Sous les murailles
On me renvoya à la porterie.
J'y arrivai à neuf heures ce matin-là, après avoir suivi les chevaux d'Oudot jusqu'au bas du bourg, et je restai devant la herse comme un imbécile, avec mon sac et mon ordre.
« Pas d'ouvriers du dehors, dit le sergent de garde. Ordre de messire Guyot, depuis ce matin — sur requête du capitaine anglais.
— J'ai l'ordre de monseigneur le duc.
— Alors reviens quand messire Guyot te fera chercher. » Il n'était pas méchant ; il était embarrassé, ce qui est pire. « Écoute, garçon. Il y a là-dedans des choses qui se font en ce moment et personne du dehors n'y entre, ni maçon, ni couvreur, ni le curé du bourg. Le duc est parti hier. Va-t'en. »
Monseigneur Philippe de Bourgogne avait couché deux nuits, entendu la messe dans une chapelle recouverte à neuf, dit qu'on emploierait le tailleur de pierre là où il dirait qu'il fallait tailler, et il était reparti vers Autun avec sa suite, ses bannières et ses trompettes, laissant derrière lui un château ducal, un hôte anglais encore campé sous toiles, et deux prisonniers sous la garde de Blaisy.
Je restai trois jours au pied de la butte.
Il faut avoir passé trois jours sous les murs d'une forteresse où l'on tient quelqu'un pour savoir ce que c'est.
Elle est là. Elle ne bouge pas, elle ne dit rien, elle est à cinq cents pas de vous et à cinquante toises au-dessus, avec sa pente pelée où l'on ne peut pas s'approcher sans être vu du chemin de ronde, ses cinq tours et son donjon. Le matin, la fumée des cuisines monte droit. À midi, on entend le forgeron. Le soir, on voit passer une torche sur le chemin de ronde, et l'on compte les torches, et l'on apprend qu'il y a une relève à la nuit, une au milieu de la nuit et une avant le jour.
On finit par regarder cela comme on regarde une bête qui a avalé quelque chose de vivant.
Je logeai chez les gens de la Chaume, en bas de Vandenesse, dans la grange, en payant deux deniers. Ils ne me demandèrent rien. Je repris leur pignon, que j'avais fini, et j'en refis dix pieds pour avoir une raison d'être là, et ils me laissèrent faire sans le dire, ce qui fut une des grandes bontés de ma vie.
Et je ramassai des nouvelles comme on ramasse du bois mort : par petits morceaux, en marchant.
Le premier jour, le laitier du bourg : on avait monté deux prisonniers la veille au soir, une femme et un homme, et on les avait mis « en bas de la tour, du côté de la vallée ».
Le deuxième jour, un valet d'écurie de quinze ans, à qui je réparai gratuitement le manche d'une fourche : on portait le pain à deux fosses, la grande et la petite, sous la salle basse qui est au pied de la tour du couchant ; le geôlier était un Bourguignon nommé Odinet, qui buvait, et qui dormait dans la salle basse même, entre les deux, avec les clefs à la ceinture.
Le deuxième jour au soir, la femme qui lavait le linge du château.
Elle s'appelait Perrenelle. Elle avait cinquante ans, elle tenait le four du bourg avec sa fille, et elle montait deux fois la semaine chercher le linge des gens de la maison. Ce fut messire Aubert qui me l'envoya, avec un mot que je ne pouvais pas lire et qu'elle me récita : celle-ci est des nôtres depuis avant toi, écoute-la et ne l'approche jamais deux fois au même endroit.
C'est d'elle que j'ai su presque tout, pendant six jours, et c'est à elle que je dois d'avoir gardé ma raison.
Le troisième jour, elle me dit ce que j'attendais et ce que je redoutais :
« Ils les ont battus. »
Nous étions derrière son four, dans l'odeur de fournée. Elle parlait en enfournant, sans me regarder, comme si elle comptait ses pains.
« Le premier soir, non. Le premier soir, le capitaine avait obtenu qu'on les entende l'un après l'autre par son clerc, avec de l'encre et du papier, poliment. Le lendemain, il a recommencé, et ils ont dit la même chose que la veille, ce qui l'a fâché : il dit qu'une histoire qui ne change pas est une histoire apprise. Alors il a laissé faire monsieur de Blaisy.
— Elle ?
— Les deux. » Elle enfourna. « J'ai eu la chemise du guetteur hier. Deux ongles. Et pour la fille, je n'ai pas eu son linge, mais j'ai eu celui de la paillasse, et il y avait du sang au milieu, pas au bord, ce qui veut dire les côtes ou la bouche et non ce que tu crois. »
Je m'assis sur la pierre du four parce que mes jambes ne me tenaient plus.
« Écoute-moi bien, dit Perrenelle. Je ne te dis pas cela pour que tu montes là-haut faire une bêtise. Je te le dis parce que tu es le seul de nous qui ait un ordre du duc, et qu'un homme qui a un ordre du duc doit savoir exactement ce qui se passe.
