Prise
Je lui parlai le soir même, derrière l'appentis, entre chien et loup, et je lui parlai mal.
J'avais préparé cela pendant quatre heures en taillant une pierre dont je n'avais pas besoin. Je voulais être calme, je voulais être clair, je voulais dire : ton père t'a vendue, il faut partir cette nuit, j'ai une tante à Bligny et un cousin charretier à Arnay, tu seras à dix lieues avant midi. J'avais même compté l'argent : onze sous, plus les quatre deniers par jour que le château me devait.
Ce que je dis, ce fut :
« Ton père t'a dénoncée. »
Elle ne bougea pas. Elle était assise sur le tas de déchets de taille, avec sa quenouille qu'elle n'avait pas commencée.
« Raconte.
— À l'auberge de Créancey, ce matin, en habit du dimanche, en face d'Oudot de Blaisy. Il a compté sur ses doigts : un, deux, trois. Il a tracé sur la table, du bout de l'index, la sente qui monte au replat.
— Il en connaît le nom, du seigneur ?
— Je ne sais pas. Il n'a pas prononcé de nom pendant que je passais, mais je n'ai attrapé que quatre mots de la conversation, pas plus. »
Jehanne regarda ses mains.
« Alors il faut que je monte cette nuit, dit-elle.
— Non. Il faut que tu partes cette nuit. »
Nous nous disputâmes une heure. Je ne rapporterai pas tout : il y a des disputes qu'on ne peut pas écrire parce qu'on y a été trop laid. Je lui dis Bligny, Arnay, ma tante, mon cousin, les onze sous. Je lui dis que Blaisy avait fait parler trois hommes à Pouilly pour le compte du capitaine et que le quatrième était mort. Je lui dis qu'elle n'était rien dans cette affaire, qu'elle avait porté des messages qu'elle ne lisait pas, que son seigneur avait pris ses risques en connaissance de cause, que Colart Roussel était payé pour cela, mais qu'elle, elle avait été prise par un homme de Créancey pour vingt sous et du fil ciré, et que si elle mourait pour ce dossier ce serait la mort la plus injuste de la vallée.
Elle me laissa aller jusqu'au bout. Puis elle dit :
« Dans la cache, sous les ruines, il y a un rouleau. Je l'y ai mis hier soir. Il porte un signe, une seule marque, qui veut dire venez, il faut parler. Messire Aubert doit le relever demain matin ; il monte de Vandenesse par le plateau, il a l'excuse de la chapelle des bergers et il fait cela depuis six ans.
— Il ne saura pas qu'on l'attend.
— Il ne saura pas, dit-elle. Et si les hommes de Blaisy montent cette sente demain, ils prendront un chapelain de Vandenesse avec un rouleau dans la main, et le rouleau les mènera à Créancey, et Créancey mènera à sept personnes, et l'une des sept est mon père, parce qu'ils croiront qu'il en est. »
Elle se leva.
« Va-t'en à Bligny, Perrin, si tu veux. Moi je monte détruire ce rouleau et attendre le vieux sur le plateau pour le renvoyer chez lui. Ensuite, si tu veux encore de moi, nous partirons.
— Tu me dis cela en sachant que je ne peux pas te laisser monter seule.
— Je te dis cela en sachant que tu montes au château demain matin, dit-elle. Toi, tu as l'ordre du duc dans le dos et un mur à taper. Tu es la seule chose de cette histoire qui vaille qu'on la garde propre. »
C'est la dernière conversation entière que j'eus avec elle avant onze jours.
Nous montâmes vers quatre heures, séparément, elle par la sente, moi par le haut des jardins et le pierrier, ce qui est plus long mais ce qui domine.
C'est cela qui a tout décidé : l'endroit où j'étais.
