L'épreuve de la pierre
On me fit chercher le trentième jour, et ce fut messire Guyot qui me sauva, sans le savoir et sans me vouloir du bien.
Il avait reçu de Beaune un mot du clerc de monseigneur qui demandait où en étaient les réparations pressées ordonnées de la bouche du duc, et si l'on avait employé le tailleur de pierre du pays comme il avait été dit. Voilà tout. Un homme puissant écrit une ligne dans une lettre pour ne pas avoir l'air d'oublier, et un pauvre diable en vit trois semaines.
À la porterie, on me fouilla comme la première fois, jusqu'aux bottes, et le clerc écrivit rien, et cette fois c'était vrai à trois cents pas près, car les sept feuillets étaient sous ma pierre d'attente au-dessus de Baume et je n'avais dans mon sac que mes outils et quatre plaques de calcaire couvertes de cotes, de marques de carrier et de mots que personne n'aurait su distinguer les uns des autres.
Puis on me mena au logis, dans la salle, où le capitaine Harcourt m'attendait.
Il était assis à une table couverte de rouleaux, à côté d'un bassin de braises qu'on avait allumé bien qu'il fît doux, et frère Matthew Cole écrivait au bout de la même table, sans lever la tête.
« Le maçon du duc, dit le capitaine.
— Monseigneur.
— Vous avez été trois jours à la porte de ce château.
— Oui, monseigneur. »
Il me regarda un moment.
« On a arrêté deux personnes de votre vallée, dit-il. Le guetteur de Créancey. Et une fille de votre village. Jehanne, fille de Martin Foucherot, marchand de drap. »
Il attendit. Je ne dis rien, parce que je ne pouvais rien dire sans mentir tout de suite, et qu'il ne faut jamais mentir dans les trois premières secondes.
« On me dit qu'elle devait vous épouser », dit-il.
Et voilà. On a beau se préparer pendant trois jours, on ne se prépare pas à cela.
Je regardai les braises. Ce qui m'a sauvé, ce n'est pas mon courage : c'est que j'avais trois semaines de haine toute prête, disponible, pour un autre homme, et que je l'ai employée là.
« C'était convenu au printemps, monseigneur, dis-je. Ce n'est plus convenu.
— Depuis quand ?
— Depuis que son père m'a mis dehors dans la rue de Baume en me disant que je n'étais qu'un manœuvre à quatre deniers et qu'il ne me la donnerait pas. Cela s'est passé devant huit personnes ; monsieur de Blaisy peut le faire dire par n'importe qui du hameau. Deux jours après, le même homme est allé raconter à l'auberge de Créancey que sa fille sortait la nuit et que c'était moi qui l'entraînais. Il a essayé de me faire prendre, monseigneur. C'est un marchand qui a vendu son enfant pour se garder lui-même, et il n'a même pas su le faire.
— Vous n'aimez pas votre beau-père.
— Je n'ai pas de beau-père. J'ai une carrière, une mère et un ordre de monseigneur le duc.
— Et la fille ?
— La fille est dans une fosse de ce château, monseigneur, dis-je, et cela ne prouve pas qu'elle est innocente. »
Ce fut la phrase la plus laide de ma vie. Je l'ai dite en regardant un bassin de braises, dans une salle chaude, à quinze pas au-dessus de l'endroit où elle était enfermée avec les côtes cassées. Il m'arrive encore de me réveiller avec cette phrase dans la bouche.
Le capitaine Harcourt hocha la tête une fois.
Je crois qu'il m'a cru pour la plus mauvaise des raisons : parce que c'est ce que font les hommes. Il en avait vu deux cents comme moi dans quatre provinces, qui reniaient une fiancée, un frère, un curé, pour garder leur outil et leur toit. Un homme qui aurait crié qu'elle était innocente serait sorti de cette salle les mains liées. Un homme qui renie sa promise en parlant argent est un homme qu'on emploie.
« Vous finirez le parapet, dit-il. Messire Guyot vous payera. Et vous ferez autre chose pour moi. »
Il fit un signe et frère Matthew tira à lui un petit registre.
« Vous montez et descendez cette vallée depuis trois semaines. Vous travaillez à Créancey, à Vandenesse, à Baume, chez les paysans. On vous parle, parce que vous êtes des leurs et que vous avez de la poussière sur les mains. Vous me direz ce qu'on dit.
— Ce qu'on dit, monseigneur ?
— Qui va la nuit. Qui a de l'argent qu'il n'avait pas. Qui reçoit des gens de passage. Qui parle de la Pucelle et du sacre. Ce que le curé de Vandenesse dit à ses paroissiens. » Il posa deux pièces sur le bord de la table, sans les pousser vers moi. « Deux gros par semaine, et le double le jour où vous m'apporterez quelque chose de vrai.
