L'ombre du duc
Ils vinrent me prendre à Baume avec une liste.
Deux sergents, un rouleau, et mon nom dessus : Perrin, tailleur de pierre, Baume, dépendance de Créancey. Ma mère leur donna à boire parce qu'elle a peur de tout et qu'elle croit qu'on n'emmène pas un homme dont on a bu le vin. Ils me dirent de prendre mes outils pour huit jours, qu'on payait quatre deniers par jour et le pain, et que si je n'étais pas au château le lendemain avant la troisième heure on viendrait me chercher autrement.
Je passai la nuit à me demander si l'on m'avait mis sur cette liste comme maçon ou comme suspect, et j'ai su depuis que c'était les deux, et par deux hommes différents.
Je ne pris rien avec moi. Ni les feuillets, ni les plaques. Cela paraît simple ; cela m'a coûté une heure, à genoux devant ma pierre d'attente, à me dire que je saurais peut-être reconnaître le passage muré si j'avais le dessin sous la main, et à m'obliger à comprendre que le dessin, sous la main, à la porterie de Châteauneuf, c'était le gibet.
Je montai avec quatre autres : un couvreur de Créancey, deux maçons de Pouilly qui étaient frères, et un charpentier de Vandenesse qui parla tout le long du chemin des libertés de son village et de ce qu'il ferait s'il était le duc.
À la porterie, on nous fouilla.
Ce n'était pas une fouille de sergents. C'était une fouille d'hommes qui ont l'habitude et qui n'y mettent aucune colère : le sac vidé sur les dalles, les outils comptés un par un et inscrits par un clerc, la ceinture ouverte, le chaperon retourné, les mains sur le corps du haut en bas, aux entournures, à la ceinture, aux bottes.
Aux entournures, à la ceinture, aux bottes. Exactement les endroits qu'ils avaient ouverts sur Colart Roussel, dans le même ordre. Je restai les bras écartés dans le passage de la porterie, sous la herse, avec la main d'un sergent de la garnison sur mes reins nus, à l'endroit précis où j'avais porté les sept feuillets pendant quatre jours. Ce n'était pas lui qui menait la fouille. Il tâtait où un archer du capitaine, adossé au mur, lui disait de tâter ; les mains étaient bourguignonnes et le métier ne l'était pas.
« Rien », dit l'homme.
Le clerc écrivit rien.
Le chantier n'en était pas un. C'était du fard.
Il faut le dire, parce qu'on croit toujours que les grands se soucient de leurs murs : on ne nous avait pas fait monter là pour réparer une forteresse, mais pour qu'elle soit présentable. Blanchir la salle du logis. Reprendre trois marches de l'escalier de la cour haute, où monseigneur pouvait poser le pied. Recouvrir la chapelle, qui prenait l'eau depuis deux hivers, parce que le duc y entendrait la messe. Rejointoyer le parement du côté de la montée, celui qu'on voit en arrivant. Curer la cour basse de son fumier, ce qui prit deux jours à six hommes.
Nous étions une trentaine d'artisans, avec les valets et les manœuvres, dans une cour où il y avait déjà les gens de la maison, la garnison de messire Guyot, et le détachement du capitaine anglais par-dessus. On se marchait sur les pieds. Les hommes d'armes anglais campaient sous des toiles contre la courtine du nord, les Bourguignons dans les écuries, et il fallait toute la journée écarter des chevaux pour travailler.
Les deux troupes ne se mêlaient pas. J'appris le troisième jour, au baquet, pourquoi des gens du roi d'Angleterre couchaient dehors au mois de septembre dans une place qui a cinq tours : messire Guyot ne leur avait pas donné les tours. Il n'avait pas pu leur fermer sa porte et il n'avait pas voulu les mettre sous son toit, alors il leur avait donné l'herbe du pied de la courtine, et il leur faisait acheter son pain. Le sergent bourguignon qui racontait cela trouvait le tour très habile. Un carrier de Pouilly, qui avait travaillé dans le Mâconnais, répondit sans lever la tête que c'était exactement de cette façon qu'on laisse entrer quelqu'un chez soi pour vingt ans.
