Les mots de la pierre

Je passai la nuit à copier des mots que je ne comprenais pas.

C'est une chose que mon métier m'avait apprise sans que je m'en aperçoive. Sur un chantier, chaque tailleur signe ses pierres d'une marque, et le maître d'œuvre trace sur les lits des repères que personne n'explique aux manœuvres : des croix, des flèches, des bâtons barrés, des chiffres à l'envers. Depuis mon apprentissage, je relève ces signes en les regardant comme des formes, sans jamais chercher à savoir s'ils veulent dire un nom, un compte ou un ordre. Une forme, cela se copie. Il suffit d'être honnête avec sa main.

Je pris quatre déchets de calcaire fin, de ceux que je réserve pour mes gabarits, et je les dressai à la ripe jusqu'à ce qu'ils soient lisses comme un mur d'église. Puis j'allumai deux chandelles au lieu d'une, ce qui, chez nous, est une dépense, et j'ouvris les feuillets sur l'établi.

Il fallait choisir. C'est là que j'ai le plus réfléchi, et j'y ai mis la moitié de la nuit.

Je ne voulais pas d'une phrase. Une phrase, cela se comprend, et un homme à qui l'on montre une phrase sait ce qu'on lui a montré. Je voulais les mots seuls, ceux qui reviennent, et surtout ceux qui étaient plantés devant les chiffres, dans les colonnes, parce que ces mots-là étaient forcément les noms des choses mesurées. J'en pris dix-neuf. Trois du dessin des cinq tours, où ils étaient écrits tout petits contre les traits. Six des colonnes de mesures. Les autres pris au hasard sur les quatre feuillets où il n'y a que de l'écriture, en sautant chaque fois plusieurs lignes.

Et je les mélangeai. Je les répartis sur mes quatre plaques dans le désordre, un mot ici, un mot là, à l'envers d'une plaque, en travers d'une autre, entre mes propres marques de carrier et deux ou trois cotes de mon seuil de la veuve Chaline, si bien que ces plaques, en vérité, ressemblaient à ce qu'elles étaient : le fourre-tout d'un tailleur de pierre qui note tout sur ce qu'il a sous la main.

Copier fut long. Il faut se méfier de sa mémoire quand on ne comprend pas : la main a envie de simplifier, elle referme une boucle ouverte, elle ajoute un jambage parce que trois jambages c'est plus joli que deux. Je vérifiai chaque mot trois fois, lettre après lettre, en cachant le reste de la ligne avec une règle.

Vers la fin de la nuit, je m'arrêtai sur une chose.

Sur le feuillet où sont les traits et les cinq tours, tout près de la ligne du mur du côté qui regarde la vallée, un chiffre avait été barré et refait à côté, dans l'encre pâle de la seconde main, avec un petit signe au-dessus que je ne connaissais pas — deux traits obliques et un crochet. Ce n'était pas une lettre : c'était une marque, comme nous en faisons. Je la copiai aussi, telle quelle, sur la quatrième plaque, sans savoir pourquoi, sinon que dans un ouvrage bien fait ce qui est ajouté après coup est toujours ce qui compte.

Puis je remis les sept feuillets sous ma chemise, je mis les quatre plaques dans mon sac avec le maillet et les ciseaux, et je dormis une heure et demie.

Je ne dis rien à Jehanne. Elle m'avait demandé deux jours pour réfléchir mieux que moi ; j'employais les deux jours à réfléchir tout seul. Nous étions déjà, elle et moi, deux personnes qui se cachaient des choses en s'aimant bien.


Frère Matthew travaillait dans l'église, à la même place, avec la même lumière.

Je le laissai d'abord écrire. Un homme comme lui aime qu'on attende son bon vouloir ; se faire remarquer trop vite aurait été une faute. Je m'occupai à sonder le pilier du fond, où le sel monte depuis toujours, et à gratter un joint avec mon couteau, ce qui est vrai puisque ce joint est à refaire depuis le règne du roi Jean.

Au bout d'un moment, il leva la tête.

« Encore toi. Que veux-tu savoir aujourd'hui ? Ce qu'il y a sur les cloches ?

