Le passage ouvert
Ils frappèrent deux fois.
Le premier coup, je l'entendis comme un homme entend le tonnerre à l'aplomb : il n'y eut pas de bruit d'abord, il y eut un choc dans le sol et dans les os, puis le bruit vint, énorme, roulant, avec un écho qui rebondit sur la butte et revint de la vallée.
Le mur ne bougea pas. Le parement encaissa la poutre et la renvoya, et les quatre hommes reculèrent de deux pas dans les ronces avec la poutre qui leur remontait dans les mains.
« Encore », dit Raoul de Mussy.
Ils reprirent leur élan, six pas en arrière, et ils frappèrent au même endroit.
Cette fois, cela ne fit presque pas de bruit. C'est ce que je n'avais pas prévu et c'est ce que je n'oublierai jamais : trois assises de belle pierre de taille, dix pieds de large, deux pieds et demi de haut, sans une pierre maîtresse et sans un joint vivant, ne s'écroulent pas. Elles rentrent. Le panneau s'enfonça d'un bloc, comme un couvercle qu'on pousse du plat de la main, et disparut dans le noir avec un long froissement de gravier qui coule.
Il resta dans le mur un trou d'homme, noir, qui fumait de poussière sous la pluie.
Je jetai mon sac, je pris ma barre, et j'entrai.
Je crois qu'avoir rampé une fois là-dedans m'a sauvé la raison, car il n'y avait plus rien de commun entre le passage de la veille et celui de cette nuit.
Le panneau, en tombant à l'intérieur, s'était couché sur la terre du remplissage, et il avait poussé devant lui les onze pierres maîtresses que j'y avais laissées. Il fallait passer sur tout cela, à plat ventre, dans la poussière de chaux qui vous prend la gorge, avec les arêtes vives des pierres cassées sous les côtes et sous les genoux, et deux pieds de hauteur au-dessus du dos.
Je fis les neuf pieds en poussant devant moi ma barre.
Au bout, je touchai le bouchon du dedans, celui que j'avais refermé la veille avec quatre carreaux marqués à la craie, calés au coin de bois et bourrés de mortier mort.
Je mis mes deux paumes sur le carreau du haut et je poussai.
Il tomba dans le cellier avec un fracas de tous les diables — car un carreau de vingt-cinq livres qui tombe de sept pieds sur des dalles, dans une cave voûtée, cela s'entend jusqu'au logis. Le deuxième, le troisième, le quatrième. Puis je passai la tête et les épaules par le trou, et je descendis dans le cellier par mon propre échafaudage, qui était resté monté depuis la veille et sur lequel j'avais reçu mon ouvrage.
Il y avait dans le cellier un chien qui hurlait derrière la porte du fond, l'odeur de la lie de vin, et la pluie qui entrait maintenant par le mur.
Les hommes du roi sortaient du trou l'un après l'autre, à plat ventre, blancs de poussière comme des meuniers, et se laissaient tomber sur mes madriers.
Raoul de Mussy fut le troisième.
« La porte, dit-il.
— Au fond. Elle s'ouvre vers nous. Elle est barrée, mais de l'autre côté, du côté de la salle. »
Il n'y avait pas besoin de la forcer. Elle s'ouvrit devant nous.
Elle s'ouvrit parce qu'on avait entendu tomber les carreaux, et parce que ceux qui étaient de l'autre côté avaient cru à un éboulement dans la cave ; et parce que, de l'autre côté, cette nuit-là, il y avait déjà six personnes debout au lieu d'un geôlier qui dort.
Voici ce que nous trouvâmes dans la salle basse de la tour du couchant, à une heure et demie du matin, quand la porte s'ouvrit sur nous, et j'ai eu le temps de tout voir parce que j'étais le premier et que j'ai mis deux secondes à comprendre.
Il y avait deux torches dans les anneaux du mur, ce qui faisait clair.
Il y avait les deux grilles ouvertes dans le sol, avec l'échelle de bois plantée dans la première.
Il y avait le geôlier Odinet, debout, en chemise, avec sa ceinture à cinq clefs dans une main et une chandelle dans l'autre, et son chien qui tirait sur sa laisse au pied du banc.
Il y avait un sergent de Blaisy et deux archers anglais, en jaques, armés, qui venaient chercher les prisonniers, parce que le capitaine Harcourt, réveillé par le premier coup de poutre, avait fait dire à monsieur de Blaisy de faire monter les trois au donjon avant même de savoir ce qui frappait les murs.
Il y avait le guetteur de Créancey, assis par terre au bord de la fosse, qu'on venait de tirer par les épaules et qui ne tenait pas debout, avec son bras droit gros comme une cuisse et noir jusqu'au coude.