Messire Guyot de Châteauneuf, le seigneur, passa deux fois par jour. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, poli, gris, qui donnait des ordres en regardant si quelqu'un de plus important allait le contredire, et qui appelait son maître d'œuvre « mon ami » d'une voix trop haute. On sentait, à la façon dont les gens se plaçaient dans la cour, où était le poids. Le château était pourtant à lui. Tout y était à lui : les murs, les hommes, les clefs, le droit de faire pendre un voleur à son gibet. Les valets écoutaient ses ordres ; ses hommes à lui, le capitaine, couraient au moindre signe ; la garnison, elle, attendait toujours un ordre d'Oudot, et Oudot regardait le capitaine avant de bouger. Il y avait bien un congé du duc pour loger l'hôte anglais : ce qu'il n'y avait nulle part, c'était un ordre qui expliquât pourquoi messire Guyot cédait chaque jour un peu plus.
Le capitaine, je le vis trois fois cette semaine-là, jamais de près. Il montait au chemin de ronde le matin, il descendait au logis, il faisait travailler ses clercs dans la salle. Il ne criait jamais. Ses hommes couraient.
Et il y avait ses deux maçons.
Il les avait amenés avec lui, deux Anglais qui avaient travaillé aux places du nord, dont l'un ne se faisait comprendre que par la bouche d'un valet. Ils portaient des habits propres et ne touchaient pas les pierres. Ils marchaient le long des murs avec un rouleau, montraient du doigt et faisaient écrire. Nous les appelions entre nous les mesureurs, et le charpentier de Vandenesse ajoutait un mot que je ne mettrai pas.
Le troisième jour, je trouvai le parapet.
Voici la chose, et je la dirai comme je l'aurais dite à un compagnon, parce que c'est de là que tout est venu.
Au-dessus du passage d'entrée, la courtine porte un parapet et un chemin de ronde. À droite de ce passage, à l'aplomb de l'endroit où les chevaux s'arrêtent, il y avait autrefois une gargouille pour jeter l'eau du chemin de ronde loin du mur. Elle était cassée. Cassée depuis longtemps : le bec manquait, il ne restait que la souche, et l'eau, au lieu de sauter, coulait le long du parement, entrait par le joint et descendait dans l'épaisseur.
Cela faisait quinze ou vingt ans qu'elle y descendait. Personne ne l'avait vue travailler, parce que cela ne se voit pas : le parement extérieur est en bon appareil, régulier, et depuis la cour on ne voit que du beau mur.
Mais l'eau, dans un mur ancien, ne travaille pas la pierre : elle travaille le mortier du dedans. Un mur pareil, c'est deux parements et, entre les deux, du blocage — de la pierraille noyée au mortier. Quand l'eau passe là pendant vingt ans, elle lave la chaux, elle emporte les fines, et il reste du gravier libre, avec des vides. Le parement tient encore parce que les pierres sont bien taillées et qu'elles s'appuient l'une sur l'autre, comme des hommes ivres qui se soutiennent.
Ils venaient de rejointoyer ce parapet avec un mortier gras et dur, tout neuf, par-dessus. Cela le rendait plus beau et plus lourd.
Je vis d'abord la traînée verte sous la gargouille cassée. Puis je posai la main : la troisième assise du parapet bougeait sous la paume, d'un rien, comme une dent. Je pris mon maillet et je frappai le manche contre le parement, à plat, en montant. En bas cela sonnait plein. À hauteur d'homme, cela sonnait comme une jarre vide.
Et à cet endroit, dans deux jours, sous ce parapet, le duc de Bourgogne passerait à cheval au milieu de sa suite, avec derrière lui vingt chevaux qui piaffent et qui font trembler les dalles.
J'en parlai d'abord à notre maître d'œuvre, qui était un homme de Semur, fatigué, plein de bonne volonté, avec trente ouvrages en retard.
« Je sais, dit-il. Le mur est mauvais partout. Nous ferons ce qu'on nous dit de faire.
— Il y a trois assises qui ne tiennent que par le parement. Une pierre de vingt livres, de là, sur un homme à cheval —
— Alors dis-le aux mesureurs. »
Je le dis aux mesureurs.
Je le dis mal, parce qu'il fallait passer par leur valet, et parce que ma langue devient sèche devant les gens qui écrivent. Je dis : l'eau est entrée depuis la gargouille rompue, le dedans est lavé, il n'y a plus de liant, le parapet est faux ; il faut le déposer sur quatre toises, refaire le blocage, remonter, et remettre un bec pour jeter l'eau.
