Quelqu'un d'ici
Le sixième jour, je sortis les feuillets de ma chemise et je fis de mon mensonge une vérité.
Ma carrière n'est pas une carrière de seigneur, avec un maître carrier et des registres : c'est une entaille dans le flanc du plateau, au-dessus de Baume, où l'on prend depuis toujours le banc de calcaire fin. Il y a des tas de déchets, un abri de branches, deux pierres d'attente que j'ai laissées là parce qu'elles sont trop belles pour un seuil de veuve et trop lourdes pour être volées.
L'une des deux repose sur trois cales. Je la levai au levier, je creusai dessous, je mis les sept feuillets dans leur peau huilée, puis dans un fond de pot que je bouchai de suif, et je laissai la pierre reprendre sa place. Deux hommes ne l'auraient pas soulevée sans levier et sans savoir où poser le point d'appui. Cela ne les protégeait pas d'un incendie ni d'une inondation ; cela les protégeait des hommes, qui sont ceux qui cherchent.
Puis je descendis au gué, parce qu'il avait plu.
Il avait plu la nuit d'avant, une de ces pluies de fin d'été qui tombent d'un coup sur les plateaux et emportent tout ce qui descend. Je le savais en partant, et je descendis quand même, en me disant que c'était perdu, et c'était perdu.
Le gué de La Lochère était méconnaissable. L'eau avait monté d'un pied et demi, elle était brune, elle avait couché les roseaux dans le sens du courant, arraché la terre des deux bords, comblé les creux de vase claire. Les traces des chevaux avaient fondu. Le labour que les hommes d'Oudot avaient fait sur la rive n'était plus qu'un lissé de limon avec des empreintes de pattes d'oiseaux dessus. On avait retiré le corps l'avant-veille ; la place où il s'était trouvé ne se distinguait plus de rien.
Cinq jours. Il n'y avait que cinq jours entre le mort et moi, et le pays avait déjà tout ravalé.
Je restai deux heures. Je fis ce que je fais quand une pierre ne veut pas parler : je m'écartai et je regardai plus grand.
Ce que je cherchais, je le trouvai à deux cents pas en amont, du côté de Créancey, dans un renfoncement de la rive où les ronces montent jusqu'à la hauteur d'un homme.
Il y avait là un enclos naturel, une poche entre les ronces, l'eau et un talus. On y entre par un seul endroit. L'herbe y était tondue à ras sur toute la surface, comme la tondent les bêtes attachées court, avec un cercle plus pelé au bout d'une longe. Le crottin, au fond, avait deux couches : une sèche, ouverte, avec des mouches mortes dedans, et une plus tendre par-dessus. Sur le tronc d'un frêne penché, à hauteur de garrot, l'écorce était usée en anneau.
Un cheval avait vécu là. Pas une heure : deux jours, peut-être trois, attaché à ce frêne, à cinq minutes du gué, dans le seul endroit du secteur où l'on peut cacher une bête sans la voir du chemin.
Et à côté de la longe, contre le talus, un homme avait dormi. Il n'avait pas fait de feu — il n'y avait pas une cendre, pas une pierre noircie, rien —, mais il avait creusé un peu la terre pour l'épaule et la hanche, deux fois, à deux endroits différents, comme on le fait quand on passe une seconde nuit et que la première a été mauvaise. La pluie avait tout arrondi, sans pouvoir effacer les formes du sol.
Alors je m'assis sur le talus et je fis le compte tout haut, comme un imbécile, parce que je pensais mieux en parlant.
Le garçon aux oies l'avait vu passer à Créancey deux jours avant sa mort, montant du côté de Vandenesse, sur un cheval bai, demandant la route de Pouilly en français. Il n'était pas allé à Pouilly : il était redescendu, il avait caché sa bête dans les ronces, et il avait attendu deux nuits sans feu à deux cents pas d'un gué où il n'y a rien.
Un homme qui fuit ne fait pas cela. Un homme qui fuit prend la vallée et il descend jusqu'à l'Ouche, ou il monte au plateau et il file vers l'ouest, et il ne dort pas deux nuits à portée de voix d'un passage surveillé.
Un homme qui attend, oui.
On ne reste pas deux jours à un gué pour attendre une troupe : une troupe, on l'évite. On n'attend pas un maître : un maître, on le rejoint chez lui, et le sien était au château, à deux lieues, avec des lits et du feu. On attend un rendez-vous qu'on ne peut pas manquer, à un jour et à une heure convenus, et l'on arrive avant l'heure parce qu'on ne peut pas se permettre d'arriver après.