— Ce qu'il y a sur mes pierres, mon révérend. »

Et je posai devant lui, sur le banc, mes quatre plaques de calcaire.

Il les regarda sans les toucher. Puis il en prit une, la tourna vers la fenêtre, et son visage changea comme change celui d'un homme à qui on montre un chien qui sait compter.

« Qu'est-ce que c'est ?

— Des mots. On m'a dit qu'il y aurait de l'ouvrage au château, cet automne, et que les Anglais font écrire ce qu'ils veulent au lieu de le dire. Un charretier de Pouilly est passé mardi avec un papier de cette sorte, il l'a montré à l'auberge. Je ne sais pas lire, alors j'ai relevé les mots sur mes plaques, comme je relève les marques du maître d'œuvre. J'ai tout pris, parce que je ne sais pas ce qui est pour moi et ce qui ne l'est pas. C'est bien pourquoi je viens.

— Tu as relevé sans comprendre.

— Je relève tous les jours sans comprendre. Ensuite je taille, et cela tient. »

Il rit — un rire court, en dedans, celui d'un homme qui vient de trouver de quoi se distraire jusqu'au dîner.

« Assieds-toi par terre, dit-il. Le banc est pour l'écritoire. »

Il prit un feuillet vierge, taillé au format d'un quart, trempa sa plume, et il commença par recopier proprement mes mots l'un sous l'autre, en corrigeant à voix haute mes fautes de main comme un maître d'école.

« Ici tu as fait deux jambages, il en faut trois. Cette lettre-là n'a pas de queue, tu lui en as mis une. Et ceci n'est pas une lettre du tout.

— Ceci, c'est une marque de reprise, dis-je. Elle est sur la plaque parce qu'elle était sur le papier du charretier.

— Elle ne veut rien dire. »

Il l'écrivit quand même, dans la marge de son feuillet, avec l'exactitude d'un homme qui ne sait pas laisser un blanc.

Ensuite il traduisit, et pendant une demi-heure je n'ai plus rien fait au monde que retenir.

Il commença par ceux qui reviennent.

« Celui-ci, dit-il, c'est le guet. La veille, la garde de nuit, les hommes qu'on met sur les murs. Et celui-là, qui est presque le même, c'est le changement du guet : le moment où ceux qui ont veillé descendent et où les autres montent. »

Deux mots pour cela, et deux fois sur mes plaques, et je me souvenais que dans les feuillets ils étaient chacun suivis d'un chiffre.

« Celui-ci ? demandai-je.

— La garde, dans un autre sens. La troupe qui tient un endroit. Ceux-là sont des hommes d'armes, ceux-là des archers. Ce mot-ci, ce sont les vivres. »

Il s'arrêta et me regarda par-dessus son feuillet.

« Ces mots ne sont pas d'un chantier, tailleur de pierre.

— Non, mon révérend ?

— Non. On ne compte pas les archers pour refaire un mur. »

Ce fut le moment le plus court et le plus dangereux de ma vie jusqu'alors. Je ne saurai jamais quel visage j'ai eu à cet instant-là, et je prie encore qu'il n'ait rien montré. Je sais en revanche ce que j'ai dit, parce que je l'avais préparé la nuit en dressant mes plaques :

« Alors c'est que le charretier avait un papier qui n'était pas pour lui non plus, et qu'il l'a montré à l'auberge pour se faire valoir. Faut-il que je jette la plaque, mon révérend ? Je peux la redresser à la ripe, cela ne coûte que du temps. »

Il hésita. Je le vis hésiter. Puis le plaisir d'expliquer l'emporta, comme il l'emporte toujours chez ceux qui ont beaucoup de savoir et peu à qui le dire, et il reprit sa plume.

« Garde tes plaques. Un homme qui ne sait pas lire ne peut rien faire d'un mot. »

Il me traduisit les six mots des colonnes, et là, j'ai su que je tenais quelque chose.

