Prologue
Le jaque sentait la sueur d'un autre homme. Jehanne tenait l'épaule déchirée contre son genou, l'aiguille montait, tirait, redescendait, et elle comptait. Non pas les points : les pas qu'il lui resterait à faire quand son père la laisserait sortir.
Une bonne lieue jusqu'au gué de La Lochère. Un peu moins si elle prenait le fond du vallon sans s'arrêter, si la boue de la semaine avait séché, si personne ne lui demandait où elle allait. L'ombre du coteau avait déjà mangé la chapelle Saint-Gervais et commençait à monter le long des toits. Elle devait être au passage de la rivière avant que le soleil quitte les hauteurs. C'était tout ce qu'on lui avait dit : le gué, cette heure, et le signe.
« Tu bâcles », dit Martin.
Il se tenait derrière elle, les mains dans le dos, à la place exacte où il se plaçait toujours pour surveiller un ouvrage sans le toucher. Jehanne ne leva pas la tête.
« Non, mon père.
— Le sergent vient chercher ces trois pièces avant vêpres. S'il trouve un fil qui pend, ce n'est pas toi qu'il regardera de travers. »
Il disait ces trois pièces comme il aurait dit une charretée de drap. Un jaque fendu à l'épaule, deux paires de chausses éclatées au genou. Les hommes d'Oudot de Blaisy ne payaient jamais tout de suite et ne discutaient jamais le prix ; c'était le genre de clientèle dont son père tirait sa fierté.
Elle piqua trop vite ; l'aiguille manqua l'épaisseur du jaque, glissa sur le cuir de l'emmanchure et lui entra sous l'ongle. Le sang vint, une perle sombre. Elle referma la main pour ne pas tacher la laine et attendit que ça passe. La douleur, au moins, faisait taire le décompte.
« Quand ce sera fini, dit-elle, il faut que je porte les coiffes à Créancey. On les attend.
— Elles attendront demain.
— On les attend ce soir, mon père. »
Martin fit deux pas, prit la seconde paire de chausses, la retourna dans la lumière de la porte, la reposa.
« Tu sors trop. Tu descends à Créancey, tu remontes par le haut, tu rentres avec de la terre jusqu'aux genoux et une pelote en moins. Une fille qui court les chemins, on en parle. On en parle déjà. »
Elle ne répondit rien. Avec son père, répondre allongeait toujours la chose ; se taire finissait par la clore. Il fallait seulement se taire assez longtemps.
« C'est ton tailleur de pierre qui te met ces idées, reprit Martin. Il te croit sa femme avant l'heure. Tu n'es rien à lui tant que je n'ai pas dit oui. »
Perrin. Il avait passé la veille au soir, les cheveux blancs de poussière, pour lui montrer une pierre qu'il avait taillée sans commande, juste parce que le bloc « le demandait ». Elle avait ri, elle avait posé la main sur la pierre, et elle avait menti sur l'endroit où elle irait le lendemain. Il l'avait crue. Il la croyait toujours.
Le sergent arriva enfin, un grand garçon aux dents grises qui prit les trois pièces sous le bras, plaisanta sur la couture, ne paya pas. Martin l'accompagna jusqu'au bout du chemin, comme un homme qui reconduit un ami puissant.
Jehanne rangea l'aiguille dans son étui, prit le panier de coiffes, et sortit par-derrière.
Le soleil n'était plus sur les toits.
Elle descendit le vallon au petit trot des femmes qui portent, ce pas où le buste ne bouge pas et où le panier ne tourne pas. L'eau de la Vandenesse courait à sa droite, froide même à cette saison, avec cette odeur de pierre mouillée qui ne quittait jamais le fond de Baume. Derrière elle, les Roches rentraient peu à peu dans le coteau ; devant, le vallon s'ouvrait et descendait vers Créancey, et l'ombre du versant avait laissé des plaques d'herbe encore luisantes. Elle évita les passages où la boue garde les pas et marcha dans l'herbe rase, par habitude, sans y penser.
Elle laissa Créancey sur sa gauche, les toits étagés, la fumée d'un feu de cour. Personne ne l'appela. Plus bas, la vallée s'élargissait, les aulnes se resserraient sur la rivière et le chemin devenait un couloir : on n'y voyait pas loin devant et on y était vu de partout au-dessus. Elle pressa le pas.
