Le roi par nécessité

Je descendis les sept feuillets à Créancey le vingt-neuvième soir, dans leur peau huilée, dans un fond de pot bouché de suif, au fond d'un sac de sable.

Il y avait dans la grange du meix douze hommes couchés sur la paille avec leurs armes contre le mur, et deux qui veillaient dehors. Ils étaient arrivés par petits groupes en deux jours, par les bois du plateau, en se donnant pour des gens de Saint-Thibault qui allaient à la foire d'Arnay.

Ils ne ressemblaient pas à ce que j'avais imaginé. Il n'y avait pas un seul chevalier là-dedans. C'étaient des hommes de trente à quarante ans, secs, silencieux, mal habillés, avec de bonnes chaussures et de bonnes armes ; deux avaient des arbalètes, un portait un maillet de charpentier au ceinturon comme moi je porte le mien. Ils me regardèrent entrer sans curiosité, comme un compagnon regarde arriver le manœuvre qu'on lui a promis.

Raoul de Mussy était dans la salle de service avec Hugues et messire Aubert, qui était descendu du bourg sous prétexte d'un mourant.

Il avait quarante ans à peu près, la barbe courte, une main gauche à laquelle il manquait la moitié d'un doigt, et cette façon de se tenir immobile en écoutant qui m'a rappelé le capitaine anglais et que je n'ai jamais aimée depuis chez personne.

« C'est toi qui as les papiers, dit-il.

— Oui.

— Montre. »

Je posai le pot sur la table, je le débouchai avec la pointe de mon couteau, et pour la première fois depuis vingt-neuf jours je sortis les sept feuillets devant des gens.


Ils s'y jetèrent tous les trois. Ce fut assez laid à voir, cette avidité des hommes d'écriture pour du papier ; ils avaient les mains dessus tous ensemble, et Hugues disait doucement, et Aubert approchait la chandelle trop près, et je dus dire :

« Messeigneurs. Le suif. »

Puis vint le silence de ceux qui lisent, qui est le pire silence du monde quand on ne sait pas lire.

« Anglais, dit Aubert. Tout est en anglais. Une main serrée, régulière, de clerc. Je lis le latin, je lis assez le français, je ne lis pas cela. Deux mots sur dix par ressemblance, et c'est tout.

— Moi non plus, dit Hugues.

— Moi non plus, dit Raoul de Mussy. Et je n'ai pas le temps de faire venir un homme de Bourges.

— Alors nous sommes quatre à ne pas savoir lire, dis-je. Cela nous fera gagner du temps. »

Raoul leva les yeux vers moi, et il y eut au coin de sa bouche quelque chose qui n'était pas un sourire mais qui en tenait la place.

« Assieds-toi, dit-il. Prends la chandelle et explique-moi ce que je regarde. »

Ce que nous fîmes cette nuit-là, à quatre autour d'une table, tient tout entier dans une chose que je n'avais pas prévue : un dossier de place forte ne se lit pas seulement avec des mots.

Le grand feuillet est un dessin. Un dessin n'a pas de langue. Il y avait l'enceinte allongée, les cinq tours à leur place, le donjon carré, les deux cours, la porterie, la pointe vers la vallée. Raoul de Mussy le tourna deux fois, l'orienta d'après la butte qu'il avait vue en arrivant, et au bout d'un quart d'heure il connaissait ce château mieux que moi.

Ensuite il y avait les chiffres. Les chiffres, j'avais appris à les lire à cause des cotes : ce sont les mêmes pour tout le monde, et Raoul les prit un par un en me demandant à quoi ils pouvaient se rapporter. Là où le chiffre était contre un trait de mur, c'était une épaisseur ou une hauteur ; là où il était en tête de ligne dans une colonne, avec deux mots courts qui revenaient toujours les mêmes, c'était un compte d'hommes ou de jours.

Et puis il y avait ce que je savais par cœur, les vingt-six mots que frère Matthew Cole m'avait traduits pour rire à deux reprises : le guet, la relève, l'épaisseur du mur, le vieil ouvrage, les vivres, les hommes d'armes, le vieil ouvrage arrêté, dessous, la courtine, du temps de la bâtisse.

Enfin il y avait la seconde main.

Je la leur montrai, feuillet par feuillet, parce que je l'avais apprise pendant seize nuits à la chandelle et que je la voyais désormais du premier coup d'œil : l'encre plus pâle, les chiffres barrés d'un trait fin et refaits par-dessus, les petits ajouts serrés dans les marges, et, à sept endroits, la marque — deux traits obliques et un crochet.

