Les noms sur la liste

Nous entrâmes chez le seigneur de Créancey par les jardins du bas, à cinq heures du matin, par la brèche du mur, le boyau de dalles, et la seconde porte de la salle de service.

Jehanne marchait devant. Elle poussa la porte sans frapper, du plat de la main, à un endroit précis du battant, et je compris qu'elle avait fait cela cinquante fois pendant que je taillais des seuils à trois cents pas de là.

Il y avait dans la salle une table, une balance, deux coffres, une chandelle, et Hugues de Créancey debout, habillé, à cinq heures du matin, comme un homme qui n'avait pas eu besoin qu'on le réveille.

« Assieds-toi, tailleur de pierre », dit-il.

Je restai debout.

« Comme tu veux, dit-il. Elle t'a dit ?

— Elle m'a dit ce qu'elle a fait, dis-je. Elle ne sait pas le reste. Vous vous êtes arrangés pour qu'elle ne sache pas le reste. C'est vous qui allez me le dire.

— Et si je refuse ?

— Alors je remonte chez moi, je prends les sept feuillets sous ma pierre et je les porte au capitaine anglais avant midi. »

Jehanne fit un mouvement. Hugues leva deux doigts et elle s'arrêta.

« Non, dit-il tranquillement. Tu ne le ferais pas. Un homme qui a payé une messe pour un mort qu'il a fouillé ne va pas vendre une fille de son village. » Il vit ma figure et il eut la bonté de ne pas sourire. « Messire Aubert m'écrit tous les trois jours, Perrin. C'est un vieil homme prudent qui met dans ses lettres les noms des gens qui viennent lui parler la nuit. Assieds-toi, à la fin. Ce que j'ai à te dire est long et je n'ai pas envie de le dire à quelqu'un qui a la main sur le loquet. »

Je m'assis.


Voici ce qu'il me dit, et je le donne dans l'ordre où il me le donna, parce que l'ordre était celui d'un homme qui ouvre un mur assise par assise.

Il servait le roi Charles depuis trois ans. Pas par un traité, pas par un serment public : par un accord de bouche avec des gens de la Loire, comme une trentaine d'autres petits seigneurs des pays du duché qui regardent la Loire. Il gardait ses terres, il payait ses redevances au duc, il faisait ses devoirs, et il regardait passer les convois. Personne, sur cent lieues, n'était trahi de façon plus polie.

Ce n'était pas de l'héroïsme, dit-il, et il tenait à ce que je l'entende comme cela. C'était un calcul : la maison de Créancey avait perdu deux hommes à Azincourt et un procès de vingt ans contre l'abbaye ; si le roi de France reprenait le nord de la Bourgogne, il aurait besoin de gens sur place, et ces gens-là auraient des greniers, des offices et des mariages.

« Tu voulais des seigneurs propres, dit-il. Il n'y en a pas.

— Continuez.

— Au mois de mai, on m'a annoncé qu'on plaçait un homme dans l'entourage du capitaine Harcourt. Un homme à nous. Il s'appelait Colart Roussel, il était d'Orléans, il avait vécu six ans dans le Calaisis et il parlait leur langue mieux que leurs propres clercs. Sa couverture était solide : Thomas Reed, écrivain, employé aux comptes. On l'avait mis là pour une raison précise, et cette raison, tailleur de pierre, tu l'as sous ta pierre. »

Il posa ses deux mains à plat sur la table.

« Le capitaine Harcourt ne fait pas la guerre, dit-il. Il prépare des places. C'est son métier depuis dix ans : il arrive quelque part avec quarante hommes et des clercs, il relève tout, il chiffre tout, et six mois plus tard il y a une garnison anglaise dans le château, avec des vivres pour un an et un capitaine payé par Rouen. Cela s'est fait ainsi dans le Maine, en Champagne, et deux fois autour de Paris, sur des places qui appartenaient à des amis du duc de Bourgogne.

— Châteauneuf est au duc.

— La Charité est au comte de Nevers, qui est le cousin du duc, dit Hugues. Sais-tu qui la tient ? Un nommé Perrinet Gressart, qui a commencé valet et qui finira seigneur. Il l'a prise une nuit de décembre, il y a six ans, et il en est capitaine au nom du duc de Bourgogne et au nom du roi d'Angleterre. Les deux noms sur le même acte, tailleur de pierre. Tout le monde a signé, tout le monde a été content. La seule chose qui compte dans cette affaire, c'est que sa solde vient de Rouen et pas de Dijon. Aussi, quand le duc a fait des trêves, Gressart a répondu que les trêves ne le regardaient pas, et le duc n'a rien pu faire du tout. Six ans que cela dure, à vingt-cinq lieues d'ici, sur la Loire, et personne n'a encore trouvé par quel bout le prendre.