Le gué de La Lochère n'était rien : trois grosses pierres plates posées dans le courant, un vieux tronc couché en garde-corps, des roseaux hauts comme un homme des deux côtés. Elle connaissait l'endroit depuis l'enfance. Elle savait aussi ce qu'elle devait y trouver : un homme seul, à cette heure, la tête découverte, une baguette de coudrier verte dans la main gauche. Il dirait qu'il cherchait le chemin du moulin. Elle répondrait que le moulin ne tournait plus. Ensuite, elle rapporterait ce qu'il y aurait à rapporter.
On ne lui avait pas dit ce que ce serait. Une lettre, un objet, une phrase à retenir mot pour mot ; elle n'avait pas demandé. On ne demandait pas.
Elle entendit les chevaux avant de voir l'eau.
Trois, peut-être quatre, au pas, sur la rive d'en face. Un homme parlait, et sa voix montait bizarrement à la fin des phrases : ce n'était pas du français. Elle connaissait cette langue-là pour l'avoir entendue tout l'été dans l'atelier de son père, quand les gens de Châteauneuf venaient faire reprendre leurs jaques.
Jehanne ne réfléchit pas. Elle quitta le chemin, franchit la bande d'orties, entra dans les roseaux et s'accroupit. L'eau lui prit les chevilles, puis les genoux, si froide qu'elle en eut mal aux dents. Les tiges craquèrent autour d'elle. Elle attendit, la tête baissée, jusqu'à ce que le bruit qu'elle faisait ne soit plus qu'un bruit de rivière, puis elle écarta deux roseaux avec deux doigts.
L'homme était là.
Debout sur la pierre du milieu, au-dessus du courant, la tête nue, une baguette de coudrier dans la main gauche. Il n'avait pas l'air d'un paysan ni d'un soldat. Il tenait la baguette comme on tient un objet dont on a oublié qu'il est dans sa main. Sur sa manche, à l'épaule, il y avait une croix de drap rouge, celle des gens qui montent à Châteauneuf. Elle ne s'était pas attendue à cela et n'eut pas le temps de se demander ce que cela voulait dire.
Quatre cavaliers l'encadraient. Deux étaient descendus. L'un portait un jaque de laine couleur de sang séché, l'autre un chapeau de fer bosselé sur le devant. Le cheval du troisième, un bai, avait un pied blanc devant, très visible dans l'eau brune.
L'homme du gué leur parla. Il leur parla dans leur langue, sans hâte, avec l'assurance d'un serviteur qui explique un retard, et il tira un étui de cuir de sa besace pour le tendre à bout de bras. Jehanne comprit deux choses en même temps : qu'il essayait d'être des leurs, et qu'ils ne le croyaient pas.
Celui au chapeau de fer prit l'étui. Celui au jaque rouge passa derrière.
Cela ne fit presque pas de bruit. Un coup court dans le dos, à la hauteur des reins, puis un autre plus haut. L'homme se plia comme un drap qu'on lâche. La baguette de coudrier tomba dans l'eau et partit avec le courant, tourna contre le tronc couché, resta là.
Ils le tirèrent sur la rive et le fouillèrent.
Ils firent cela méthodiquement, à deux, sans se presser, en parlant par-dessus le corps. Ils vidèrent la besace dans la boue et retournèrent tout du bout du pied. Ils coupèrent la bourse, coupèrent les manches à la couture, ouvrirent les tiges des bottes au couteau, tâtèrent la ceinture pouce par pouce, arrachèrent la doublure du chaperon. Le cavalier du bai ne descendit pas ; il tenait l'étui de cuir contre sa cuisse et attendait, et lorsqu'ils eurent fini, il le glissa dans son sac de selle.
Un des hommes dit quelque chose. Un autre rit.
Puis celui au jaque rouge vint jusqu'au bord des roseaux, à cinq pas d'elle, écarta ses vêtements et pissa dans la rivière en regardant le coteau. Jehanne cessa de respirer. Elle voyait la maille usée de son col, une croûte sur son poignet, la boue fraîche sur ses genoux. Elle sentit une tige lui entrer dans la paume et ne bougea pas la main. Elle pensa, très calmement, qu'elle allait mourir dans l'eau à une lieue de chez elle et que son père dirait qu'elle sortait trop.
L'homme s'ébroua, remonta ses chausses et s'en alla.
Ils laissèrent le corps où il était, à demi dans l'eau, et s'en allèrent au pas vers l'aval. Le bruit des sabots dura longtemps encore après qu'ils eurent disparu derrière les aulnes.