« Ceci est de Colart, dit Hugues.

— Ceci est un homme qui a vérifié sur place ce qu'un autre avait écrit d'après les dires des gens, dis-je. C'est mon métier, messire. Quand je reprends un devis fait par un homme qui n'est pas monté sur le toit, je fais exactement ces trois choses : je barre, je réécris, et je marque de ma marque les endroits où j'ai trouvé quelque chose que l'autre n'a pas vu.

— Et il y en a sept.

— Il y en a sept. Six ne me disent rien : ce sont des comptes, des jours, des noms de gens peut-être. Le septième est sur le dessin. »

Je mis mon doigt dessus.

« Là. Contre le trait du mur, du côté qui regarde la vallée, entre la tour du couchant et la tour du milieu. Six mots, une mesure barrée, une mesure réécrite, et sa marque. Ce sont les six mots que le clerc anglais m'a traduits sans savoir ce qu'il traduisait : le vieil ouvrage, une ouverture murée, dessous, la courtine, une mesure, du temps de la bâtisse. »

Et je leur expliquai le passage de chantier, comme je l'avais expliqué au dominicain dans le porche de l'église : la gueule qu'on garde ouverte dans une grande muraille tant qu'on la construit pour y passer les moellons, la chaux et les charrois ; le blocage dont on la remplit à la fin, quand l'argent manque et que les bons compagnons sont partis ; le beau parement des deux côtés ; et vingt ans plus tard, plus personne au monde qui se souvienne qu'il y a eu un trou là.

« Et il y a un trou là, dit Raoul de Mussy.

— Il y a eu un trou là. Depuis trois jours, je peux vous dire autre chose : de la Chaume, en bas de Vandenesse, quand la lumière vient de côté, on voit sur cette courtine un panneau plus clair que le reste, large de quatre ou cinq toises, qui monte du sol jusqu'à mi-hauteur, et dont les assises ne se raccordent pas franchement avec celles du voisinage. Un homme qui n'est pas du métier voit une tache d'humidité. Moi je vois une reprise.

— Cela peut être une brèche réparée.

— Cela peut être une brèche réparée, dis-je. Cela peut être un tassement. Ce sera l'un ou l'autre et je ne peux pas le dire d'ici.

— Alors qu'est-ce que la mesure corrigée ?

— C'est ce qu'il y a de plus important dans ces sept feuillets, messire, et c'est pour cela que Colart Roussel est mort avec eux dans le dos. »

Je leur montrai le chiffre barré et le chiffre réécrit.

« Le clerc anglais avait mis une épaisseur pour cette courtine. Une seule, pour toute sa longueur, comme font les gens qui mesurent une porte et qui écrivent la même chose partout. Colart l'a barrée et il en a mis une autre à cet endroit-là. Plus petite. Je ne sais pas de combien exactement, parce que je ne sais pas leur mesure, mais le chiffre est plus petit d'un bon tiers.

— Cela signifie ?

— Cela signifie que là où l'on a fermé la gueule du chantier, le mur n'a pas la même épaisseur qu'ailleurs. C'est toujours ainsi, et tout homme de métier vous le dira : on ne rebâtit jamais un bouchon aussi épais que le mur, parce que le bouchon ne porte rien. On fait deux parements soignés, on fourre entre eux ce qu'on a, et l'on s'arrête dès que c'est plein.

— Et par un pareil bouchon, dit Raoul, on entre ?

— Par un pareil bouchon, dis-je, on entre à condition de savoir trois choses. La première, où il est exactement : je peux le trouver. La deuxième, comment il est fermé : il faut le taper. La troisième, ce qu'il y a derrière. »

Je pris le feuillet et je mis le doigt sur le dernier mot de la ligne, celui qui suivait la mesure réécrite, dans l'encre pâle de Colart, un mot de six ou sept lettres que j'aurais reconnu entre mille et dont je ne savais rien.

« Celui-là, je ne l'ai pas fait traduire.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'ai vu qu'après qu'il était de la seconde main, dis-je, et parce que je n'ai pas osé y revenir. Mais celui-là décide de tout, messire, et je vais vous dire pourquoi. Quand on abandonne un passage de chantier, on le fait de deux façons. Ou bien il était voûté, et l'on ferme les deux bouts, et il reste au milieu, dans l'épaisseur du mur, un boyau vide comme une manche. Ou bien il était simplement percé, et l'on remplit tout, du sol à la clef, sur toute la longueur, et il n'y a plus rien à trouver que cinq toises de pierraille noyée, et alors dix hommes avec des barres n'y passeront pas en trois nuits.