« Celui-ci, c'est l'épaisseur. L'épaisseur du mur. Celui-là, la largeur — la largeur en travers, pas la longueur. Ce mot est un pied, la mesure ; ce mot est le nombre de pieds en hauteur. Celui-ci veut dire vieil ouvrage : la maçonnerie ancienne, celle qui a été faite du temps d'avant. Et celui-là, c'est le rapiéçage, la reprise, l'endroit où l'on a remis de la pierre neuve dans du vieux. »

Je posai mon menton sur mes genoux, comme un manœuvre qui écoute une histoire.

« Et vous, dis-je, quand vous écrivez cela dans vos comptes, vous savez ce que c'est ? Vous savez ce que c'est, une reprise ?

— Je sais l'écrire.

— Ce n'est pas la même chose, mon révérend. Une reprise, c'est deux ouvrages qui ne se sont jamais aimés. Le vieux a tassé, il a pris sa place ; le neuf arrive, il est plus dur, il ne cède pas, et le joint entre les deux travaille pendant cent ans. Quand on écrit qu'un mur a été repris, on écrit qu'il est faible à cet endroit-là, et personne ne le sait sauf celui qui a tenu le maillet. »

Il ne répondit pas tout de suite. Il écrivait.

« Et ce mot-là ? dis-je encore, en poussant la troisième plaque vers lui.

— Le mortier. Celui-ci, la chaux. Et celui-ci est le puits — l'eau du puits.

— Il y a un chiffre derrière, sur mon papier. Enfin, sur le papier du charretier.

— Alors c'est la profondeur, dit-il, ou ce qu'il reste dedans. »

Je hochai la tête comme un homme content d'avoir appris le nom de la chaux.

Ce qu'il venait de me donner, sans le savoir, c'était l'ordre des choses. On ne note pas ensemble la chaux, la profondeur d'un puits, l'épaisseur d'un mur et le nombre des archers si l'on est un maçon. On les note ensemble si l'on veut savoir combien de temps un lieu peut tenir avec ce qu'il a dedans.

« Tu parles mieux de ton métier que la plupart des gens de mon pays », dit-il enfin, et il le dit comme un homme qui offre une pièce à un mendiant bien élevé.

« Et ces trois-là ? » demandai-je.

C'étaient les trois mots du dessin, ceux qui étaient écrits tout petits contre les traits.

Il les regarda longuement, et pour la première fois il perdit un peu de sa belle assurance, parce que les mots seuls, sans le reste, ne veulent pas dire ce qu'ils disent dans une phrase.

« Une tour. Un mur entre deux tours — chez nous on l'appelle ainsi, la courtine. Et celui-ci, dit-il en suivant la lettre du bout de sa plume, celui-ci est un passage, une ouverture. Ou une porte. Cela dépend de ce qui vient devant, et devant, tu n'as rien mis.

— Je n'avais plus de place sur la plaque.

— Les ouvriers », dit-il, et il haussa les épaules.

Un sergent entra dans l'église à ce moment-là.

Il vint par la nef, tranquillement, avec cette manière qu'ils ont de faire du bruit pour qu'on sache qu'ils sont là, et il s'arrêta à quatre pas de nous, adossé au pilier que j'avais sondé. Un des hommes que j'avais vus fouiller Baume la veille. Il me reconnut, je le vis à sa bouche.

Frère Matthew ne leva pas la tête. Il continua d'écrire une ligne, puis prononça à voix haute, distinctement, comme un homme qui montre son travail :

« Le guet. Le changement du guet. »

Je ramassai mes plaques.

« Voilà pour aujourd'hui, mon révérend, dis-je. Vous m'en avez assez appris pour que je sache demander l'ouvrage sans passer pour un sot.

— Reviens si le charretier repasse, dit-il. Tes formes sont mauvaises mais tu es soigneux. »

Et il posa la main sur son propre feuillet — le quart de papier où il avait recopié mes dix-neuf mots, sa marge, sa traduction, et la marque à deux traits obliques — puis il le rangea sous ses rouleaux.

« Vous me le donnez ? demandai-je. Je ne sais pas le lire, mais je vous le ferais relire un jour.

— Je garde mes écritures, dit-il. Toutes. C'est mon métier comme la pierre est le tien. »

Je sortis avec le sergent qui me regardait sortir.