Le valet traduisit. Le plus jeune des deux Anglais vint, regarda le parement, passa sa main dessus comme on caresse un cheval, et répondit trois phrases, que le valet me rendit ainsi :
« Il dit que l'appareil est sain. Il dit qu'on a rejointoyé hier et que le joint est bon. Il dit que si l'on démontait un parapet chaque fois qu'un paysan entend un bruit creux, on ne bâtirait plus rien. »
Et l'autre ajouta, en français, pour moi, distinctement, avec l'accent de son pays :
« Le mur est beau. »
Voilà. Je n'ai jamais rien entendu de plus vrai ni de plus bête. Le mur était beau.
Le duc arriva le surlendemain, dans l'après-midi, par le chemin du bourg.
Je ne dirai pas grand-chose de cette entrée, parce que je ne l'ai vue que par morceaux, entre des dos et des croupes de chevaux, du haut de mon échafaudage de quatre planches où l'on nous avait ordonné de rester pour ne pas encombrer. Il y avait des trompettes en bas, dans le village, une escorte de je ne sais combien, des bannières que je ne savais pas lire, et cette impression, qui ne m'a plus quitté, que le pouvoir est d'abord un bruit de fer sur les dalles.
Ils entrèrent par le passage. Ils s'arrêtèrent dessous, comme font tous les cavaliers de la terre, parce que c'est là qu'on met pied à terre.
Ils y restèrent longtemps. Il y eut des saluts, des présentations, messire Guyot qui parla trop, un chien, une femme qu'on aida à descendre. Vingt-cinq ou trente chevaux entassés dans le passage et devant, et les hommes d'armes qui refluaient, et les dalles qui tremblaient.
Et moi, sur mes planches, à quinze pas, avec sous les yeux la traînée verte, la gargouille cassée, et la troisième assise qui bougeait comme une dent.
Je descendis.
Je ne peux pas dire que je décidai quelque chose. Je descendis de l'échafaudage, je traversai la cour basse en tenant mon maillet et ma barre à mine, et j'allai droit à un sergent bourguignon qui tenait les têtes de deux chevaux.
« Fais reculer les chevaux du passage.
— Quoi ?
— Fais-les reculer. Le parapet, au-dessus. Il va tomber. »
Il me dit ce qu'un sergent dit à un ouvrier qui lui donne un ordre au moment où son duc met pied à terre. J'insistai. Il me poussa. Je repoussai — pas fort, mais je repoussai, et un homme de mon métier a des bras. Deux hommes de la garnison arrivèrent, et l'un d'eux me prit par le col, et l'autre me mit la main sur l'épaule, et j'étais en train de perdre ma vie très vite, quand une voix de vieux, dans le passage, demanda ce qui se passait.
Ce fut messire Guyot qui répondit, très ennuyé : un ouvrier, monseigneur, un maçon de la vallée, ce n'est rien.
Et une autre voix, plus lente, moins forte, avec l'habitude d'être écoutée sans effort, dit :
« Qu'il parle. »
Je ne saurais pas décrire monseigneur Philippe de Bourgogne. J'ai regardé ses bottes et le bas de sa robe, et une main gantée sur un pommeau. Je crois qu'il était grand et sec, avec un long nez et une bouche mince, mais je peux l'avoir pris ailleurs, dans ce que les gens ont raconté ensuite. Ce que je me rappelle, c'est qu'il ne haussa jamais la voix, et que tout le monde autour de lui avait très peur, y compris ceux qui souriaient.
« Parle, dit-il.
— Monseigneur, le parapet au-dessus de votre tête est faux. L'eau est entrée par ce bec cassé pendant vingt ans. Le mortier du dedans est lavé. Il n'y a plus dedans que du gravier libre. Ce qui tient, c'est la peau. »
Le maçon anglais dit deux phrases. Le valet traduisit qu'un mur de cet accabit ne tombait pas, qu'on avait rejointoyé la veille, qu'un tailleur de pierre de village ne savait pas ce qu'il disait.
« Combien de temps tient-il ? demanda le duc.
— Je ne sais pas, monseigneur. Un an. Ce soir. Il tient depuis vingt ans et il tiendrait peut-être encore vingt ans si personne ne montait dessus. On a rejointoyé hier : cela l'a rendu plus lourd. Et il y a là-haut deux hommes de garde, et cette nuit, quand on allumera les feux de joie dans la vallée pour votre venue, tout le château montera sur ce chemin de ronde pour les regarder.
— Tu peux me le prouver ?
— Oui. »
Il y eut un grand silence, et je sentis que si je me trompais je serais pendu avant la nuit, non pour avoir menti, mais pour avoir fait attendre trente personnes à cheval.