— L'un ou l'autre.

— L'un ou l'autre. Et c'est écrit là, en anglais, dans un mot de sept lettres, par un homme qui est allé le vérifier avec ses mains et qui a pris la peine de mettre sa marque à côté. »

Il y eut un silence dans la salle de service, et messire Aubert dit tout bas, en regardant le feuillet :

« Requiescat. Il a écrit son testament sans le savoir.

— Non, dit Raoul de Mussy. Il a écrit un ordre de mission. C'est autre chose. »


Ensuite il me fit l'examen, et cela dura jusqu'à deux heures du matin.

Je ne sais pas où cet homme avait appris son métier, mais il posait ses questions comme on pose des cales : chacune sous un endroit qui pouvait céder.

Combien d'hommes dans la place ? Quarante et quelques, dont une vingtaine d'archers anglais du détachement, le reste étant les gens de messire Guyot ; plus les valets, les clercs, les femmes. Combien au guet la nuit ? Quatre sur les murs, deux à la porterie, un dans le donjon. Où passent-ils ? Sur le chemin de ronde qui fait le tour, sauf entre la tour du couchant et la tour du milieu, où le passage est étroit et où les hommes coupent par la cour parce qu'il pleut dedans.

« Comment sais-tu cela ?

— J'ai passé huit jours là-dedans à porter des pierres avec un plâtre sur les mains, dis-je. Personne ne regarde un manœuvre. J'ai vu quel homme prend son quart en retard, lequel s'assied contre la tour au lieu de marcher, où ils pissent, et à quelle heure le geôlier va chercher son vin.

— La relève ?

— À la nuit, au milieu de la nuit, avant le jour. La sonnerie du milieu de la nuit est la meilleure : les quatre du mur descendent ensemble et se retrouvent au pied de la tour du couchant, dans la cour, parce que c'est là qu'on distribue les torches. Cela laisse la courtine de la vallée sans personne pendant le temps d'un Miserere. Peut-être deux.

— Combien de temps pour monter du bourg à cheval de ce côté-là ?

— Personne ne monte à cheval de ce côté-là, messire. Ce côté-là, c'est de la pente pelée, et c'est pour cela qu'ils la regardent moins. Il y a un chemin de pierre en travers du versant : une vieille voie de carriers, une banquette de rocher où l'on marche à un homme de front sans laisser de trace et sans faire rouler de cailloux. Elle mène jusqu'au pied du fossé, sous le flanc de la tour du couchant, et l'angle de cette tour cache le pied de la courtine à celui qui regarde du chemin de ronde. J'ai pris cette voie deux fois avec un char à bœufs quand j'ai monté de la pierre, il y a trois ans.

— Douze hommes dessus ?

— Douze hommes dessus, à la file, dans le noir, sans lune, en une demi-heure. Avec des cordes pour le fossé, qui n'a pas trois toises de ce côté et qui n'est pas plein d'eau : il est plein de ronces.

— Et pour sortir ? »

Voici, je crois, la question à laquelle j'ai dû ma vie et celle des autres. Car j'avais préparé la montée pendant trois jours, et je n'avais pas pensé à la descente ; et c'est en l'entendant que j'ai compris ce qu'était un homme de guerre.

« Par le même trou, dis-je après avoir réfléchi. Il n'y en a pas d'autre. Une fois dedans, si l'on ouvre une porte, on donne la place à quarante hommes et l'on se fait tuer dans les cours. Il faut entrer par la brèche, prendre ce qu'on est venu prendre, et repartir par la brèche.

— Bien, dit Raoul de Mussy. Écoute-moi maintenant, parce que je vais te dire ce que je ne ferai pas. »

Il posa ses deux mains à plat sur le feuillet.

« Je ne prendrai pas ce château. J'ai douze hommes. On ne prend pas une place ducale avec douze hommes, et si je la prenais, il faudrait la tenir, et les gens du duc m'y assiégeraient dans quatre jours avec des couleuvrines, et l'on m'y pendrait dans huit. Je ne suis pas venu pour la Bourgogne. Je suis venu pour trois choses : le capitaine Harcourt vivant, ses écritures brûlées, et les prisonniers dehors. Après quoi je descends, je disparais, et cette vallée n'aura jamais vu personne.

— Et si l'on ne peut pas avoir les trois ?

— Alors on aura le capitaine, dit-il. C'est pour cela qu'on m'a envoyé. »

Je le regardai bien en face.

« Alors nous n'avons pas la même affaire, messire.