— Qu'est-ce qu'ils veulent d'elle ?
— Un nom, dit-elle. Ils ont le sien, ils ont celui du guetteur, ils ont les allées et venues, ils ont même le fil et la toile. Ce qu'ils n'ont pas, c'est celui du maître. Le capitaine ne cherche pas une couturière : il cherche à qui son mort devait remettre son dossier, et il sait très bien que ce n'est pas une fille de Baume. Alors il ne demande qu'une chose, dix fois par jour, à l'un puis à l'autre : le nom du maître. »
Elle referma le four.
« Et elle ne l'a pas dit, dis-je.
— Pas encore, dit Perrenelle. Trois jours. Le guetteur non plus, et cela m'étonne davantage, parce que le guetteur a quatre enfants. »
Le troisième jour, à midi, ils montèrent Martin Foucherot.
Je le vis passer sur le chemin du bourg, à pied, entre deux sergents, sans corde, encore en habit de marchand.
Il était monté à Créancey de lui-même, la veille au soir, pour réclamer sa fille. J'ai su la suite dans le détail par le régisseur de Hugues, qui l'avait vue de sa fenêtre. Il avait apporté de l'argent — trente-deux écus, tout ce qu'il avait dans son coffre —, il avait demandé à parler à monsieur de Blaisy, on l'avait fait attendre trois heures dans la cour du meix, et il avait parlé debout devant six personnes, disant que sa fille était une sotte entraînée par un manœuvre, qu'il payait ses tailles depuis vingt-deux ans, qu'il avait fourni les jaques des sergents de monseigneur en avril, et qu'on lui rende son enfant.
Oudot de Blaisy l'avait écouté jusqu'au bout. Puis il avait envoyé quatre hommes fouiller la maison Foucherot à Baume, cette fois pour de bon, avec des barres.
Ils y avaient trouvé, dans l'atelier, sous le plancher de la resserre : deux écheveaux de fil ciré de Dijon, de la toile forte, des gabarits de papier découpés, et un pourpoint de drap gris commencé, non doublé, avec dans le pan de derrière une poche plate cousue par l'intérieur et arrêtée d'un nœud plat qui revient deux fois dans le même trou.
Ils avaient rapporté tout cela sur la table du meix, et ils avaient pendu le pourpoint gris à une chaise, comme un homme mort.
Martin avait dit — c'est le régisseur qui rapporte le mot, et je le crois, parce que c'est bien lui — :
« Ce n'est pas moi. Je ne sais pas coudre. »
Ce qui était vrai. Ce qui était la vérité la plus vraie de la vallée, et la plus inutile. Il vendait du drap ; il n'avait jamais tenu une aiguille de sa vie. Le fil était le sien, la toile était la sienne, la resserre était la sienne, le toit était le sien, l'ouvrage avait été fait sous son toit pendant six mois avec son bien, et cela s'appelle, dans les registres d'un capitaine, un atelier de caches.
Ils le montèrent au château le lendemain à midi.
Le soir même, Perrenelle me rapporta la troisième chose, et c'était la pire.
« Sur la demande du capitaine, Oudot ne l'a pas fait mettre à la fosse, dit-elle. Il l'a fait asseoir dans la salle basse. Sur un banc. Avec un homme à côté de lui.
— Pourquoi ?
— Parce que la salle basse est entre les deux fosses, dit-elle, et que les grilles de ces fosses donnent dessus. Oudot a fait asseoir le père là où les deux fosses l'entendent, et le clerc du capitaine lui a dit à voix haute ce qu'il risquait : qu'on avait trouvé chez lui de quoi le pendre trois fois, que le duc n'aime pas les vassaux qui cousent des poches à espions, et que l'on pouvait aussi bien tenir que le père savait tout. Puis on lui a demandé le nom du maître. Puis on a demandé à la fille le nom du maître, en lui disant que son père serait pendu à sa place. Et depuis, deux fois par jour, on recommence, chacun à portée de voix de l'autre. »
Elle me regarda enfin.
« Blaisy ne la battra plus, dit-elle. Il n'en a plus besoin. Le capitaine a mieux. »
Je descendis à Créancey cette nuit-là par les prés, et Hugues de Créancey me reçut dans la salle de service, à minuit, avec deux hommes armés dans le boyau.
Je lui demandai d'attaquer.
Je le lui demandai comme un enfant, et il ne se moqua pas. Il me laissa dire mon plan, qui était le plan d'un homme qui n'avait pas dormi depuis trois nuits : ses six valets, mes bras, deux échelles, la nuit, le côté de la vallée où la pente est raide et où l'on peut approcher sans être vu du bourg, le geôlier qui boit.
Puis il me dit non, dans l'ordre.