— Et c'est ce qu'ils veulent ici.

— Châteauneuf est sur la route de Dijon à Autun, dit Hugues, à quatre lieues du passage vers l'Ouche, et de sa butte on voit venir un convoi une heure avant qu'il arrive. Depuis Reims, depuis le sacre, les gens du roi remontent la Loire, et l'on a fait une trêve à la fin du mois d'août. Ne te réjouis pas : je l'ai lue. Elle ne vaut qu'au-delà de la Seine, de Nogent jusqu'à la mer, et jusqu'à Noël. Pour nous, ici, il n'y a pas de trêve. Il n'y en a jamais eu pour l'Auxois. Ce qu'il y a, c'est un duc qui négocie, et les Anglais l'ont compris. Un duc qui négocie, on ne le combat pas : on s'installe chez lui, gentiment, en allié, avec sa signature, et le jour où il change de camp on lui répond qu'on tient déjà ses portes. »

Il laissa cela retomber.

« Et personne ne dit rien, dis-je. C'est le pays du duc.

— C'est le pays du duc, dit Hugues, et le capitaine Harcourt n'y a pas le droit de faire pendre un chien. Il ne commande pas un seul homme de messire Guyot. Il ne peut pas ouvrir une porte, prendre un bœuf sur un chemin, ni mettre un manœuvre en prison une nuit. Il est ici par congé, avec des lettres, comme un hôte. Ses gens couchent sous des toiles parce qu'on ne leur a pas donné les tours. Voilà pourquoi il lui faut Oudot de Blaisy.

— Oudot n'est pas à lui.

— Oudot est à messire Guyot, qui est au duc, dit Hugues, et c'est bien pire pour toi. Un Anglais qui te frappe, on peut en écrire à Dijon. Un sergent bourguignon qui te frappe sur l'ordre d'un seigneur bourguignon, dans un château bourguignon, parce qu'un Anglais l'a demandé le matin même en buvant le vin de la maison — de quoi te plains-tu, et devant qui ? Le bailli d'Auxois est à Semur. Il te répondra que tout est en règle. » Il eut un geste de la main, très petit. « Et tout sera en règle. »

Il attendit que j'aie fini de comprendre, puis il revint à son affaire.

« Ce que Colart a copié pendant trois mois, c'est le dossier de Châteauneuf. Les murs, les tours, les épaisseurs, l'état des reprises, les vivres, les puits, le nombre d'hommes, les relèves du guet, les heures, les jours de marché, ce que le seigneur mange et à quelle heure il se couche. Tout ce qu'il faut pour prendre une place ou pour la tenir. C'est écrit de la main de leur clerc, en anglais, avec des dessins.

— Et Colart l'a corrigé, dis-je.

— Ah, dit Hugues. Tu as vu cela.

— Une seconde main. Une encre plus pâle. Des chiffres barrés, d'autres écrits par-dessus, et une marque à côté : deux traits obliques et un crochet.

— Il n'a pas seulement copié, dit Hugues. Il a vérifié. Il a passé trois mois dans cette place et il est allé voir de ses yeux ce que leurs mesureurs avaient noté d'après les dires des gens. Là où c'était faux, il a corrigé. Et là où il a trouvé quelque chose que leurs mesureurs n'avaient pas su voir, il l'a marqué de son signe. Ce dossier-là, tel qu'il est sorti du château dans la doublure de son pourpoint, ne sert plus à installer une garnison anglaise.

— À quoi sert-il ?

— À entrer », dit Hugues de Créancey.

Il y eut un silence. Jehanne, contre la porte, ne bougeait pas.

« Un sergent du roi vient, reprit Hugues. Il s'appelle Raoul de Mussy. Il a dix ou quinze hommes, pas plus : on ne nous en donnera pas davantage, personne ne va assiéger une forteresse ducale pendant qu'on discute de trêves. Ce qu'on peut faire, c'est un coup de main : entrer une nuit, prendre le capitaine anglais, brûler ses écritures, et repartir. Cela ne prend pas la Bourgogne. Cela arrête le dispositif. Un capitaine pris avec ses listes chez un vassal du duc, c'est une affaire dont le duc devra parler devant son conseil, et l'on ne recommence pas ce genre de chose deux fois dans la même vallée.

— Et pour cela il vous faut le passage muré, dis-je.

— Il nous faut ce que Colart a marqué de son signe, dit Hugues, et je ne sais pas ce que c'est, parce que le seul homme qui l'a lu est enterré contre le mur du cimetière de ce village, et que le dossier est sous une pierre à Baume, chez un tailleur de pierre qui ne sait pas lire. »

Il dit cela sans colère, avec une sorte de dégoût pour Dieu qui arrange les choses de cette manière.


Après quoi, il me demanda les feuillets, et nous passâmes une heure là-dessus.