Il y avait Martin Foucherot sur le banc, dans ses habits de marchand devenus des chiffons, les mains libres, immobile.
Et il y avait Jehanne, debout, les poignets liés devant elle, les cheveux collés, la lèvre fendue, avec un archer qui la tenait par le bras au bord de la seconde fosse ouverte.
Elle nous vit avant les autres. Je le sais parce que nos yeux se sont rencontrés dans la lumière des torches à travers l'encadrement de la porte, dans la seconde où le sergent se retournait, et parce qu'elle a eu le temps de faire cette chose que je n'aurais jamais imaginée.
Elle se laissa tomber sur les genoux, de tout son poids, en tirant du même coup sur le bras qui la tenait.
L'archer, qui regardait la porte et non elle, fut déséquilibré vers l'avant. Il fit un pas pour se rattraper. Il n'y avait pas de dalle sous ce pas : il y avait la seconde fosse, ouverte, et sa grille rabattue.
Il tomba dedans sans un cri, et l'on entendit le bruit qu'il fit en bas.
Après cela, tout alla comme cela va — c'est-à-dire beaucoup plus vite et beaucoup plus mal que dans les récits.
Le sergent de Blaisy dégaina et se jeta sur moi, parce que j'étais dans la porte. Je n'ai pas su me défendre : je n'ai jamais tenu une épée. J'avais dans les mains une barre à mine de trois pieds et demi, de fer, qui pèse onze livres, et je fis avec elle ce que je fais depuis quinze ans huit heures par jour, qui est de frapper une chose dure au bon endroit.
Je le pris au-dessus du coude du bras qui portait l'épée. Le bruit fut celui d'une pierre qui casse. Il tomba sur les genoux et Colas, derrière moi, l'acheva d'un coup de dague sous l'oreille, en passant, sans s'arrêter.
Le second archer anglais tira sa dague et fut abattu contre le mur par Jaquemin et un des Grandjean.
Odinet le geôlier lâcha sa chandelle, leva ses deux mains ouvertes, l'anneau des clefs pendant à son poignet, et dit une chose que je n'ai pas entendue.
« Les clefs », dit Raoul de Mussy.
Odinet lui donna les clefs. On le lia et on le coucha sur le banc, à côté de Martin Foucherot qui n'avait pas bougé. Il s'en tira sans une égratignure, et il a raconté cette nuit-là pendant vingt ans dans les auberges du bourg, en disant qu'ils étaient cinquante.
Le chien fut le seul de tous qui n'eût rien risqué : Jaquemin lui jeta son morceau de lard et il se coucha dessus.
Je coupai les liens de Jehanne avec le couteau à manche de corne du sergent du roi.
Elle avait les poignets enflés, elle sentait la paille pourrie et la sueur froide, et sa main droite, quand elle la posa sur mon poignet, était brûlante.
Elle ne me dit pas mon nom. Elle dit :
« Le guetteur d'abord. Il ne peut pas ramper.
— Je sais.
— Et il ne peut pas se servir de son bras. Il faut le tirer par les épaules avec une corde et pousser derrière, et il criera, alors il faut lui mettre quelque chose dans la bouche avant.
— Jehanne —
— Après, dit-elle. »
Voilà comment nous nous sommes retrouvés, après douze jours de fosse, dans une salle basse avec trois hommes morts.
Nous fîmes ce qu'elle avait dit. Deux des hommes de Raoul emmenèrent le guetteur de Créancey dans le cellier, puis dans le rampant, avec une corde sous les bras et un chiffon entre les dents, et il cria quand même, et je crois que ce cri-là, étouffé, dans neuf pieds de pierre, est le pire son de toute cette nuit.
Puis Jehanne alla à son père.
« Debout. »
Martin Foucherot leva la tête vers sa fille. Il avait vieilli de dix ans en dix jours ; il n'avait plus de bonnet, plus de ceinture, plus de boucles à ses souliers — on ôte tout cela aux gens qu'on enferme — et il avait cette figure des hommes qui ont cessé de comprendre où ils sont.
« Non, dit-il.
— Père, debout.
— Non. » Il se recula sur son banc. « Je n'ai rien fait. Tu m'entends ? Je n'ai rien fait, moi. On m'a pris pour du fil qu'on m'a volé sous mon plancher. Ils l'ont écrit, il y a des pièces, on va les lire au bailli et l'on verra bien. Un homme qui n'a rien fait ne s'enfuit pas la nuit par un trou avec des gens armés. Si je sors d'ici avec vous, je suis coupable pour le reste de ma vie. Je perds ma maison, mon commerce, mes créances. Je serai un homme en fuite. »
Il dit tout cela très vite, très bas, en regardant les morts par terre. Et le plus terrible est qu'il n'avait pas tort. Il avait la seule espèce de raison qui restait à un homme comme lui : celle des registres.
