La vallée regarde

Je descendis à Vandenesse le treizième jour, quand j'eus fini la margelle, pour un mur, et surtout parce que j'avais mis ce mur dans ma réponse à Oudot de Blaisy. Je lui avais dit que le matin du mort je m'en allais chez les gens de la Chaume pour leur pignon. Personne n'était encore monté le leur demander ; le jour où quelqu'un irait, il fallait qu'ils puissent répondre que j'étais bien leur maçon, que le pignon s'ouvrait et que je l'avais refermé.

Les gens de la Chaume m'avaient attendu deux fois. Ils me reçurent comme on reçoit un ouvrier en retard dont on a besoin, avec des reproches et du fromage. Le pignon s'ouvrait, comme je le pensais : de la pierre prise trop haut dans le banc, gélive, montée à bain de mortier maigre par quelqu'un qui avait travaillé au plus vite. La fente laissait passer le doigt en haut et l'ongle en bas, ce qui voulait dire que le mal venait du chaînage d'angle et non des fondations. C'était trois jours d'ouvrage et de l'argent honnête.

Je fus content de travailler. Il y a des jours où poser une pierre après l'autre est ce qu'un homme peut faire de mieux avec sa peur.

Et de ce pignon, en me relevant, j'avais Châteauneuf dans les yeux.


Chez nous, on ne le voit pas ; c'est une chose que j'ai déjà dite. Le vallon de Baume est fermé de deux côtés, et l'on y vit comme au fond d'un coffre. Mais quand la vallée s'ouvre, en bas, la butte se lève devant vous et vous ne pouvez plus regarder ailleurs, quoi que vous fassiez de vos mains.

Elle monte de cinquante toises au-dessus des prés, pelée du côté qui nous regarde, avec la forteresse posée en long tout au bout de l'éperon, la pointe vers la vallée. Le village est derrière, sur le même plat, à la même hauteur que les tours ; d'en bas on n'en voit pas un toit. On ne voit que le château, et il a l'air d'être seul sur sa butte, ce qui est la première chose que ces gens-là ont voulue quand ils l'ont bâti là. Trois ans plus tôt, j'avais passé six semaines à le regarder sans y penser. Cette fois, j'avais le dessin dans la tête.

Cela me fit quelque chose que je n'avais jamais éprouvé devant un mur : c'était comme voir marcher un homme dont j'aurais tenu le squelette dans mes mains.

Le premier jour, je vérifiai les tours. On les compte mal du bas, parce que deux d'entre elles se cachent l'une l'autre selon l'endroit où l'on se tient. Je changeai trois fois de place, en portant des pierres que je n'avais pas besoin de porter, et je finis par en compter cinq sur l'enceinte, avec le donjon carré à part, plus trapu et plus vieux que tout, poussé vers le haut de l'éperon. Comme sur le feuillet. La cour resserrée en haut, la large en bas. La pointe vers nous.

Le second jour, je regardai la pierre.

À cette distance, on ne lit pas un joint. Mais on lit une campagne. Le calcaire d'ici jaunit d'une façon particulière et l'on voit, quand la lumière vient de côté, les grandes zones de teinte différente qui disent : ceci a été monté en un temps, cela en un autre. Le mur du haut, tout en longueur, avec le chemin de ronde sur ses corbeaux, avait une couleur ; les tours, une autre. Et sur la courtine du côté qui regarde la vallée, celle qui domine la pente raide, il y avait un panneau plus clair que le reste, large de quatre ou cinq toises, qui montait du bas jusqu'à mi-hauteur, et dont les assises ne se raccordaient pas franchement avec celles du voisinage.

Un homme qui n'est pas du métier voit là une tache d'humidité. Moi, j'ai vu une reprise. Cela pouvait être n'importe quoi : un éboulement réparé, une brèche d'un siège ancien, un mur refait après un tassement. Cela pouvait être aussi une gueule fermée à la fin d'un chantier, avec du beau parement dessus et Dieu sait quoi dedans.