Il fut correct. Il ne me menaça pas une seule fois, ce dont je lui garde de la reconnaissance, car nous étions dans sa maison, à cinq heures du matin, avec quatre de ses hommes dans la cour, et il aurait pu tout tenter.

Il commença par la raison : ces papiers étaient à ceux qui les avaient payés d'un homme ; je n'y avais aucun droit ; je ne pouvais rien en faire ; les garder plus longtemps était une folie d'enfant.

Puis il vint à la peur : Oudot faisait des listes depuis trois semaines et le capitaine entendait des gens un par un ; tôt ou tard viendrait mon tour ; et si l'on trouvait ces feuillets dans une carrière au-dessus de Baume, ce n'était pas moi seul qu'on pendrait, mais le hameau, à commencer par les Foucherot.

Puis il vint à l'argent, et il n'insista pas, parce que je crois qu'il vit ma figure.

Enfin il vint à ce qui était vrai :

« Perrin, je ne peux pas t'obliger. C'est là ma situation et je te la donne comme elle est. Si je te prends ces papiers de force, il me faut te tuer, parce qu'un homme qu'on a volé parle. Si je te tue, Jehanne me quitte, ce village apprend qu'un tailleur de pierre a disparu après être venu chez moi, et les sergents de Blaisy fouilleront ma cour au lieu des Roches. Tu es donc en sûreté chez moi. Ce n'est pas de la bonté : c'est de l'arithmétique.

— Je le sais, dis-je.

— Alors qu'est-ce que tu veux ?

— Trois choses. »

Je les avais préparées en marchant, la nuit, sur le chemin du haut.

« La première : personne ne touche à ces feuillets avant que je les aie vus servir à quelque chose que je comprenne. Je ne sais pas lire, monseigneur, et cela vous arrange tous. Alors je garde les originaux jusqu'au bout et je ne les donnerai à personne, ni à vous, ni à votre sergent du roi.

— C'est déraisonnable.

— C'est tout ce que j'ai. La deuxième : Baume. Trente feux. Quand vos gens feront ce qu'ils ont à faire, il faudra que Baume n'y soit pour rien, ni dans les faits, ni dans les papiers, ni dans les noms. Je ne veux pas de représailles dans mon vallon.

— Cela, je ne peux pas te le promettre, dit Hugues, et je vis qu'il était honnête. Je peux te promettre de ne rien écrire. Je ne peux pas promettre ce que dira un homme à qui l'on arrache les ongles.

— Alors promettez ce que vous pouvez.

— Je le promets. La troisième ?

— Je veux savoir combien nous sommes. »

Il hésita. Ce fut son seul long silence de la matinée.

« Sept, dit-il. Sans compter le sergent du roi et ses hommes, et sans compter les gens de la Loire qui reçoivent. Sept dans cette vallée. Moi. Mon régisseur, qui tient les comptes que tu as vus. Messire Aubert, à Vandenesse. Colin Bourgeot, qui est guetteur à Créancey et qui a la clef du beffroi, ce qui veut dire qu'il voit les chemins de haut et qu'il peut sonner ce qu'il veut quand il veut. Un charretier de Pouilly. Une femme du bourg, que je ne te nommerai pas. Et elle. »

Je regardai Jehanne. Elle regardait le sol.

« Cinq hommes et deux femmes, dis-je.

— Cinq hommes et deux femmes, dit Hugues. Et c'est elle qui a le plus travaillé, parce qu'une fille avec un panier passe où mes valets ne passent pas. »

C'est à ce moment-là que je fis la seule chose intelligente de la matinée, et je la fis par accident, parce que je voulais me montrer moins bête que je ne l'étais :

« Vous m'avez dit que personne ne peut lire ces papiers, dis-je. Ce n'est pas vrai. On m'a déjà traduit vingt-six mots. »

Hugues de Créancey devint blanc.

Je n'exagère pas ; je l'ai vu passer de la couleur d'un homme à celle d'un mur.

« Qui ?

— Frère Matthew Cole. Le clerc du capitaine, à l'église de Créancey. Je lui ai porté des mots copiés sur des plaques de calcaire, mêlés à des marques de carrier, en lui disant que je les relevais chez un charretier de Pouilly qui se vante à l'auberge. Il me les a traduits pour rire, deux fois, à quatre jours d'intervalle. Vingt-six mots, dont six qui se suivent.

— Lesquels ?

— Le vieil ouvrage, une ouverture murée, dessous, la courtine, une mesure, et du temps de la bâtisse. »

Hugues se leva, alla à la porte de la cour, l'ouvrit, regarda dehors, la referma, et revint. Ce fut sa seule minute de désordre en trois semaines.

« Tailleur de pierre, dit-il, sais-tu qui a écrit le dossier que tu as sous ta pierre ?

— Un clerc.