— Monseigneur, dis-je, si je prends votre argent et qu'on l'apprenne dans la vallée, on ne me parlera plus.
— Alors ne le prenez pas devant témoin », dit le capitaine, et il poussa les deux pièces.
Je les pris. Je les mis dans ma bourse et je le remerciai.
En sortant, dans la cour, je croisai Oudot de Blaisy, qui montait au logis. Il s'arrêta net en me voyant sortir de la salle avec le capitaine derrière moi qui donnait un ordre à un archer, et il eut cette figure des gens qui ne peuvent pas frapper.
« Que faisais-tu là ? dit-il.
— On m'emploie », dis-je.
Et je passai, avec deux gros anglais dans ma bourse, et je crois que je ne me suis jamais senti aussi sale ni aussi bien armé.
Le parapet du passage d'entrée était un vrai ouvrage : quatre toises à déposer, à vider, à remonter, du travail pour deux semaines à deux hommes, et l'on me donna deux manœuvres qui ne savaient rien. C'était parfait. Un chantier bruyant, ouvert, au vu de tout le monde, avec des allées et venues, des cordes, des paniers de pierraille, et un tailleur de pierre qui a besoin de tout : de chaux, de sable, de bois de calage, d'eau, et de fouiller partout dans un château pour trouver de quoi.
C'est ainsi, le second jour, que j'obtins le cellier.
Je le demandai en règle, par le maître d'œuvre, devant messire Guyot, et je le demandai comme un homme du métier consciencieux, ce qui est la meilleure des ruses parce qu'il n'y a rien dedans que la vérité :
« Le bec qui a mangé ce parapet est cassé depuis vingt ans. Il y en a onze sur ce château. Monseigneur le duc a dit qu'on taillerait là où je dirais qu'il faut tailler, et je ne peux pas dire où il faut tailler si je ne vois pas ce que l'eau a fait ailleurs. Il faut que je descende voir le pied des murs, du côté du couchant, là où le sol est plus bas que la cour. Sous les bâtiments, s'il y en a. »
Messire Guyot demanda s'il y avait du danger. Je dis que je n'en savais rien, ce qui l'effraya, ce qui était le but. Il donna l'ordre en trois mots et s'en alla dîner.
Le capitaine, lui, envoya un archer s'asseoir sur un tonneau à l'entrée du cellier, pour me regarder travailler. Cet homme s'appelait Tom, il avait mal aux dents, et il resta trois jours à me regarder en gémissant doucement, et je lui dois beaucoup, parce que sa présence a rendu tout naturel.
Le cellier de Châteauneuf est adossé à la courtine du couchant, celle qui regarde la vallée, à l'endroit où le sol de la cour basse descend d'une bonne toise.
C'est un long boyau voûté, de quatre pas de large et de dix-huit de long, dont un côté est le mur d'enceinte lui-même. On y range les tonneaux, les salaisons, les vieux cuirs, deux charrues et tout ce qu'un château accumule depuis cent ans. Il y fait la même température l'hiver et l'été et cela sent la lie et le salpêtre.
Et au fond du cellier, il y a une porte basse qui donne dans la salle basse de la tour du couchant, où couche le geôlier.
Je le savais avant d'y entrer : Perrenelle m'avait fait le plan avec un doigt mouillé sur sa table à pain. Mais le savoir et se trouver à quatre pas de cette porte, avec un archer qui gémit derrière soi, ce sont deux choses.
Je commençai par le commencement, comme si de rien n'était, en homme qui inspecte : je fis rouler les tonneaux du premier tiers, je grattai le pied du mur, je montrai à mes deux manœuvres les efflorescences blanches et les leur fis frotter, j'écrivis des cotes sur mes plaques.
Le mur du cellier était enduit. C'est ce que je n'avais pas prévu : un lait de chaux badigeonné et, par places, un enduit épais gris rose à la chaux et au sable de la butte, refait Dieu sait quand, qui masquait tout l'appareil sur la moitié de la hauteur.
Un enduit, quand on ne veut pas qu'on sache ce qu'il y a derrière, c'est le plus sûr des mensonges. Il en tombe pourtant toujours un morceau.
Je trouvai la première chose au bout de trois heures : à peu près au milieu du boyau, l'enduit s'était détaché sur une surface grande comme un plat, et dessous il y avait un joint vertical.
Un joint vertical. Franc, continu, montant tout droit sur plus de deux pieds, sans une seule pierre qui le traverse.
Il n'y a pas de joint vertical dans une maçonnerie honnête. C'est la première chose qu'on apprend : les pierres croisent leurs joints, sinon le mur se coupe en deux comme une miche. Un joint droit et continu sur deux pieds veut dire une seule chose : ici, deux ouvrages différents se touchent sans se lier. Une reprise. Une bouche.