Elle resta dans les roseaux jusqu'à ce que ses jambes ne lui appartiennent plus.
Quand elle sortit, elle ne prit pas le chemin. Elle marcha dans la rivière, contre le courant, sur une bonne portée d'arc, parce que la boue de la rive gardait les pas et que ses souliers n'étaient pas ceux d'un soldat. Elle passa près de lui. Elle ne le toucha pas. Son visage était tourné vers l'eau, une joue dans le gravier de la rive, très jeune tout à coup ; les manches ouvertes montraient leur toile comme des bouches. La baguette de coudrier tenait toujours contre le tronc.
C'était le signe. C'était lui. Elle n'en saurait jamais davantage : on avait emporté ce qu'il portait, et elle n'avait pas appris ce que c'était.
Elle ne rentra pas par le fond. Elle monta jusqu'au chemin du haut, celui qui court à flanc de coteau presque sans monter ni descendre, entre le haut de Créancey et le haut de Baume. Là, le vent était plus franc et l'on voyait le vallon comme on voit une table : les toits, les feux, les chemins, et n'importe qui dessus. Elle marcha du côté des buissons.
Le chemin du haut la déposa au-dessus de Baume, sur ce flanc-ci du vallon, celui des champs et des passages. Les Roches étaient en face, de l'autre côté de l'eau, au-delà des dernières maisons ; à cette heure elles ne faisaient plus qu'une longue masse noire posée sur le ciel encore clair, et les deux pitons que l'on nomme les Moines en Prière n'y étaient plus qu'une bosse.
Il fallait descendre pour y aller, et elle ne voulait pas traverser le hameau. Elle coupa donc au-dessus des toits, par les jardins du haut, remonta le fond jusqu'à l'endroit où la Vandenesse sort du pied de la falaise, froide comme au cœur de l'hiver, et passa l'eau sur les pierres que les bergers y ont posées. Puis elle prit la sente qui monte au replat, là où l'herbe mange les fondations de ce que tout le monde appelait la vieille abbaye sans savoir si elle avait eu un abbé. Un pan de mur regardait encore le vallon.
Derrière les ruines, dans la roche, une fissure sèche à hauteur de hanche. Elle y glissa la main jusqu'au coude, trouva le petit rouleau de peau huilée, le sortit, le remit. Il n'y avait rien à y mettre. Le signe convenu voulait dire l'homme n'est pas venu, et l'homme était venu.
Alors elle grimpa encore, jusqu'à l'abri haut, celui d'où l'on tient le vallon à l'œil. Le guetteur y était, assis contre la pierre froide, sans feu, avec l'odeur de chèvre de ceux qui dorment près des bêtes. Elle ne lui avait jamais demandé son nom et il ne lui avait jamais donné le sien.
« L'homme que je devais voir est mort au gué de La Lochère, dit-elle. Des soldats l'ont pris avant moi. Ils étaient quatre. Ils parlaient anglais, et lui aussi leur parlait anglais, et il portait leur croix rouge sur la manche. Ils l'ont fouillé jusqu'aux coutures et ils sont repartis avec son étui.
— Tu as été vue ?
— Non. »
Le guetteur resta un moment silencieux.
« Et ce qu'il apportait ?
— Je ne sais pas ce qu'il apportait, dit Jehanne. On ne me l'a pas dit. »
Il hocha la tête, se leva, ramassa son bâton.
« Ceux qui doivent le savoir le sauront avant la nuit, dit-il. Toi, tu n'y es pas allée. »
Et il partit par le haut.
Elle redescendit à Baume dans la nuit tombante. Devant la maison, elle gratta la terre de ses souliers contre la pierre du seuil, longuement, comme on le fait tous les soirs. Puis elle entra, poussa du pied le panier de coiffes sous le banc et mit ses jupes mouillées à sécher du côté du mur où son père ne regardait pas.
Il faudrait descendre à Créancey avant le jour pour que le mensonge tienne. Elle s'assit, prit son ouvrage et se remit à coudre.
Martin rentra plus tard, content de sa journée.
« Alors ? Créancey ?
— C'était fait avant la nuit, mon père. »
Il grogna quelque chose et s'en fut se coucher. Jehanne cousit encore un moment, à la chandelle, parce que ses mains avaient besoin d'un ouvrage. Elles ne tremblaient plus. Elle pensait au gué, à l'eau brune, aux manches ouvertes, et à ce chemin de la vallée que tout le monde prenait pour aller aux prés.
Demain, d'autres passeraient au gué.