Je restai un long moment le maillet à la main, à cinquante toises en dessous et à une demi-lieue, à regarder cette tache claire.

C'était de l'autre côté du monde. Il y avait entre elle et moi une pente pelée, un fossé, un village plein d'hommes d'armes, une porterie où l'on fouille les ouvriers, et un capitaine qui faisait dresser la liste des gens de la vallée qui marchent sans avoir de terre. Je ne voyais aucun moyen d'aller taper ce mur, et je n'imaginais pas encore qu'on m'y conduirait par la main.


Vandenesse n'est pas Baume.

Chez nous, on se tait par habitude. Là, on se tait autrement, parce qu'on a quelque chose à perdre. Dix ans plus tôt, le seigneur de Châteauneuf avait affranchi les habitants ; ils avaient leurs libertés par écrit, scellées, dans un coffre de l'église, et ils vous le disaient dans la première demi-heure. J'ai vu, ces trois jours, ce que devient un village qui a des droits sous un château qui a des hommes d'armes : on discute chaque charretée, on cite le texte, on obtient qu'on paie le foin au lieu de le prendre, et l'on rentre chez soi en tremblant d'avoir eu raison.

Les gens du château descendaient tous les jours. Ils prenaient de l'avoine, du bois, des œufs, des bras. Ils payaient en billets qu'un clerc signait. La veille de mon départ, ils prirent quatre hommes pour trois jours et deux charrettes pour huit.

Car il y avait la grande nouvelle, et je l'appris dans la cour de la Chaume, par une femme qui l'avait de sa sœur qui sert au bourg :

le duc venait.

Monseigneur Philippe, en personne, en chemin de Dijon vers Autun ou de Beaune vers je ne sais où, s'arrêterait à Châteauneuf pour deux ou trois jours. On ne savait pas la date. On savait que le château avait reçu des ordres, qu'il fallait des lits, du foin, de la chaux, des voitures, du vin, et surtout qu'il fallait que rien ne fût laid ni dangereux quand monseigneur monterait la pente : ni un pan de mur douteux, ni une charpente pourrie, ni une porte qui ferme mal.

« Ils ramassent les couvreurs et les maçons de toute la vallée, dit la femme. Ils sont allés jusqu'à Pouilly.

— Et ils paient ?

— Ils paient. C'est le duc. »

Je me souviens d'avoir posé ma ripe sur la pierre et d'être resté immobile, avec un goût de fer dans la bouche.

Il y a des moments où l'on sent que sa propre vie vient de se retourner comme un gant, et l'on ne sait pas encore si c'est pour le bien.


Le dernier soir, j'allai voir le chapelain.

Je pourrais mentir et dire que j'y allai pour la ruse. La vérité est plus bête. Depuis Créancey, depuis le porche, depuis que j'avais entendu le marguillier marchander la terre d'un homme que j'avais fouillé de mes mains avant qu'on le lave, je n'arrivais plus à dormir plus de trois heures d'affilée. On l'avait mis contre le mur, du côté des enfants morts sans baptême, sans messe. Et j'avais chez moi, sous une pierre d'attente, ce qu'il était venu porter et pour quoi il était mort.

L'église de Vandenesse est vieille, avec une chapelle latérale sous le vocable de saint Nicolas, dotée depuis longtemps pour des chapelains qui y résident. Messire Aubert était le plus âgé des deux qui restaient. Je le trouvai en train de fermer un coffre, dans le froid, avec une chandelle à un sou.

« Je voudrais faire dire une messe, dis-je.

— Pour qui ?

— Pour l'homme qu'on a enterré à Créancey contre le mur. L'inconnu du gué. »

Il ne dit rien. Il posa sa chandelle sur le coffre, et il se retourna vers moi complètement, comme si je venais d'entrer.

« Tu es de Baume, dit-il enfin. Le tailleur de pierre. Tu travailles à la Chaume.

— Perrin. Oui.