Je posai ma paume dessus et je restai comme cela un moment, dans le froid du cellier, avec un archer qui gémissait derrière moi et de la lie de vin dans le nez, et je pensai à un homme qui avait fait exactement ce geste avant moi, deux mois plus tôt, avec sa marque à deux traits obliques et son crochet dans sa poche.
Puis je pris ma ripe et j'abattis l'enduit sur trois toises.
Personne ne m'en empêcha. C'est cela, le miracle : j'avais l'ordre de voir ce que l'eau avait fait au pied des murs, et pour voir un mur il faut ôter ce qui le couvre. J'ôtai l'enduit avec mes deux manœuvres pendant une journée entière, en le faisant tomber par plaques dans des paniers qu'on remontait à la cour, et le capitaine Harcourt en personne vint voir, se pencha, regarda ce que je lui montrais — le salpêtre, les joints creux, la mouillure au pied — et me dit de continuer.
Et sous l'enduit, à la fin de cette journée, tout le monde put voir ce qui était là depuis toujours et que plus personne ne savait lire.
Une tête d'arc.
Un grand arc surbaissé, en pierre de taille, avec ses claveaux réguliers et son extrados net, deux pieds au-dessus du sol du cellier à sa naissance, montant à neuf pieds à la clef, large de dix pieds et demi entre les jambages ; et dedans, l'arc entièrement bouché d'un appareil différent, plus petit, plus irrégulier, monté au mortier maigre, avec les joints bourrés à la truelle.
Une gueule de chantier. Fermée. Enduite. Oubliée.
Mes deux manœuvres la regardèrent sans rien dire. L'archer Tom vint, la regarda, et me demanda par gestes ce que c'était. Je répondis par gestes ce qu'il fallait répondre : que c'était mauvais, que l'eau venait de là, que cela demandait de l'ouvrage.
Le maître d'œuvre de Semur, lui, comprit, parce qu'il était du métier.
« C'est la porte de la bâtisse, dit-il en levant sa lampe. Je n'en avais jamais vu une. On m'en avait parlé à Semur, sur la tour de l'Orle d'Or.
— Elles y sont toutes, dis-je. Il y en a une dans chaque grande muraille du royaume. Il n'y a que les gens qui ont bâti qui savent où.
— Et il faut la reprendre ?
— Il faut d'abord savoir ce qu'il y a derrière », dis-je.
Je la mesurai le lendemain matin, en règle, à la corde et à la règle de bois, en écrivant mes cotes sur une plaque devant tout le monde, comme un homme qui prépare un devis.
De l'angle intérieur de la tour du couchant au premier jambage de l'arc : vingt-deux pieds et quatre pouces.
Largeur entre jambages : dix pieds six.
Naissance de l'arc au-dessus du sol du cellier : deux pieds. Clef : neuf pieds trois.
Et le sol du cellier, mesuré depuis le pied extérieur de la courtine, au fond du fossé : je fis cela le soir, du dehors, en descendant par la poterne du fossé avec une corde et un panier de pierraille à remonter, sous le prétexte de vider mes paniers, et Tom me regarda faire depuis le haut sans descendre parce qu'il avait mal aux dents.
Trois pieds. Le sol du cellier était trois pieds au-dessus du fond du fossé, ce qui veut dire que du dehors, à l'aplomb, un homme debout au pied du mur a la naissance de l'arc à hauteur de sa poitrine et la clef hors de portée de son bras tendu.
Et du dehors, dans la lumière du soir, en levant les yeux, je vis pour la première fois de près ce que j'avais regardé pendant trois jours du bas de Vandenesse : le grand panneau plus clair, dont les assises ne se raccordent pas franchement, et dont je pouvais maintenant dire pourquoi. Ce n'était pas une brèche réparée, ni un tassement. C'était le beau parement de la fin du chantier, monté d'un jet, avec de la pierre prise plus tard dans un autre banc — un banc plus clair, à trois cents pas de ma propre carrière —, pour fermer proprement une gueule de dix pieds.
Puis je remontai, je repris mon maillet, et je tapai.
Il faut expliquer cela, parce que tout est là.
On tape un mur avec le manche du maillet, à plat, ou avec le plat de la main, ou du poing fermé, jamais avec le fer. On monte de bas en haut, une main posée à côté pour sentir, et l'on écoute non pas le bruit mais ce qui vient après le bruit. Un mur plein rend un son court, mat, qui meurt tout de suite : le son s'en va dans la masse. Un mur vide rend un son plus long, plus haut, avec une queue, comme une jarre. Et un mur dont le blocage s'est décollé du parement rend un troisième son, qui n'est ni l'un ni l'autre, une sorte de claquement mou, et celui-là est le plus mauvais de tous.