— Ce clerc. C'est sa main, Perrin. Colart me l'a écrit au mois de juillet : le dossier de Châteauneuf est tenu par le secrétaire du capitaine, un dominicain d'Oxford qui n'a jamais tenu un maillet et qui écrit d'une belle petite main serrée. Tu es allé porter les mots de son propre travail, découpés en morceaux, à l'homme qui les a écrits.

— Il ne les a pas reconnus, dis-je. Il m'a dit que mon charretier ne transportait pas du foin, et il a gardé son feuillet de traduction.

— Il a gardé son feuillet, répéta Hugues. Bien. Bien, bien, bien. »

Il se remit à marcher.

« Écoute-moi. Un clerc qui traduit vingt-six mots isolés pour un manœuvre, cela ne l'empêche pas de dormir. Un clerc qui a écrit cet été une phrase de six mots sur un passage muré, et qui la retrouve un lundi soir sur une plaque de calcaire dans la main d'un tailleur de pierre du pays, neuf jours après qu'on a volé son dossier sur le cadavre d'un homme de sa maison, cela le réveille la nuit. Il ne le reconnaîtra pas tout de suite. Il le reconnaîtra plus tard, un soir, en relisant ses notes, et ce jour-là tu seras mort dans l'heure.

— Alors il faut faire vite, dis-je.

— Il faut faire vite, dit Hugues. Raoul de Mussy est à quatre journées d'ici. Toi, tu montes au château demain avec l'ordre du duc de Bourgogne dans le dos.

— Oui.

— Que vas-tu y faire ?

— Taper les murs, dis-je. Je ne donnerai pas ces papiers à un homme qui veut entrer chez des gens en s'appuyant sur une chose écrite par un clerc, corrigée par un mort, recopiée par moi et traduite par un imbécile. Tant que je n'aurai pas mis la main sur le mur, ce n'est pas un plan : c'est de l'encre. Je vais aller voir si le mur dit la même chose que le papier. »

Hugues de Créancey me regarda un long moment.

« Colart avait dû penser exactement cela, dit-il enfin. C'est pour cette raison qu'il est allé vérifier lui-même et qu'il est mort avec sa vérification cousue dans le dos. » Il tendit la main vers moi, ce qu'un seigneur ne fait pas à un manœuvre, et je la pris. « Va. Reviens quand tu auras tapé. Et pour l'amour de Dieu, ne fais rien devant ce clerc.

— Une dernière chose, dis-je. Elle ne monte plus.

— Pardon ?

— Jehanne. Elle ne porte plus rien, elle ne coud plus rien, elle ne monte plus aux Roches. Depuis hier, son père la surveille et il parle d'aller parler. Trouvez un autre panier. »

Ce fut Jehanne qui répondit, de la porte, sans lever la voix :

« Ce n'est pas à toi de décider ce que je peux porter. »


Nous sortîmes par le boyau, à sept heures, quand la cour commençait à s'emplir de charrettes et qu'un homme de plus ou de moins ne se remarque pas.

Jehanne prit à droite pour aller livrer, chez le tanneur, deux coiffes qui existaient réellement. Je pris à gauche, vers le haut du bourg, pour remonter à Baume par le chemin de la fourche.

Et en passant devant l'auberge, je vis mon beau-père.

Il était attablé dans la salle basse, devant la fenêtre ouverte, en habit du dimanche un jour de semaine, avec son bonnet posé à côté de son gobelet.

En face de lui, penché en avant, il y avait Oudot de Blaisy.

Personne ne buvait. Oudot écoutait, la tête un peu de côté, comme un homme qui vérifie une addition. Martin Foucherot parlait beaucoup, avec les mains ; il avait ce visage animé et content des gens qui rendent service à plus grand qu'eux et qui se sentent enfin à leur place. Il compta sur ses doigts : un, deux, trois. Puis il dessina quelque chose sur la table du bout de l'index, un trait qui montait et qui tournait, et je connais assez les chemins de mon pays pour reconnaître un chemin quand on le trace, même à l'envers, même à travers une fenêtre.

Il traçait la sente qui monte de Baume au replat de la vieille abbaye.

Oudot leva les yeux et regarda la rue.

Je passai. Je passai sans changer de pas, en sifflant, comme elle me l'avait dit, avec mon sac d'outils sur l'épaule et la sueur qui me coulait dans le dos, et je remontai à Baume par le chemin du haut en me répétant les trois choses que je savais désormais et qui, mises ensemble, faisaient un compte que je ne pouvais plus arrêter :

Un clerc anglais avait chez lui vingt-six mots de ma main.

Un sergent du roi était à quatre journées.

Et Martin Foucherot venait de vendre à Oudot de Blaisy les allées et venues de sa fille, mes questions et, s'il en connaissait le nom, celui du seigneur de Créancey.