Il attendait quelqu'un au gué de La Lochère. Quelqu'un qui ne pouvait pas venir plus loin ni plus tôt. Quelqu'un qui devait, ce soir-là, avoir une raison ordinaire de se trouver dans le bas de la vallée à la tombée du jour.
Quelqu'un d'ici.
Je me souviens du froid que cela m'a fait, assis sur ce talus, avec les mouches et l'odeur de crottin. Depuis le premier jour, je m'étais raconté une histoire simple : des gens d'ailleurs s'étaient entretués pour un papier d'ailleurs, et le malheur de Baume était d'avoir un gué sur leur chemin. Or il n'y avait pas de chemin. Ce gué n'était le chemin de personne. Il n'avait été choisi que pour une seule raison : parce qu'il était commode pour quelqu'un de la vallée.
Le mort avait un contact chez nous, et ce contact ne s'était pas montré.
Ou bien il s'était montré, et il avait vu.
Je me relevai et je regardai le talus, les roseaux, la courbe de la rive, en cherchant l'endroit où un homme se serait tenu pour voir le gué sans être vu. Il y en avait un seul, en aval, sur ma rive.
C'était la touffe couchée.
Je l'avais vue le premier matin. J'avais pensé à un chien, à un héron, à une bête venue boire, et je m'étais dit cela très vite parce que le jour montait et que je voulais partir avec ce que j'avais dans le dos. La pluie avait tout redressé depuis. Il ne restait plus rien à voir. Je restai devant cette touffe de roseaux comme devant un mur que j'aurais démoli moi-même.
Je remontai à Baume par le bas, ce qui était imprudent, et j'y arrivai à la nuit avec les jambes lourdes et une question dans la bouche.
Jehanne était devant chez son père, sur le pas de la porte, à profiter du dernier jour pour coudre. Elle cousait vite, sans regarder son ouvrage, comme elle fait, en tenant l'aiguille très court.
Je m'assis sur la pierre à côté d'elle.
« Le soir où ce garçon a été tué au gué, dis-je. Tu étais où ?
— Ici. »
Elle ne leva pas les yeux et son aiguille ne changea pas de vitesse.
« Toute la soirée ?
— Toute la soirée. Mon père avait une réparation pour les hommes de monsieur de Blaisy, trois pièces à rendre avant vêpres, et j'ai fini à la chandelle. Demande-lui : il te dira que je bâcle. » Elle sourit, et elle ajouta : « Après, j'ai dormi. Et au matin, j'ai porté les coiffes à Créancey. Tu m'as vue partir. Tu m'as même pris mon panier. »
Tout, dans cette réponse, était vrai. J'ai eu le temps, depuis, d'en admirer la construction. Il n'y avait qu'un mot de faux, et ce mot n'était pas dit : le mot après.
« Pourquoi me demandes-tu cela ? » dit-elle enfin, et là elle leva les yeux.
Je ne savais pas quoi répondre. Je ne pouvais pas lui dire : parce que je cherche qui attendait un mort, et que je cherche dans la vallée, et que tu es la vallée. Je dis :
« Parce que les sergents demanderont. Ils demandent toujours à tout le monde où il était. Il faut que nous répondions la même chose.
— Nous répondrons la même chose, dit-elle. Nous étions chacun chez nous, et le lendemain nous sommes descendus ensemble jusqu'à la fourche.
— Voilà.
— Perrin. » Elle piqua son aiguille dans le tissu et la laissa. « Cesse. Je te le demande comme je ne t'ai jamais rien demandé. Ce mort n'est pas à toi. Ces papiers ne sont pas à toi. Tu n'as pas à savoir qui il était ni qui l'attendait ni ce qu'il portait. Tu as un métier, une mère, une carrière, et tu as moi. Le reste, laisse-le aux gens à cheval : ils se le partageront, ils se tueront pour cela, et dans dix ans on aura oublié jusqu'au nom de leur guerre.
— Et si le reste vient à nous ?
— Alors il faudra n'avoir rien fait pour l'appeler », dit-elle.
C'était la meilleure réponse du monde, et c'était exactement ce qu'un homme de Baume devait entendre. Je faillis dire oui. J'y pense encore.
Puis elle reprit son aiguille, et je regardai ses mains, parce que ce sont de belles mains et parce qu'un homme qui n'a rien à dire regarde les mains de sa promise.
