La maison aux deux portes

L'ouvrage du puits, c'était la commande que Hugues de Créancey m'avait faite dans sa cour le jour où l'on exposait le mort sous le porche : une margelle à reprendre sur trois assises, de la pierre gelée qui s'en allait par morceaux, et sa parole que je pouvais revenir quand je voudrais. Je revins, et pas pour la margelle. Un homme qui veut aller quelque part tous les jours doit avoir une raison qu'on puisse dire tout haut ; celle-là, je pouvais la donner à ma mère comme au sergent posté en bas du village, et elle me mettait chaque matin à cent pas de l'église où travaillait le clerc anglais.

Quatre journées, j'avais dit à Hugues de Créancey. Il en fallait cinq, mais j'avais compté quatre pour qu'il me trouve honnête, et j'étais bien décidé à les faire durer. J'arrivai avec le maillet, la broche, la ripe, mes cales, ma corde, et mes plaques de calcaire au fond du sac, sous le sable.

La margelle était de la pierre gelée trois fois, éclatée en trois endroits, avec une lèvre entière qui avait glissé vers l'intérieur. Ce n'est pas un ouvrage difficile ; c'est un ouvrage salissant, à genoux, la tête au-dessus du trou, dans le courant d'air froid qui monte du fond. J'y travaillai cinq jours, deux avant que le capitaine arrive, trois après, et je crois que ces cinq jours ont plus fait pour la suite que tout le reste, parce qu'un homme accroupi sur une margelle, dans une cour, devient un meuble.

On dit tout devant un meuble.

La cour du meix de Saint-Bazille n'est pas grande, mais tout y passe : les charrettes de fourrage, les valets, le maréchal, les gens du village qui viennent porter leurs redevances ou demander une grâce, les sergents d'Oudot qui traversent pour montrer qu'ils traversent. Au fond à droite, contre la tour ronde, il y a une porte basse qui donne sur une petite salle de service, celle où le régisseur de Hugues fait les comptes du grain, avec une table, un banc, une balance et deux coffres.

Je mis deux jours à voir que cette salle avait une autre porte.

On ne la voit pas de la cour. Elle est dans le mur du fond, elle donne sur un passage étroit entre le corps de logis et le mur du fossé, un boyau où l'on marche sur des dalles, qui longe le verger et sort par une brèche du côté des jardins du bas. De la margelle, j'avais l'œil sur la porte basse, et le puits était si bien placé que j'entendais dans le boyau les pas de ceux qui en sortaient, à cause des dalles.

Alors je fis ce que fait un homme de mon métier : je comptai.

Le second jour, un vieux entra par la cour avec un sac sur l'épaule, et je n'entendis pas ses pas ressortir. Le troisième, un garçon d'une quinzaine d'années entra les mains vides, resta le temps d'un Miserere, et sortit par le boyau : j'entendis ses pas sur les dalles et je ne le revis pas dans la cour. Le quatrième, ce fut un homme que je ne connaissais pas, chaussé pour la marche et non pour la charrue, qui entra par le boyau et sortit par la cour, en s'arrêtant sur le seuil pour arranger sa ceinture et regarder qui était là.

Il ne me regarda pas. J'étais un tailleur de pierre à genoux sur une margelle. Je crachai dans ma paume et je repris ma broche.

Une maison où l'on entre par une porte et où l'on sort par une autre, ce n'est pas une maison suspecte : c'est une maison bien tenue. Un seigneur reçoit qui il veut sans que la cour le sache. Je me le dis ainsi, sur le moment. Mais je notai les jours et les heures dans ma tête, comme je note les assises, et je me rappelai que Hugues de Créancey m'avait fait chercher moins d'une heure après mon entrée dans le bourg, un matin où je n'avais parlé qu'à un sergent devant un cadavre.


Il vint me voir chaque jour.

Il venait s'appuyer contre le mur du puits, à trois pas, les mains derrière le dos, et il parlait de la pierre. Il n'y connaissait rien et il posait de bonnes questions, ce qui est rare et ce qui aurait dû m'avertir : les gens qui posent de bonnes questions sur ce qu'ils ignorent en ont l'habitude.

Le second jour, il me dit :

« On donne quatre écus pour les papiers du mort. Blaisy l'a crié dans tous les hameaux. »

Je continuai de tailler mon congé.

« Quatre écus, dis-je, c'est le prix d'une vache et de son veau.

— C'est le prix qu'on offre quand on n'espère plus, dit-il. Au début, ils ne parlaient pas d'argent. » Il attendit un peu. « Un homme du pays qui les aurait — un charretier, un berger, n'importe qui — aurait deux façons de s'en tirer. Les porter à Blaisy et prendre l'argent. Ou les porter très loin d'ici et se taire jusqu'à la mort.

— Il y en a une troisième, dis-je. Les brûler.

— Non, dit Hugues. Cela, c'est la façon de mourir sans rien vendre. Tant qu'un homme a une chose que tout le monde cherche, il a de quoi acheter sa peau. Le jour où il l'a brûlée, il n'a plus que sa parole, et sa parole ne vaut rien devant un capitaine. »

Il disait exactement ce que Jehanne m'avait dit au lavoir, presque dans les mêmes mots, à un mot près. Je m'en fis la remarque en levant la tête, et je vis qu'il m'observait, et je baissai les yeux sur ma pierre trop vite.