Je remontai par le chemin du haut, et à mi-chemin je m'assis dans l'herbe, sur le muret, à un endroit d'où l'on voit venir de loin dans les deux sens.

Alors je rangeai ce que je savais, comme on range des pierres avant de monter un mur, la plus grosse en bas.

Quelqu'un avait compté le guet de nuit et l'heure où le guet change. Quelqu'un avait compté les hommes d'armes, les archers, les vivres. Quelqu'un avait mesuré l'épaisseur des murs et la largeur des tours, et noté où le vieil ouvrage avait été repris. Tout cela était écrit dans la langue de la croix rouge, sur du papier de clerc, avec les marges d'un homme qui a du temps ; et par-dessus, dans une encre plus pâle, une seconde main était passée pour corriger des chiffres.

On ne fait pas dresser un compte pareil pour réparer une grange. On ne le fait pas non plus pour bâtir : quand on bâtit, on mesure ce qu'on va faire, pas ce qui tient depuis deux cents ans, et l'on ne compte pas les archers. On fait cela pour deux raisons dans le monde. Ou bien on veut tenir une place, et l'on cherche par où elle est faible pour y mettre des hommes et de la pierre. Ou bien on veut y entrer.

Le premier qui l'avait écrit servait le capitaine. Cela, je le comprenais bien : Châteauneuf est aux Bourguignons, les Anglais y sont chez leurs amis, et un capitaine qui arrive dans une place commence par la faire mesurer.

Mais alors le second — celui de l'encre pâle, celui de la marque de reprise, celui qui avait emporté ces feuillets cousus dans son pan de derrière par une main qui coud très bien —, celui-là n'était pas venu pour tenir Châteauneuf. Il l'emportait ailleurs. Et il portait la croix rouge sur la manche et un saint de la Loire sous le col, et il s'était fait tuer par les gens de sa propre croix, à une lieue de chez moi, au gué où l'on passe pour aller de nulle part à nulle part.

Un homme qui vole le portrait d'une forteresse ne s'en va pas au hasard. Il va vers quelqu'un.

Je me relevai. J'avais dans le sac quatre plaques de calcaire couvertes de mots anglais, sous la chemise sept feuillets que le capitaine cherchait, et dans la tête une question qui n'y était pas la veille : non plus qui l'avait tué, mais qui l'attendait.


Jehanne m'attendait derrière l'appentis, à la nuit, assise sur mes tréteaux.

« Tu les as sortis de la maison ?

— Ils sont à la carrière, dis-je. Sous une pierre d'attente que je suis seul à pouvoir remuer. »

C'était un mensonge, et je le fis sans effort, ce qui m'apprit sur moi une chose que je n'aimai pas. Ils étaient contre mes reins, comme depuis cinq jours, et je commençais à ne plus les sentir.

« Tu en as parlé ?

— À personne. »

Elle resta un moment sans rien dire, à balancer les talons contre le bois.

« Perrin. Si quelqu'un venait te les demander — pas un sergent, pas une menace, quelqu'un qui te parlerait bien —, que ferais-tu ?

— Cela dépendrait de ce qu'il saurait m'en dire.

— C'est-à-dire ?

— Je les donnerais à celui qui me dirait ce qu'il y a dedans, dis-je. Pas à celui qui me dirait seulement qu'ils sont à lui. Ce qui est écrit là mènera des hommes quelque part, Jehanne, et je veux savoir où avant qu'on les y mène. »

Elle descendit des tréteaux, me toucha la joue du dos de la main, comme elle fait, et rentra chez son père sans me répondre.

Je pris cela pour de l'inquiétude. C'était une réponse à rapporter à quelqu'un d'autre.


Il fallait redescendre au gué et lire l'endroit autrement. Non pas comme la place où un homme est mort, mais comme celle où un rendez-vous n'avait pas eu lieu.

Et il fallait le faire avant que le capitaine arrive dans la vallée, parce que, à ce qu'on disait devant l'auberge, quand cet homme-là demandait quelque chose on ne fouillait plus les fosses à fumier : Blaisy ouvrait les gens pour lui.