Jehanne le regarda.
« Ils t'ont montré les cordes ? dit-elle.
— On ne m'a rien fait, à moi.
— Ils te les ont montrées pour moi, dit-elle. Ils t'ont assis là pour que je t'entende. Demain, à Dijon, ils te les montreront pour toi. » Elle se pencha, prit son père par le devant de sa cotte, à deux poings, malgré ses côtes, et le mit debout comme on lève un sac. « Et j'ai passé sept jours dans ce trou à me dire chaque nuit que si je disais un seul nom on te lâcherait. Alors tu vas ramper dans ce mur, mon père, parce que je ne veux pas avoir tenu pour rien. »
Il rampa. Deux hommes le poussèrent par les pieds. Il pleurait et il répétait qu'il ne savait pas coudre.
C'est pendant cela qu'Oudot de Blaisy arriva dans le cellier.
Il faut se représenter la maison : la salle basse a une porte sur le cellier et une porte sur la cour, barrée du dedans. Le cellier, lui, a un escalier droit de dix-huit marches qui monte à la cour basse, entre deux murs, large de trois pieds et demi.
Ils vinrent par là, et ils vinrent vite : Oudot de Blaisy avait été le premier officier de cette place à comprendre que le bruit ne venait pas d'un éboulement mais du bas de la courtine du couchant, et il descendait avec six hommes et deux torches pendant que le reste du château courait aux murs et à la porterie.
Nous n'étions plus que quatre dans le cellier : deux hommes de Raoul en haut de l'échafaudage, qui tiraient le guetteur dans le trou, Colas au pied, et moi.
Ce que j'ai fait alors, je l'ai fait parce que je connaissais ce cellier mieux que ma maison, y ayant passé cinq jours à rouler des tonneaux pour dégager un mur.
Il y avait au bas de l'escalier, sur le chantier de deux poutres, une pièce de vin pleine de quatre cents pintes que je n'avais pas eu à déplacer et que j'avais maudite chaque jour.
Je fis sauter les cales avec ma barre.
Un tonneau plein, sur un sol de dalles en pente vers l'escalier, ne roule pas droit et ne roule pas vite : il part lourdement, il prend son élan sur trois toises, et quand il rencontre la première marche, il devient une chose que rien n'arrête.
Il en prit deux hommes au passage et il éclata contre le mur du tournant, en pleine torche, dans un grand jet de vin rouge et de douves, et il y eut dans cet escalier, pendant le temps qu'il faut pour dire un Ave, une nuit complète, du vin jusqu'aux chevilles, deux hommes hurlant sous les débris et quatre autres qui reculaient en s'accrochant les uns aux autres.
Oudot de Blaisy passa quand même. Il enjamba tout cela, il descendit les six dernières marches dans le noir et il arriva dans le cellier avec son épée, tout seul en avant de ses hommes, ce qui était courageux et ce qui fut sa faute.
Je l'attendais au pied de l'escalier, à droite, contre le mur, du côté où sa torche ne portait plus.
Je ne l'ai pas tué. J'ai souvent regretté de ne pas l'avoir tué, puis j'ai cessé de le regretter, et je crois aujourd'hui que c'est la seule chose de cette nuit dont je ne doive pas rendre compte : je l'ai frappé de ma barre sur le côté de la tête, à plat, à la manière dont on assomme un bœuf, et il est tombé en travers du seuil, et son épée a glissé sous les tonneaux.
Ses hommes s'arrêtèrent. Il y eut ce moment que Raoul de Mussy m'avait annoncé et que je n'avais pas cru : six hommes qui ne savent plus qui commande, dans un escalier plein de vin, devant une cave noire où ils entendent parler des voix.
Un des Grandjean tira deux carreaux d'arbalète dans cette obscurité, à hauteur de ventre, et l'un des deux toucha quelqu'un.
Ils remontèrent.
Nous liâmes Oudot de Blaisy avec sa propre ceinture et son propre baudrier, et nous le traînâmes au fond du cellier, contre les tonneaux. Colas voulait le saigner. Je m'y opposai, et je le fis avec des mots qui ne me ressemblaient pas, en criant, la barre dans la main.
« C'est l'officier de messire Guyot, dis-je. Ce n'est pas un Anglais. C'est un homme du duc de Bourgogne, dans le château du duc de Bourgogne. Si nous tuons celui-là, ce ne sera plus une affaire de capitaine anglais : ce sera un meurtre de gentilhomme bourguignon, et l'on brûlera la vallée pour le venger.
— Il t'a fait fouiller trois fois, dit Colas.