Le troisième jour, il me demanda si j'avais du travail pour l'automne. Le quatrième, si ma mère vivait encore, si je devais me marier, avec qui, et il dit du bien de la maison Foucherot du ton dont on dit du bien d'un homme qu'on n'estime pas. Le cinquième, il me demanda si j'étais déjà entré à Châteauneuf.

« Deux fois, dis-je. Pour porter de la pierre. Je ne suis pas monté plus haut que la cour basse.

— Tu saurais dire ce que valent ces murs ?

— Les murs de qui ?

— Ceux du duc, dit-il en souriant. Tout est au duc.

— Je saurais dire ce que vaut n'importe quel mur, si on me laissait le temps de le taper. »

Il hocha la tête, comme si nous avions parlé de la pluie.

Puis, le cinquième jour, à midi, alors que je remontais le seau pour laver mes mains, il posa sa question, et il la posa très simplement, en regardant l'eau :

« Si tu avais ces papiers, tailleur de pierre, à qui les donnerais-tu ? »

Voilà. Il y a des moments, dans une vie, où l'on sait qu'on est en train d'être pesé, et où l'on n'a pas le temps de choisir sa réponse ; alors on donne la vraie, et c'est ce qu'il y a de mieux à faire, parce qu'on n'a pas ensuite à se rappeler ce qu'on a répondu.

« À celui qui m'aurait dit ce qu'il y a dedans, dis-je. Et qui m'aurait dit ce qu'il en ferait.

— Et si sa réponse ne te plaisait pas ?

— Je les garderais. Je ne suis pas du duc, monseigneur, je ne suis pas du roi de France, je ne suis pas des Anglais. Je suis de Baume. Trente feux, une chapelle et une source. Je donnerais ces papiers-là — si je les avais — à celui qui pourrait me jurer qu'ils n'amèneraient pas de cavaliers dans mon vallon. »

Hugues de Créancey me regarda alors comme un homme qui a trouvé une pierre bien plus grosse que ce qu'il dégageait, et qui doit maintenant décider s'il la casse, s'il la contourne, ou s'il bâtit dessus.

« Personne ne peut te jurer cela, dit-il enfin.

— Alors je les garderais longtemps.

— Oui, dit-il. Tu les garderais longtemps. » Il se redressa et essuya ses paumes l'une contre l'autre, bien qu'il n'eût rien touché. « Reviens la semaine prochaine, il y a le mur du fossé. Trente journées, tu as dit. Nous en parlerons. Et Perrin — »

C'était la première fois qu'il m'appelait par mon nom.

« — quand tu passeras devant l'église, ne reste pas trop longtemps avec le clerc anglais. Les hommes de mon rang ont le droit d'avoir des curiosités. Toi, non. »


Je passai quand même devant l'église, le troisième jour, entre l'ouvrage du matin et celui du soir, avec deux plaques neuves dans le sac.

J'avais préparé six mots. Six, et non un ou deux, parce que frère Matthew m'avait dit qu'un mot seul ne veut rien dire sans ce qui vient devant, et parce que j'avais besoin de savoir ce qui était écrit tout petit contre le trait du mur, du côté qui regarde la vallée, là où la seconde main avait barré un chiffre pour en écrire un autre, avec sa marque à deux traits obliques et son crochet.

Je les avais copiés dans l'ordre, cette fois. Cela m'avait coûté une nuit de discussion avec moi-même. Mais je les avais coupés en deux groupes, sur deux plaques différentes, et j'avais mis entre eux, sur la même plaque, trois cotes de mon puits et la marque du tailleur qui avait monté la margelle du temps du grand-père de Hugues, pour que cela ait l'air d'un fourre-tout d'ouvrier.

Frère Matthew les prit sans plaisir. Il avait moins de temps, plus de rouleaux, et deux valets qui entraient et sortaient avec des listes de fourrage.

« Encore le charretier de Pouilly ?

— Il repasse tous les mardis, mon révérend.

— Il te fait bien voir ses papiers.

— Ce n'est pas à moi qu'il les montre, dis-je. Il les montre à l'auberge, pour se faire grand. Moi je relève ce qui traîne, comme les femmes ramassent le bois. »

Il eut ce petit rire sec, et il regarda ma plaque contre la lumière.

Puis il cessa de rire.

Je le vis passer le doigt sur le premier groupe, revenir, recommencer. Il approcha la plaque, l'éloigna. Il n'était pas inquiet : il était contrarié comme un homme à qui l'on montre une charpente dont les pièces sont d'un bon ouvrier mais qui ne vont pas ensemble.

« C'est mal écrit, dit-il.

— C'est ma main.