Il faisait cette lumière d'avant l'aube où les choses ont une forme sans avoir de couleur. Le fond du vallon fumait. J'étais assis à trois cents pas au-dessus du replat, derrière un bloc, à l'endroit d'où l'on voit la sente sur tout son long, la bande d'argile, les fondations de l'abbaye, le pan de mur, et, en face, la pente pelée qui monte au plateau du côté des Roches.
Jehanne arriva au replat. Elle alla droit à la fissure, se coucha, entra le bras.
Et au même moment, au bas de la sente, à l'endroit où elle passe entre les deux haies, il y eut un cheval qui souffla.
Ils étaient six. Quatre à pied, deux à cheval qui restèrent en bas parce qu'un cheval ne monte pas cela. Ils ne portaient pas de lumière et ils ne parlaient pas. C'étaient les hommes d'Oudot, ceux du jour de la fouille, et ils montaient en file, sans se presser, avec cette régularité des gens qui vont à un endroit qu'on leur a désigné.
Je me levai à demi et je fis la seule chose que je pouvais faire depuis là : je sifflai. Deux notes, comme on siffle un chien.
Elle m'entendit. Elle sortit son bras de la fissure, se releva, et regarda en bas.
Elle eut quatre secondes pour comprendre et elle les employa mieux que je n'aurais fait en une heure. Elle ne courut pas vers moi, ce qui aurait amené les six hommes sur la pente que j'étais en train de descendre. Elle fit trois pas en courant vers la roche, à l'endroit où le calcaire est fendu d'une diaclase étroite, l'une de ces fentes verticales qui traversent le plateau et qui descendent à Dieu sait quelle profondeur, avec de l'eau au fond. Chez nous, on y jette les chats crevés.
Elle y jeta le rouleau.
Puis, tout de suite, sans reprendre son souffle, elle traversa le replat à découvert, en direction de la pente pelée, à l'opposé de moi, et de l'autre côté du vallon, là où le plateau s'ouvre vers les Roches.
Elle courait droit vers le seul endroit où on ne peut pas se cacher.
Je ne comprenais pas. Je crus une seconde qu'elle avait perdu la tête.
Alors je vis, tout en haut de la pente pelée, à cinq cents pas d'elle, une silhouette noire arrêtée : un homme en robe, avec un bâton, qui descendait du plateau du côté de la chapelle des bergers, et qui venait de s'arrêter parce que quelqu'un courait vers lui.
Messire Aubert était en avance de deux heures.
Et Jehanne courait vers lui pour l'obliger à s'enfuir, en emmenant les six hommes derrière elle, en travers de la pente, à découvert, dans la lumière qui montait.
Je descendis le pierrier. Je ne sais pas combien de temps cela m'a pris et je me suis ouvert la main et le genou. Quand j'arrivai au replat, tout était déjà joué.
Les quatre hommes à pied avaient coupé en biais. Ils étaient jeunes, ils portaient des chausses et pas de jaques, et l'un d'eux courait comme un lévrier. Elle avait quatre cents pas d'avance et la pente contre elle. Elle atteignit le milieu du versant, s'arrêta une seconde pour regarder derrière, et cria — un cri long, sans mots, celui qu'on fait pour les bêtes égarées, qui porte à une demi-lieue dans nos vallons.
En haut, le vieux comprit. Il eut le bon sens de ne pas descendre. Il fit deux pas en arrière, se retourna, et disparut derrière la crête du plateau, du côté où l'on gagne les bois et où l'on peut redescendre à Vandenesse par la combe sans jamais paraître à découvert. Un chapelain de soixante ans a la marche des gens qui font vingt lieues par semaine depuis quarante ans.
Elle, au lieu de le suivre, changea de direction et repartit en travers, plus bas, vers les buissons du fond.
Elle courut encore trois cents pas.
Le lévrier la prit par les cheveux.
Je ne raconterai pas cela en détail. Il la jeta par terre, et un second arriva, et ils la tinrent à deux, et l'un d'eux la frappa deux fois sur les côtes du bout de sa botte parce qu'il n'avait plus de souffle et qu'un homme qui n'a plus de souffle frappe.