— Et tu paies une messe pour un étranger qui n'est pas de ta paroisse, qui n'est pas de ton sang, et dont on dit qu'il servait les Anglais. » Il rapprocha la chandelle de mon visage sans façon, comme un homme qui regarde une bête avant de l'acheter. « Pourquoi ?

— Parce que personne ne l'a fait.

— Ce n'est pas une réponse, dit-il. C'est une bonne action. Les hommes ne font pas de bonnes actions à trois lieues de chez eux sans raison. »

J'aurais dû partir. J'étais fatigué, j'avais peur depuis deux semaines, et j'avais devant moi le premier homme depuis le début de cette affaire qui me parlait comme à quelqu'un dont l'âme compte.

« Parce que je l'ai touché, dis-je.

— Explique.

— Je l'ai trouvé avant les gens de La Lochère. Je l'ai retourné dans l'eau pour voir son visage. Je l'ai tiré sur le gravier. Et je lui ai pris quelque chose. »

Voilà. C'était dit. Je regardai la dalle entre mes pieds et j'attendis ce qui viendrait.

Messire Aubert alla jusqu'à la porte de la chapelle, regarda dans la nef, revint et s'assit sur le banc, lentement, comme un homme dont les genoux sont vieux.

« Assieds-toi. Pas devant moi : à côté. Si l'on entre, nous parlons de la messe. »

Puis, longtemps, il ne me demanda rien. Il me laissa dire. Je dis tout ce que je pouvais dire sans nommer ce que j'avais chez moi : les deux couches de traces, la chandelle des hommes revenus la nuit, la croix rouge à moitié arrachée, l'encre sur les doigts, l'enclos de ronces où un cheval avait vécu deux jours, le gué qui n'est le chemin de personne.

Il écoutait comme un confesseur, ce qu'il était, mais aussi comme un régisseur qui vérifie un compte.

« Qu'est-ce que tu lui as pris ? finit-il par dire.

— Ce que les autres cherchaient.

— Combien ?

— Assez pour qu'on me pende deux fois.

— Où est-ce ?

— Chez moi. »

Il ferma les yeux un instant.

« Tailleur de pierre, dit-il, tu as dans les mains ce que trois puissances cherchent, et tu viens payer une messe. Comment veux-tu que je te croie ?

— Je ne veux pas que vous me croyiez. Je veux la messe.

— Non, dit-il. Ce que tu veux, c'est savoir qui était cet homme. »

Je ne répondis pas.

« Donne-moi une chose que seul celui qui l'a fouillé peut savoir, dit-il. Pas ce que tout Créancey a vu sous le porche. Pas ses lettres au col, pas son plomb de Tours. Une chose de toi. »

Je réfléchis un moment à ce que je risquais, et je vis que je risquais tout, et que je l'avais déjà risqué en entrant.

« Sur le pan de derrière de son pourpoint, il y avait une couture qui n'était pas une couture, dis-je. Cousue par l'intérieur, prise dans un pli, avec le fil doublé et tourné, et arrêtée par-dessous par un nœud plat qui revient deux fois dans le même trou. Ceux qui l'ont tué ont ouvert les manches, les bottes, la ceinture et le chaperon. Ils n'ont pas vu celle-là. Moi je l'ai vue parce que je vérifie toujours l'ouvrage des autres. »

Messire Aubert mit une main devant sa bouche, et de l'autre il se signa.

Ce n'est pas le geste que j'attendais. Ce fut un geste d'homme à qui l'on annonce à la fois une mort et une naissance.

« Alors ils ne l'ont pas eu, dit-il très bas. Dieu de bonté. Ils ne l'ont pas eu. »

Il resta comme cela un moment, puis il se tourna vers moi, et ce fut un autre homme qui parla : quelqu'un qui choisit ses mots un par un, comme on choisit des pierres pour un arc.