— Non, ce n'est pas ta main. Tes lettres sont enfantines mais elles sont honnêtes. Je veux dire que ces mots-là ne devraient pas se suivre. » Il prit sa plume et écrivit, en traduisant à mi-voix, du ton dont il aurait récité un compte de foin : « Vieil ouvrage… l'ancienne maçonnerie. Puis : bouché, ou arrêté — un trou qu'on a fermé, une ouverture qu'on a murée. Puis dessous, ou sous. Puis le mur entre deux tours, la courtine. Puis un nom de mesure. Puis ce mot-ci — » il s'arrêta.

« Ce mot-ci ?

Du temps de la bâtisse, dit-il. Du temps où l'on construisait. C'est une façon de parler des chantiers anciens. » Il posa sa plume. « Tailleur de pierre. Ton charretier ne transporte pas du foin.

— Je ne sais pas ce qu'il transporte.

— Un passage ancien, muré, sous une courtine, dit Matthew lentement, et une mesure. Sais-tu ce que c'est ?

— Oui, mon révérend, dis-je. Ça, je le sais. »

Et je le savais, en effet, mieux que lui, et je le lui dis, parce qu'il fallait bien lui donner quelque chose pour tout ce qu'il venait de me donner :

« Quand on monte une grande muraille, on ne porte pas les pierres par le haut ; c'est trop long et cela tue les hommes. On garde dans le mur un trou de service, une gueule, par où l'on passe les moellons, la chaux, les bêtes, les charrois, tant que le chantier dure. C'est le passage de la bâtisse. Quand tout est fini, on le ferme. On le remplit de blocage — de la pierraille et du mortier — et l'on fait un beau parement des deux côtés, si bien qu'au bout de vingt ans plus personne ne se souvient qu'il y a eu un trou là.

— Et cela tient ?

— Cela tient comme tient ce qu'on a fait à la fin d'un chantier, dis-je. Quand le seigneur ne paie plus, quand les bons compagnons sont partis sur l'ouvrage suivant, et qu'il reste les manœuvres et le mortier qu'on n'a pas voulu jeter. Le parement est beau parce que le parement se voit. Le dedans, il n'y a que le mur qui le sait. »

Frère Matthew Cole me regarda un long moment, et il y avait pour la première fois dans son œil quelque chose qui n'était pas du mépris et qui me plut beaucoup moins.

« Je garde ceci », dit-il, en glissant son feuillet sous les autres.

Ce fut à ce moment-là que les cloches se mirent à sonner.


Ils entraient dans Créancey par le bas, une vingtaine d'hommes, chevaux et chariot compris, dans un bruit de fer et de gravier, et l'on n'avait pas eu le temps d'annoncer autre chose que les cloches.

Frère Matthew se leva d'un coup, rassembla ses rouleaux contre sa poitrine, oublia son couteau à plumes, revint le prendre, et sortit sans me dire adieu.

Je restai dans le porche, avec les autres, parce qu'il n'y avait rien de plus dangereux à faire que de partir.

Ils étaient anglais, cette fois. Pas des sergents en chaperon noir : des hommes d'armes avec des jaques neufs, des archers à cheval, deux clercs, un chariot, et devant, sur un gris pommelé, un homme de quarante ans, tête nue, qui ne regardait ni les toits ni les gens.

Il descendit dans la cour de l'auberge, donna trois ordres à voix basse — je le vis les donner, je n'entendis pas un mot —, et en moins de temps qu'il ne faut pour traire, il y eut un homme à chaque bout de la rue, deux à l'église, le fourrage rassemblé sur la place et l'aubergiste dehors, décoiffé, à répondre à un clerc qui écrivait.

Il ne cria pas. Personne ne cria. C'est cela qui m'a fait le plus peur : jusque-là, les soldats que j'avais vus faisaient du bruit.

Oudot de Blaisy arriva du haut du village au petit galop, mit pied à terre à six pas du gris pommelé et attendit qu'on lui parle. Le capitaine lui parla en français, assez fort pour la rue, et voici ce que j'ai entendu, mot pour mot, car je l'ai retourné bien des fois depuis :

« Vous avez fouillé des maisons pendant six jours. Faites-moi une liste des habitants de cette vallée qui vont et qui viennent : ceux qui portent, ceux qui livrent, ceux qui n'ont pas de terre et qui marchent quand même. Vous me les ferez venir dans l'ordre. Je veux les entendre. »

Il passa devant le porche de l'église pour entrer dans la nef, et je m'écartai comme les autres, le bonnet à la main, la tête basse.

Il ne me vit pas. Je veux dire : il me vit comme on voit une pierre d'attente dans une cour. Un manœuvre en tablier de cuir, les mains blanches de poudre de calcaire, avec un sac d'outils. Il y a des hommes qui ont trop de choses à regarder pour regarder les meubles.

Je remontai à Baume par le chemin du haut, avec dans le sac deux plaques de mots anglais, et dans la tête la seule chose que le clerc du capitaine venait de m'apprendre sans le savoir :

Quelque part sous une courtine de Châteauneuf, il y avait une bouche murée que personne ne voyait plus. Quelqu'un l'avait mesurée. Et quelqu'un d'autre, ensuite, avec une encre pâle et une marque de reprise, avait barré son chiffre pour en mettre un autre.