Je courus jusqu'à eux. J'arrivai en criant Dieu sait quoi, avec ma barre à la main — je l'avais gardée dans la main pendant tout le pierrier, sans le savoir — et un troisième me mit son bâton en pleine poitrine, à plat, comme on ferme une porte.
Je tombai sur le dos. Il me mit son pied sur la gorge.
Voilà. Voilà tout ce que j'ai fait pour elle ce matin-là. J'ai crié, j'ai couru trois cents pas, et je me suis retrouvé sur le dos avec un pied de sergent sur la gorge et de la poussière d'argile dans les yeux, à trois toises de la fille que j'aimais, pendant qu'un garçon de vingt ans lui attachait les mains derrière le dos avec la ceinture de son propre tablier.
Puis les deux cavaliers arrivèrent au petit trot par le bas, et l'un d'eux était Oudot de Blaisy.
Il descendit de cheval. Il regarda Jehanne, qui saignait du nez et qui ne disait rien. Il regarda la fissure ouverte dans la roche, où l'un des hommes était déjà en train d'entrer le bras. Il regarda la diaclase. Puis il vint jusqu'à moi et il fit signe qu'on m'ôte le pied de la gorge.
« Relève-toi. »
Je me relevai.
« Ton nom, dit-il, je le sais. Ton nom est dans un ordre de monseigneur le duc de Bourgogne, qui veut que tu tailles les pierres de Châteauneuf où tu diras qu'il faut tailler, et que le capitaine ne t'en empêche pas. » Il dit cela lentement, comme on lit une pièce dont on n'aime pas les termes. « Sais-tu ce que cela veut dire, tailleur de pierre ?
— Non, monseigneur.
— Cela veut dire que je ne peux pas te pendre ce matin sur cette pente. Il me faudrait écrire, attendre, et rendre compte à quelqu'un qui a de la mémoire. » Il me tourna le dos. « Va travailler. Tu es en retard. »
Je dis :
« Elle n'a rien fait.
— Elle a couru, dit Oudot. Personne ne court à quatre heures du matin en travers d'une pente pelée pour rien. Et elle a jeté quelque chose dans un trou où trente hommes n'iront pas le chercher, ce en quoi elle a été bien avisée. » Il remonta à cheval. « Il y avait un homme là-haut, en robe. Tu l'as vu ?
— J'ai vu un berger.
— Un berger en robe.
— Je suis descendu la tête la première dans un pierrier, monseigneur. J'ai vu ce que voit un homme qui tombe. »
Il me regarda du haut de son cheval un long moment. Je crois vraiment que c'est là, ce matin-là, sur cette pente, qu'Oudot de Blaisy a décidé que je mourrais dès que l'ordre du duc cesserait de valoir.
« Va travailler », répéta-t-il.
Ils la firent descendre à pied devant les chevaux, les mains liées, par la sente, puis par le chemin, à travers Baume, à sept heures du matin.
Tout le hameau était dehors. Trente feux, cela fait à peu près quatre-vingts personnes, en comptant les enfants ; il y en avait bien soixante sur le pas des portes, et pas une n'a dit un mot.
Ils la firent passer devant la maison Foucherot.
Martin sortit. Je le vis sortir et je vis son visage changer trois fois en dix pas : d'abord la curiosité de l'homme qui entend du bruit dans sa rue ; puis, quand il reconnut la robe, quelque chose que je ne peux appeler que de la stupeur d'enfant ; puis la panique.
Il descendit dans le chemin, sans bonnet, en chemise, et il attrapa la bride du cheval d'Oudot.
« Monseigneur — monseigneur, non — c'est ma fille.