« Prouve », dit le duc.
Je montai par l'échelle du chemin de ronde. Je fis reculer les deux hommes de garde. Je pris ma barre, je la mis dans le joint de la troisième assise, à l'endroit précis où le mortier neuf du rejointoiement s'arrêtait — car le mortier neuf ne va jamais plus loin que le bras du maçon —, et je fis levier deux fois, sans force, comme on ouvre une huître.
La pierre sortit. Elle sortit toute seule, elle glissa dans mes mains, je la posai à mes pieds. Derrière il n'y avait pas de mur : il y avait un trou noir, et de ce trou coula, sur les dalles du chemin de ronde, avec un bruit doux et long que j'entends encore, une pelletée de gravier gris, sec, sans une trace de chaux, comme le sable qu'on tire d'une rivière.
Cela coula pendant le temps d'un Pater. En bas, les chevaux bougèrent. Je pris une seconde pierre à la main, sans barre, et je la posai à côté de la première.
Puis je me redressai et je regardai le sol, parce qu'un homme de mon état ne regarde pas la cour d'en haut.
Ce que j'entendis, en dessous, fut un juron de sergent bourguignon, la voix du valet qui traduisait très vite, et messire Guyot qui répétait trois fois qu'il l'ignorait absolument.
« Faites sortir les chevaux du passage », dit le duc.
On les fit sortir.
Il resta un long moment sans rien dire — je le sais parce que j'attendais, en haut, avec mes deux pierres, comme un imbécile. Puis il demanda mon nom, et je le dis, et il le fit répéter à un clerc, qui l'écrivit.
« Monsieur de Blaisy, dit-il. Votre liste des gens qui vont et viennent, je la vois d'ici : elle contient un homme qui sait ce qu'il y a dans les murs. Vos experts d'outre-mer mesurent ce qui se voit. Celui-ci a mis la main dedans. » Et, un ton plus bas, à quelqu'un que je ne voyais pas, avec l'ennui d'un homme qui a mille choses à faire : « On m'a dit que ce château était en état. Il ne l'est pas. Que l'on emploie ce garçon aux réparations pressées tant qu'il y aura de l'ouvrage, et qu'il taille où il dira qu'il faut tailler. Messire Guyot, vous le paierez. Capitaine, vous ne l'empêcherez pas. »
C'était tout. Il entra dans la cour haute et je ne le revis jamais.
Je restai en haut jusqu'à ce que la cour se vide, parce que je n'avais plus de jambes.
Quand je redescendis, il y avait deux hommes qui m'attendaient au pied de l'échelle.
Oudot de Blaisy me regarda de haut en bas, et il dit, sans plaisanter, du ton dont on constate une dette :
« Tailleur de pierre de Baume. Je me souvenais de toi. Maintenant tout le monde se souviendra. »
L'autre, à côté de lui, était le capitaine.
C'était la première fois qu'il me voyait. Je veux dire : c'était la première fois qu'il me regardait. Il avait des yeux gris très ordinaires, un visage de gentilhomme d'à peu près quarante ans, une cicatrice sous l'oreille, et cette immobilité des hommes qui n'ont pas besoin de bouger pour qu'on leur obéisse.
Il me parla en français, lentement, et son français était bon.
« Vous avez eu raison contre mes maçons.
— Le mur avait raison, monseigneur. Moi je l'ai seulement tapé.
— Comment savez-vous où frapper ?
— Je suis d'ici. J'ai vu cette pierre dans le banc avant qu'elle soit dans le mur. »
Il hocha la tête une fois.
« Messire Guyot vous paiera, comme monseigneur l'a dit. Moi, je vous verrai chaque jour. »
Il s'en alla. Oudot resta une seconde de plus, pour le plaisir, et me dit :
« Tu es allé plusieurs fois t'asseoir dans l'église de Créancey, à côté du clerc du capitaine. Un homme qui ne sait pas lire. Je ne te demande pas pourquoi aujourd'hui. »
Je redescendis à Baume dans la nuit, à pied, par le bas, avec quatre deniers de plus et le sentiment très net d'avoir gagné quelque chose d'immense et d'avoir été pris dans un piège dont personne encore, ni eux ni moi, ne connaissait la forme.
J'avais l'ordre du duc de Bourgogne de tailler où je dirais qu'il fallait tailler, dans une forteresse dont j'avais chez moi, sous une pierre, le portrait volé.