« Un : la pente que tu dis est vue du chemin de ronde sur toute sa longueur et il y a lune jusqu'à la semaine prochaine. Deux : il y a là-haut quarante hommes, dont vingt archers anglais, et un capitaine qui dort avec une bougie allumée. Trois : je n'ai pas six valets, j'ai quatre valets, un régisseur qui a soixante ans et un cousin qui parle trop. Quatre : si nous échouons, on sait le lendemain matin qui a mené l'affaire, et alors ce n'est plus une couturière qui est prise, c'est moi, ma maison, ce village, messire Aubert, Perrenelle, le charretier de Pouilly, et Baume par-dessus. Et ce n'est pas un capitaine anglais qui viendra nous pendre, mon garçon : c'est le bailli d'Auxois qui montera de Semur avec une commission du duc, des greffiers et une potence en règle. Cinq —
— Cinq, dis-je, vous avez fait seller vos chevaux. »
Car je les avais vus dans la cour en entrant, sellés à minuit, avec deux malles.
Hugues de Créancey ne détourna pas les yeux.
« Oui, dit-il. Si elle parle, je serai à Pouilly avant l'aube et sur la Loire dans quatre jours. Je te le dis en face parce que tu es venu me le demander en face. Et je te dirai aussi ceci : ce n'est pas de la lâcheté, c'est mon devoir. Si je me laisse prendre ici, ils tiennent tout le réseau du bas de l'Auxois et ils remontent jusqu'aux gens de la Loire. Un seigneur qui s'enfuit sauve quinze personnes. Un seigneur qui reste par honneur en fait pendre trente. »
Je restai debout devant lui, avec mes mains qui tremblaient de fatigue.
« Alors quoi ? dis-je.
— Alors Raoul de Mussy, dit-il. Messire Aubert lui a fait porter le message le lendemain des arrestations, par le charretier de Pouilly, jusqu'à Saint-Thibault. Il vient. Il sera là dans deux jours, peut-être trois, avec ses hommes, et il ne viendra pas pour une couturière : il viendra pour le capitaine anglais. » Il se pencha vers moi. « Et à ce moment-là, Perrin de Baume, il n'y aura qu'une seule chose au monde qui pourra faire entrer douze hommes dans cette place en une nuit. Ce n'est pas mon courage, ce n'est pas ton chagrin, ce ne sont pas des échelles. Ce sont sept feuillets qui sont sous une pierre au-dessus de ton village, et un mur que tu es le seul homme vivant à pouvoir aller taper avec la permission du duc de Bourgogne. »
Il me laissa ressortir par le boyau.
Je remontai à Vandenesse à l'aube, et je m'assis sur le mur du cimetière, devant l'église, en face de la butte, avec le jour qui se levait derrière elle.
C'est là que je me suis dit la chose qu'il me restait à me dire, et je vais l'écrire sans me ménager, parce que c'est pour cela que je raconte tout ceci.
Depuis le premier matin, au gué, j'avais fait une seule chose : rester en dehors.
Je n'avais pas donné les feuillets à Oudot, parce que cela m'aurait mis du côté du duc. Je ne les avais pas donnés à Hugues, parce que cela m'aurait mis du côté du roi. Je ne les avais pas brûlés, parce que cela m'aurait laissé sans rien. J'avais gardé, compté, mesuré, comparé, traduit vingt-six mots, et je m'étais dit chaque jour, avec la satisfaction d'un honnête homme : je suis de Baume, trente feux, une chapelle et une source, et je ne serai le valet de personne.
Je regardai ce que ma belle neutralité avait produit en trois semaines.
Un homme du roi était enterré sans messe contre le mur d'un cimetière, et j'avais gardé pour moi ce qu'il avait payé de sa vie. La fille que je devais épouser était dans une fosse, sous une salle basse, avec les côtes cassées, à entendre deux fois par jour un clerc demander à son père un nom qu'elle ne dirait pas. Son père, qui était un lâche et un sot mais qui n'avait rien fait, attendait sur un banc qu'on le pende pour du fil qui lui appartenait. Le guetteur de Créancey avait perdu deux ongles pour avoir sonné une cloche. Et le seigneur qui les avait tous employés avait ses chevaux sellés dans sa cour.
Baume n'avait pas été épargnée. Baume avait seulement été servie la dernière.
Il n'y a pas de dehors. Voilà ce que j'ai compris sur ce mur de cimetière, à Vandenesse, le vingt-septième jour, en regardant le soleil se lever derrière une forteresse. Un homme qui refuse de choisir ne reste pas au milieu : il attend simplement que d'autres choisissent pour lui, et il paie le même prix, plus tard, tout seul.
Je descendis chez les gens de la Chaume, je dormis quatre heures pour la première fois depuis trois nuits, et à midi je repris le chemin de Baume.
J'allais chercher les sept feuillets sous ma pierre d'attente.