'est alors que Jehanne arriva par la sente, avec un pichet et un gobelet d'étain.
« Mon père m'envoie porter à boire au lieutenant », dit-elle au premier sergent qui se tourna vers elle.
Elle avait ce visage de statue de porche, et sa voix était la voix qu'elle prend devant les inconnus, un demi-ton plus haut que la vraie, une voix de fille qui n'a rien dans la tête. Le sergent la laissa passer. Oudot accepta le gobelet, dit une politesse à l'adresse de maître Foucherot, et Jehanne resta là, le pichet contre le tablier, à regarder ses souliers comme il convient.
Derrière la pièce couverte, la roche fait un ressaut, et sous ce ressaut il y a une bande d'argile grise qui ne sèche jamais tout à fait, parce que l'eau du plateau suinte par là. J'y ai pris de la terre pour mes moules quand j'étais apprenti. C'est un endroit de rien, avec au fond une fente basse où un homme entre en se couchant sur le côté.
Un des sergents remonta la bande d'argile en piquant du fer devant lui, et il s'arrêta.
Je vis ce qu'il voyait, de vingt pas, parce que je regarde le sol depuis toujours. Des pas. Nets, creux, deux allers et deux retours, dans une argile où rien de lourd n'était passé depuis la dernière pluie. Des pas petits.
Le sergent se pencha.
Jehanne traversa le replat avec son pichet, sans se presser, en passant tout droit sur l'argile pour rejoindre l'autre bord comme on coupe au plus court. Elle regarda le sol une fois. Puis son pied partit, elle poussa un cri, et elle tomba assise dans la boue, les jambes en avant, le pichet en cloche, le vin dans l'argile.
Ce fut un beau désordre. Elle pleurait presque, à cause du vin de son père plus que du reste, et elle se releva mal, glissa encore, s'appuya à quatre pattes, avança d'un genou, recula de l'autre. Le sergent la prit sous les bras en riant et en jurant, ses camarades rirent aussi, l'un dit une saleté sur les filles qui se couchent devant les hommes du duc, elle baissa la tête ; et quand ils la lâchèrent enfin, il n'y avait plus, sur toute la bande d'argile, qu'un long labour de fille tombée.
Oudot n'avait pas tourné la tête. Il examinait le pan de mur, et il finit par dire que dans ce pays on ne pouvait rien fouiller parce que tout était plein de trous et que les trous étaient pleins d'eau. Ils redescendirent une heure plus tard.
Moi, je n'ai pas regardé la boue. J'ai regardé Jehanne, avant qu'elle tombe.
Elle avait posé les yeux sur le sol, sur les pas, sur le sergent, et elle avait choisi où poser le pied. Je ne l'ai pas pensé avec des mots, ce jour-là. Je l'ai su dans les mains, comme on sait qu'une pierre va se fendre du mauvais côté une seconde avant qu'elle se fende. Jehanne Foucherot, que je devais épouser après les récoltes, s'était jetée dans l'argile pour effacer quelque chose, et elle l'avait fait mieux que je n'aurais su le faire.
Je passai le reste du jour à me donner d'autres explications. Elle avait glissé pour de bon. Elle avait voulu épargner un ennui au vieux Sarrazin. Les femmes ont peur des soldats et font des choses folles. J'en avais quatre ou cinq, et aucune ne tenait debout.
Je l'attendis le soir au lavoir, quand la brume commençait à monter du pré.
« Il faut que je te dise une chose, dis-je. Écoute-la jusqu'au bout et ne crie pas. »
Elle posa son linge sur la pierre et attendit.
« Le mort du gué, c'est moi qui l'ai trouvé. Avant les gens de La Lochère. Il avait dans son habit une cachette que ceux qui l'ont tué n'ont pas vue. J'ai les feuillets qu'Oudot cherchait ce matin. Je les ai sur moi depuis deux jours. »
Je ne sais pas ce que j'attendais. Qu'elle pleure, qu'elle se signe, qu'elle m'appelle fou, qu'elle me dise de les porter au curé.
Elle ne bougea pas du tout. C'est cela qui restera : dans le froid qui montait, ma promise ne fit pas un geste, et son visage ne changea pas d'un pouce. Seulement sa voix descendit à son ton véritable, celui qu'elle a pour moi, et devint très rapide.
« Combien de feuillets ?
— Sept.
— Où étaient-ils ?
— Dans le pan de derrière de son pourpoint. Une fausse couture. Du bon ouvrage.
— Qui t'a vu les prendre ?
— Personne.
— Tu es sûr ? Personne sur le chemin, personne dans les roseaux, personne de La Lochère à sa fenêtre ?
— Personne. »
Elle respira une fois.
« Y a-t-il de la cire dessus ? Un sceau, un fil rouge, une marque quelconque qui dise à qui c'est ?
— Il n'y a pas de cire. Il y a de l'écriture que je ne sais pas lire, des mesures, et un dessin de forteresse. »
Là, elle ferma les yeux, une seconde à peine, et cette seconde-là m'a coûté cher à comprendre.
« Pourquoi me le dis-tu, Perrin ?
— Parce qu'ils reviendront, dis-je. Parce que ton père coud pour eux, que tu portes leur linge et que tu entres dans les maisons où ils dorment. S'ils décident un jour qu'un habitant de Baume a ces papiers, ils prendront le premier qui va et vient. Ce sera toi avant moi. Je ne veux pas que tu apprennes en même temps qu'eux ce que je porte contre ma peau. »
Elle me regarda alors comme elle ne m'avait jamais regardé, et j'ai mis longtemps à savoir ce qu'il y avait dans ce regard. Ce n'était pas de la peur. Ce n'était pas de l'amour, non, pas seulement. Il y avait dedans un calcul, et de la tendresse posée par-dessus le calcul, et de la fatigue.
« Tu n'en parles à personne, dit-elle. Pas à ta mère. Pas à Girart. Pas au curé de Créancey, surtout pas au curé. Pas en confession.
— Je pensais m'en débarrasser. Les jeter dans un feu de sarment, ce soir. En une heure il n'y aurait plus rien.
— Non. »
Elle avait dit cela trop vite. Elle s'en aperçut, et elle ajouta, plus doucement, en reprenant son linge :
« Si tu les brûles et qu'on apprend un jour que tu les as eus, tu n'auras plus rien à donner en échange de ta vie. Garde-les. Garde-les hors de la maison, pas dans ton lit. Et laisse-moi deux jours.
— Deux jours pour quoi ?
— Pour que je réfléchisse mieux que toi », dit-elle.
Elle emporta son linge. À mi-côte, elle se retourna et me lança, de sa vraie voix, presque gaie :
« Ne descends pas à Vandenesse demain. Va à Créancey. On y a monté le mort du gué : tout le bourg défilera sous le porche, et personne ne compte les hommes dans une file. Et fais-toi voir chez le maréchal pour ton fer, qu'il y ait une raison de t'être déplacé. »
Je la vis remonter le raidillon, passer devant la porte de son père sans y entrer, et prendre la sente qui va vers l'eau et les pierres plates du passage. Il faisait presque nuit. Je me dis qu'elle allait aux ruines, comme les femmes y vont, pour brûler une chandelle à un saint dont plus personne ne sait le nom et demander que la guerre nous oublie.
Je rentrai chez moi plus léger que je ne l'avais été depuis deux jours, parce que j'avais partagé mon poids avec quelqu'un, et je dormis bien.