— Je le sais, dit Oudot.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit ! Je n'ai pas dit qu'elle — j'ai dit le chemin, monseigneur, j'ai parlé du chemin de la butte, et des sorties, j'ai dit qu'on l'entraînait, c'est le garçon qu'il faut prendre, c'est lui qui la mène dehors, je vous l'ai dit hier, c'est le tailleur de pierre —
— Maître Foucherot, dit Oudot en dégageant sa bride, vous avez parlé. On ne choisit pas ce qu'on a dit. »
Alors Martin se tourna vers sa fille. Il fit deux pas vers elle et je vis qu'il allait la toucher, l'épaule, le bras, n'importe quoi, comme on touche pour réparer.
Jehanne, les mains liées derrière le dos, le nez et la lèvre en sang, s'écarta d'un pas.
Ce ne fut pas un grand geste. Elle ne cracha pas, elle ne cria pas, elle ne le maudit pas devant le village — elle avait plus d'orgueil que cela, et elle savait, elle, ce qu'un mot de trop coûte devant des sergents.
Elle s'écarta d'un pas, elle regarda son père bien en face, et elle attendit qu'on la pousse.
Martin Foucherot resta au milieu du chemin, en chemise, les bras un peu écartés, jusqu'à ce qu'on ne les voie plus.
Au bas du hameau, je rejoignis la troupe. Personne ne m'en empêcha : j'avais mon sac d'outils sur l'épaule et j'allais au château, comme on me l'avait ordonné, et un homme qui obéit peut marcher où il veut.
Je marchai à vingt pas derrière eux pendant une lieue.
À la fourche, il y avait un autre groupe qui attendait, avec trois sergents et un homme lié.
C'était Colin Bourgeot, le guetteur de Créancey, un maigre d'une quarantaine d'années que j'avais vu cent fois monter au beffroi. Il avait la figure ouverte au-dessus de l'œil et il boitait. J'appris le soir même comment il avait été pris : à l'aube, en voyant les cavaliers de Blaisy passer le pont pour monter vers Baume, il était monté sonner. Il avait sonné la cloche de guet, à cinq heures du matin, un jour sans feu et sans orage, pour avertir la vallée.
On ne peut rien reprocher à un guetteur qui sonne. C'est son métier. Mais on peut le lui reprocher quand il sonne pour prévenir ceux qu'on va prendre, et le clerc du capitaine écrivit dans son registre — je le sus le soir, par un valet du bourg qui avait porté l'encre — le mot que Frère Matthew m'avait un jour traduit à propos d'un mur : warning.
Ils ne prirent pas Hugues de Créancey.
Ils allèrent chez lui : je le vis en passant, deux sergents dans la cour, la porte du logis ouverte, le régisseur dehors avec ses livres sous le bras. Ils allèrent, ils regardèrent, ils demandèrent où monseigneur avait passé la nuit, et monseigneur avait passé la nuit à Pouilly chez un cousin, devant six témoins, ce qui était vrai, parce qu'un homme comme Hugues ne dort jamais chez lui la nuit où l'on peut venir. On ne prend pas un seigneur sur le doigt d'un marchand de drap qui trace un chemin sur une table d'auberge.
Ce jour-là, ils prirent une couturière de vingt ans et un guetteur qui boite.
À la fourche, ils firent halte pour souffler les chevaux, et j'entendis ce que j'avais suivi une lieue pour entendre.
Un sergent demanda s'il fallait mener les deux à Créancey, dans la cave du meix, comme on avait fait pour les hommes de Pouilly.
Oudot de Blaisy répondit non.
« Au château, dit-il. Je les ferai entendre devant le capitaine, sous le sceau de messire Guyot. »
Ils repartirent vers le bas de la vallée, et je restai à la fourche avec mon sac d'outils, à regarder monter la butte au-dessus des prés, avec la forteresse posée en long tout au bout de l'éperon, seule sur le ciel, la pointe vers nous, ses cinq tours, son donjon carré, et sur la courtine du côté qui regarde la vallée, dans la lumière du matin, le grand panneau plus clair dont les assises ne se raccordent pas.
Elle allait être enfermée dans la seule place du monde où j'avais le droit d'entrer.