— Il a fait son métier », dis-je.
Raoul de Mussy, qui arrivait de la salle basse avec les clefs à la main, écouta cela d'une oreille et trancha en deux mots :
« Le maçon a raison. On le laisse. Il criera demain matin que nous étions cinquante, et cela nous fera plus de bien que sa mort. »
Ensuite il y eut ce quart d'heure où tout pouvait encore basculer, et dont je ne me rappelle que des morceaux.
Nous avions le guetteur dans le rampant, poussé et tiré, en travers des pierres maîtresses. Nous avions Martin Foucherot derrière lui, qui s'arrêtait tous les trois pieds. Nous avions dehors, dans le fossé, quatre hommes qui recevaient les corps et les couchaient dans les ronces coupées.
Et nous avions au-dessus de nos têtes tout un château réveillé qui courait dans le mauvais sens : les cloches sonnaient au donjon, on criait à la porterie, on hurlait des ordres en anglais sur le chemin de ronde du nord, et personne, pendant un quart d'heure, ne vint dans le cellier, parce que personne ne pouvait admettre qu'on entrât dans une forteresse par un mur.
C'est là que Jehanne prit Raoul de Mussy par la manche.
Elle ne le connaissait pas. Elle n'avait pas entendu son nom. Elle vit un homme de quarante ans qui donnait des ordres et elle alla droit à lui, comme elle allait aux choses depuis toujours.
« Vous êtes celui du roi ?
— Oui.
— Vous venez pour le capitaine anglais ?
— Oui.
— Il est au logis, dit-elle. Il est descendu ici quand ils ont frappé la première fois, il a fait ouvrir les grilles et il a dit de nous monter au donjon. Puis il a dit autre chose à son clerc, en anglais, et le clerc est parti en courant. Et lui il est remonté par la galerie du logis avec deux hommes.
— Comment sais-tu où mène cette galerie ?
— C'est par là qu'on m'a fait monter pour la question, dit-elle. Deux fois. La galerie va à la salle, et dans la salle il y a les coffres et les rouleaux, et sur la table il y en avait pour la largeur de mes deux bras.
— Ses écritures, dit Raoul de Mussy.
— Il ne partira pas sans elles », dit Jehanne.
Le sergent du roi resta une seconde immobile, et je vis dans sa figure ce que j'avais vu dans celle de Hugues de Créancey le soir où il m'avait demandé à qui je donnerais les papiers : un homme qui vient de recevoir plus que ce qu'il dégageait.
« Colas, Jaquemin, les deux Grandjean, avec moi, dit-il. Le reste sort. » Il se tourna vers moi. « Toi, tu ne montes pas. Tu prends les trois, tu les mets dehors, tu descends la voie des carriers et tu ne t'arrêtes pas. Si dans une demi-heure nous ne sommes pas au bas du versant, ne nous attendez pas : allez à Vandenesse, à l'église, chez le vieux.
— Messire, la porterie va envoyer des hommes au fossé.
— Je sais, dit Raoul de Mussy. C'est pour cela que je te dis de ne pas t'arrêter. »
Il prit une torche, monta les dix-huit marches dans le vin et le sang, et il disparut dans la cour basse avec quatre hommes, en criant quelque chose en anglais — je l'ai su plus tard : il criait au mur ! au mur !, et cela lui a valu cinquante pas de tranquillité dans une cour pleine de gens qui couraient.
Je restai au pied de mon échafaudage, dans un cellier ouvert par le fond, avec Jehanne, son père au fond du rampant, un guetteur à moitié mort qu'on tirait dehors, deux hommes de Raoul et Oudot de Blaisy lié contre les tonneaux, en train de reprendre connaissance.
« À toi, dis-je à Jehanne. Passe.
— Après mon père.
— Ton père est passé.
— Alors après toi.
— Jehanne, dis-je, tu as les côtes cassées et neuf pieds à faire sur des pierres cassées, et si tu bloques dedans il faut quelqu'un derrière toi pour te pousser. Passe. »
Elle monta sur les madriers, se coucha dans le trou, et disparut la tête la première dans le mur que j'avais vidé.
Je la suivis, et pendant les neuf pieds les plus longs de ma vie j'entendis devant moi sa respiration, chaque coup de côtes, chaque fois qu'elle mordait dans sa manche pour ne pas crier.
Puis il y eut de l'air, de la pluie sur la figure, des ronces, des mains qui me prirent sous les bras, et le fond du fossé de Châteauneuf.
Au-dessus de nous, sur le chemin de ronde, quelqu'un se penchait enfin par-dessus le parapet avec une torche, et l'on entendait dans la cour haute des hommes qui hurlaient, et dans le logis, très loin, un premier bruit de fer.