« Écoute-moi bien, parce que je ne le répéterai pas et que je nierai l'avoir dit. Le mort du gué ne s'appelait pas Thomas Reed. Il s'appelait Colart Roussel. Il était du royaume, sujet du roi Charles, celui qu'on a sacré à Reims cet été. Il parlait anglais comme eux, il écrivait mieux qu'eux, et depuis le printemps il servait comme secrétaire dans l'entourage du capitaine qui est arrivé lundi à Créancey.

— Un espion.

— Un homme du roi, dit Aubert. Le mot dépend de qui le dit. Il a été placé là pour cela : pour voir, et pour rapporter.

— Rapporter à qui ? »

Il me regarda et ne répondit pas à cette question-là. J'ai su plus tard qu'il avait pesé sa vie, la mienne et celles de cinq ou six autres avant de répondre à côté ; sur le moment, je crus qu'il ne savait pas.

« Ce qu'il portait devait parvenir à quelqu'un de cette vallée, dit-il. Un relais. Ce n'était pas lui qui devait s'en servir : il ne l'aurait même pas gardé une nuit de plus. Il l'a payé de sa peau parce que les gens du capitaine se sont doutés de lui trop tôt — et ils ne l'ont pas pris au château, remarque bien : ils l'ont laissé courir trois jours et ils l'ont pris au bout du chemin, pour voir où il allait et à qui il parlerait.

— Ils l'ont pris avant qu'il parle à personne.

— Ils ont eu de la chance, dit Aubert. Ou nous en avons eu. Cela dépend encore de qui le dit. »

Il souffla sa chandelle, parce que le suif coûte cher et parce qu'un homme dont on ne voit pas le visage parle plus librement.

« Ce que tu as chez toi, tailleur de pierre, ce n'est pas un secret d'Anglais. C'est le portrait d'une place que le roi de France voudrait voir tomber, et que le duc de Bourgogne veut garder. Tant que tu le gardes, tu es entre deux meules. Sais-tu ce que Blaisy fait des gens, quand le capitaine le lui demande ?

— On me l'a dit à Créancey. Quatre hommes à Pouilly.

— Trois, dit Aubert. Le quatrième est mort avant de parler, et c'est celui-là que je connaissais. »

Il se leva et me poussa doucement vers la porte de la chapelle.

« Ta messe sera dite dimanche. Je ne dirai pas son nom à voix haute : je dirai pour un homme mort sur nos chemins. Et toi, tu vas m'écouter une dernière fois. Ce que tu as, ne le donne à personne qui te le demande. Ni à un seigneur, ni à un prêtre, ni à un capitaine, ni à moi. Attends de comprendre. Un homme qui ne comprend pas et qui donne fait toujours du mal, même quand il a bon cœur.

— Et si l'on me le prend ?

— Alors nous aurons tous notre part de malheur », dit-il, et il ajouta, sur le seuil, avec une gentillesse qui m'a fait plus peur que le reste : « Tu es un brave garçon. C'est bien dommage. »


Je remontai la vallée le lendemain, mon ouvrage fini, avec quatre sous et trois jours de nourriture dans le ventre.

J'avais maintenant un nom, et un nom retourne tout.

Un homme du roi de France, venu de la Loire avec son saint de Tours cousu sous le col, était monté dans notre vallée pour porter le portrait de Châteauneuf à quelqu'un de chez nous. Ce quelqu'un-là ne pouvait pas être un marchand de drap qui vend des jaques aux sergents du duc et qui s'incline devant Oudot de Blaisy en perdant son bonnet. On ne confie pas sa vie à un homme comme Martin Foucherot.

Alors mon beau mur d'explications, celui que j'avais bâti en quatre nuits, s'est fendu du haut en bas, d'un seul coup, comme se fend une pierre gélive.

Car il restait le fil doublé, le demi-tour avant la piqûre, le nœud plat qui revient deux fois dans le même trou. Il restait une main. Elle avait cousu la cachette d'un homme du roi ; elle avait cousu mes manches.

Je marchai jusqu'à Baume sans lever la tête, et pendant deux lieues je m'occupai uniquement à ne pas finir cette phrase.