Elle faisait un ourlet à une manche. Elle rentrait le bord deux fois, elle prenait le fil en double, elle le tournait d'un demi-tour sur lui-même avant de piquer, et à la fin de chaque brasse elle arrêtait son fil par-dessous, en revenant deux fois dans le même trou, ce qui fait un point qu'on ne voit pas de l'endroit et un petit nœud plat de l'envers.
Je regardai cela pendant peut-être trente battements de cœur, avec l'air d'un homme qui pense à son mariage.
Puis je dis bonsoir, je rentrai chez moi, je fermai la porte de l'appentis, j'allumai une chandelle, et j'ôtai ma cotte de dessus.
Il faut savoir ceci, que je n'avais jamais eu de raison de dire à personne : depuis deux ans, c'est Jehanne qui raccommode mes habits.
C'est une chose qui va de soi, chez nous, entre gens promis. Ma mère a les yeux durs et les doigts raides ; Jehanne travaille dans l'atelier de son père et il lui reste du fil. Elle a repris le col de ma cotte, elle a doublé les épaules là où le sac d'outils use, elle a mis des pièces de cuir aux genoux de mes chausses, et l'hiver dernier elle m'a fait, avec un reste de drap sombre pris chez Martin, une doublure de manches parce que je me plaignais du vent de la carrière.
Je retournai la manche gauche et j'approchai la chandelle.
Le bord était rentré deux fois. Le fil était double, tourné d'un demi-tour avant chaque piqûre. À la fin de chaque brasse, il y avait un petit nœud plat, du côté de l'envers, fait en revenant deux fois dans le même trou.
Je restai un long moment à genoux, la manche dans une main, la chandelle dans l'autre.
Puis je pris l'autre manche, et les genoux, et le col, et je regardai tout, une couture après l'autre, comme je relève une assise avant de la reprendre. C'était partout la même main. Cela ne pouvait pas être autrement : je la connaissais, cette main, elle avait cousu pour moi pendant deux hivers, seulement je ne l'avais jamais regardée pour ce qu'elle était.
Et cinq jours plus tôt, à genoux dans l'eau du gué, avec un mort en travers du gravier, j'avais ouvert de la pointe de mon couteau une fausse couture prise dans un pli, cousue par l'intérieur, arrêtée par-dessous par un petit nœud plat qui revenait deux fois dans le même trou, et j'avais pensé sans m'arrêter : j'ai déjà vu coudre comme ça, quelque part, chez nous.
Je soufflai la chandelle et je restai dans le noir de l'appentis, avec l'odeur de poussière de pierre.
Je voudrais pouvoir dire ce que j'ai compris ce soir-là. La vérité est que je n'ai rien compris : j'ai seulement su, et savoir sans comprendre est ce qu'il y a de pire au monde. La cachette du mort avait été cousue par la même main qui avait cousu mes manches. Ce n'était pas une supposition, ce n'était pas un pressentiment de bonne femme, c'était un fait, aussi net qu'une marque de tailleur au revers d'une pierre.
Alors j'ai fait ce que font les hommes qui ne veulent pas voir, et je m'y suis mis avec tout mon cœur : je me suis bâti un mur d'explications.
L'atelier de Martin Foucherot habille la moitié de la vallée. Il fournit du drap, il fait faire des réparations, il vend aux sergents, aux valets, aux gens de Créancey et à ceux de Vandenesse ; les hommes du château lui apportent leurs jaques déchirés. Ce pourpoint venait de chez lui, voilà tout. Jehanne cousait ce qu'on lui donnait à coudre, comme elle cousait mes manches, sans savoir pour qui. Une fille de son âge ne pose pas de questions dans l'atelier de son père.
Et si l'on avait commandé à Martin une cachette dans une doublure, c'était Martin qu'il fallait regarder. Martin, qui buvait avec les sergents, qui s'inclinait devant Oudot en perdant son bonnet, qui vendait aux Anglais et se croyait protégé par eux, qui haïssait la guerre en général et l'aimait sur ses comptes. Martin, qui aurait vendu son propre gendre pour une commande.
Cela tenait. Cela tenait très bien. Je l'ai bâti cette nuit-là, ce mur, avec application, et il m'a duré quatre jours.
Ce que je n'ai pas voulu regarder, cette nuit-là, c'est la seule chose qui n'entrait pas dedans : la fausse couture du mort était le plus beau travail que j'aie jamais vu. On ne fait pas cela sur commande d'un client, dans un atelier ouvert, entre deux jaques de sergent. Il faut du temps, du silence, et savoir exactement pourquoi on le fait.
Je me suis endormi en pensant à mon beau-père.