Je tapai le bouchon de l'arc pendant une demi-heure, carreau par carreau, en écrivant sur ma plaque, sous les yeux d'un archer, de deux manœuvres et du maître d'œuvre de Semur, et je pouvais taper tout mon saoul parce que c'était exactement ce qu'on m'avait ordonné de faire.
En bas, sur les trois premiers pieds, cela sonnait plein. Plein comme un banc de carrière. Cela sonnait plein de tout mon bras, et j'ai senti mon cœur descendre dans mon ventre, parce que si cela sonnait plein sur neuf pieds, c'étaient cinq toises de pierraille noyée à percer, et Raoul de Mussy redescendrait la voie des carriers avec ses douze hommes, et Jehanne partirait pour Dijon dans une charrette.
À hauteur de poitrine, cela sonnait encore plein.
À hauteur d'épaule, cela changea.
Je m'arrêtai. Je posai la main à plat, je tapai encore, plus bas, plus haut, plus bas.
À six pieds du sol, le son s'allongeait. À sept pieds, il avait une queue franche, une résonance longue, celle d'une chambre. À huit pieds, sous la clef, quand je tapai du poing, tout le carreau me répondit comme un tambour et je sentis la poussière tomber du joint sur ma manche.
Creux. Creux sous la clef, sur toute la largeur de l'arc, sur peut-être deux pieds de hauteur.
Je m'assis sur un tonneau et je ris. Je ris comme un imbécile, tout seul, devant l'arc, et l'archer Tom rit avec moi en montrant sa joue enflée, croyant que je riais de lui.
Car j'avais compris, et c'était si simple que j'aurais dû le trouver trois jours plus tôt, à Créancey, à la table de Hugues, au lieu de leur parler de manche vide et de pierraille noyée.
On ne remplit pas un passage voûté avec de l'eau, ni avec du mortier liquide : on le remplit à la pelle et au panier, avec de la terre et de la pierraille, en poussant devant soi. Et ce qu'on entasse à la pelle se tasse. Cela se tasse d'un dixième, d'un huitième, en vingt ans, et cela laisse toujours, sous la voûte, contre la clef, un vide plat de la hauteur de deux ou trois pieds, qui court sur toute la longueur du boyau, comme le vide qu'on trouve au-dessus du grain dans un sac à demi vidé.
Ce n'était donc ni une manche vide, ni cinq toises de rocher. C'était un passage voûté, plein de terre tassée jusqu'aux deux tiers, avec au-dessus, sous la voûte, un rampant vide où un homme peut passer à plat ventre.
Il n'y avait plus rien à percer que la peau des deux bouts.
Je restai dans le cellier jusqu'à la nuit, à faire semblant de finir mes cotes, et à la fin je fis ce qu'il fallait faire et qui n'était plus du travail de maçon.
J'allai jusqu'au fond du boyau, sous prétexte de sonder le mur du fond, et je m'assis contre la porte basse de la salle basse.
On entendait tout.
D'abord le geôlier Odinet, qui parlait à un autre homme d'un cheval qu'il voulait acheter, longuement, avec des chiffres. Puis des pas. Puis une porte, une grille — le bruit d'une grille sur de la pierre est un bruit qu'on n'oublie plus. Puis la voix d'un homme, en dessous, qui suppliait, à mi-voix, sans arrêt, comme on récite : et c'était Martin Foucherot, et il disait qu'il ne savait pas coudre.
Puis la voix d'Odinet qui disait de se taire.
Puis, plus loin, plus bas, sous mes pieds à trois toises, quelqu'un toussa.
C'était une toux courte, retenue, qu'on arrête avec la main parce que cela fait mal aux côtes. Je l'avais entendue vingt fois dans mon dos sur le chemin de la carrière, l'hiver où elle avait pris froid en portant du linge à la rivière.
Je restai contre cette porte, dans le noir, avec ma plaque de calcaire et mes cotes dans les mains, et je fis mon compte comme on le fait au bas d'un devis :
vingt-deux pieds et quatre pouces depuis l'angle de la tour ; dix pieds six de large ; la clef à neuf pieds trois ; plein en bas, creux sous la clef ; le fond du fossé à trois pieds sous le sol du cellier ; et derrière la cloison du fond, à portée de voix, deux prisonniers et un geôlier qui rêvait d'un cheval.
Le lendemain matin, en descendant chercher du sable au bourg avec un panier, je passai derrière le four de Perrenelle et je lui dis six mots pour Raoul de Mussy :
« Creux sous la clef. Vingt-deux pieds de l'angle. Cinq nuits. »