— Non, dit-il. Nous ne l'avons pas. Mais nous avons le même mur. »


Il y eut, à la fin de cette nuit-là, deux choses qui furent dites, et je les rapporte parce qu'elles ont scellé le reste.

La première fut la mienne.

« Je vous donne tout ce que je sais, dis-je. Je vous conduirai par la voie des carriers, je vous marquerai l'endroit, et j'ouvrirai le mur du dedans, parce que je suis le seul dans cette vallée qui puisse entrer là avec un maillet et l'ordre de monseigneur le duc. Je le jure ici et je le tiendrai. Mais les feuillets ne sortent pas de mes mains.

— Tu comprends ce que tu dis à un sergent du roi ?

— Je comprends très bien. Vous êtes douze avec des armes et je suis un homme avec une barre. Vous pouvez me les prendre cette nuit. Seulement demain matin il vous faudra un maçon pour aller taper ce mur, et vous n'en aurez pas.

— C'est un marché de maquignon.

— C'est ce que j'ai à vendre, dis-je. Et j'ajoute une chose. Le jour où ce sera fini, je ne veux pas que ces papiers servent à autre chose. Il y a dedans les jours de marché, les heures des relèves et le nombre des hommes de vingt places de cette province, si ces gens-là travaillent comme je le crois. Je ne veux pas être celui qui aura donné à un roi de quoi faire pour vingt villages ce qu'on a fait au mien. Quand nous aurons fini, ce que je tiens brûlera devant moi.

— Alors je ne peux pas te dire oui, dit Raoul de Mussy.

— Alors ne dites rien », dis-je.

Et il ne dit rien, et je crois que c'était sa manière d'être honnête, et je l'ai su plus tard quand il a tenu à peu près la moitié de ce silence.

La seconde chose fut de Hugues de Créancey, qui alla chercher un crucifix de cuivre dans le coffre et le mit sur la table, entre les feuillets et la chandelle.

« Il faut que tu le dises, à la fin, dit-il. Pas pour lui : pour toi. Tu n'as pas cessé depuis quinze jours de répéter que tu n'étais de personne. Tu vas cette semaine faire mourir des hommes. On ne fait pas cela au nom d'un vallon de trente feux.

— Je sais.

— Alors dis-le. »

Je mis la main sur le cuivre et je dis ce que j'avais à dire, sans emphase, parce que je n'ai jamais su parler haut :

« Je sers le roi Charles dans cette affaire-ci. Pas dans une autre. Je le sers parce que ses gens sont les seuls à vouloir sortir de cette fosse une couturière de mon village, un guetteur qui a quatre enfants et un marchand de drap qui m'a dénoncé, et parce que ceux d'en face les y ont mis. Ce n'est pas un beau serment.

— C'est le seul que je croie, dit Raoul de Mussy. Les hommes qui aiment leur roi de loin changent de camp trois fois par vie. Ceux qui le prennent par nécessité restent. »

Puis il redevint ce qu'il était et il donna ses termes, comme on ferme un contrat :

« Huit jours. Tu entres là-dedans, tu trouves ta gueule murée, tu la tapes, et tu m'envoies dire par la femme du four : plein, ou creux. Tu me marques l'endroit exact au pied, mesuré depuis l'angle de la tour, en pieds, et la hauteur. Tu fais ce qu'il faut pour que le mur cède aux coups sans que cela se voie du dedans. Le huitième soir, nous montons la voie des carriers, et nous entrons à la sonnerie du milieu de la nuit. Si à cette heure-là ton mur sonne plein, je redescends avec mes douze hommes et j'attends une autre affaire ailleurs, et Dieu ait pitié de ta promise. »

Messire Aubert nous accompagna jusqu'à la brèche du jardin. Il était très vieux, cette nuit-là, et il tenait la chandelle à deux mains.

« Il y a une chose que Perrenelle m'a fait dire ce soir et que je n'ai pas voulu dire devant eux, murmura-t-il. Le capitaine a obtenu de messire Guyot qu'on remette les captifs à Dijon.

— Quand ?

— À la fin de la semaine prochaine. Il veut auparavant un dernier interrogatoire, et Blaisy l'a fixé au septième jour. » Le vieil homme me prit le bras. « Le clerc du capitaine prépare les pièces pour le père. On pend un homme sur des pièces, Perrin. On n'a pas besoin d'aveu quand on a trouvé le fil sous son plancher. »

Je remontai à Baume avant le jour, les sept feuillets dans leur pot, pour les remettre sous ma pierre d'attente.

Le huitième soir. Une semaine avant que l'on pende un homme que je haïssais et que j'allais devoir sauver.