Hommes du chantier

Un chantier sans visages

Deux cent quarante-deux kilomètres de terrassement, cent quatre-vingt-onze écluses, trois kilomètres de galerie souterraine, cinq réservoirs et soixante-trois kilomètres de rigoles : le canal de Bourgogne a été creusé à la pioche, chargé à la pelle, transporté au tombereau et maçonné à la main, sur près de soixante ans.

De cette masse de travail, l'histoire a conservé une trentaine de noms — et ce sont presque tous ceux d'ingénieurs. Perronet, Gauthey, Sutil, Forey, Foucherot, Bonnetat, Lacordaire, Collin, Bazin, Galliot : les auteurs de projets ont laissé des dossiers, des plans signés, des notices dans les Annales des ponts et chaussées, parfois des notices biographiques. Les entrepreneurs adjudicataires apparaissent dans les actes — Guillemot pour le souterrain, Claude Leblanc pour la digue de Panthier, Ubriot de Montfeu dans le Tonnerrois. Les ouvriers, eux, n'apparaissent presque jamais, et jamais nommément.

Ce déséquilibre n'est pas un accident : il est la forme même de l'archive administrative. Une administration conserve ce qui l'engage — projets, adjudications, réceptions, comptes — et détruit ou ne produit pas ce qui ne l'engage pas. Les journées d'un terrassier employé par un sous-traitant en 1829 n'ont laissé de trace que si quelqu'un a eu intérêt à les compter.

Ce chapitre part donc d'une contrainte plutôt que d'un programme. Il n'est pas possible d'écrire l'histoire sociale du chantier du canal de Bourgogne à partir des sources ici mobilisées. Il est possible, en revanche, de faire trois choses : dire précisément ce que ces sources établissent ; dire aussi précisément ce qu'elles ne permettent pas d'établir ; et montrer par quels chemins documentaires on pourrait avancer. C'est moins spectaculaire qu'une reconstitution ; c'est plus honnête, et probablement plus intéressant.

Un chantier de plusieurs générations

Avant d'entrer dans l'organisation, il faut se représenter la durée. Le canal de Bourgogne n'a pas été creusé par une génération d'ouvriers, mais par trois ou quatre, séparées par de longues interruptions.

Les premiers travaux commencent en 1775 sur les deux versants ; dès 1779, l'effort est replié sur la section Dijon–Saint-Jean-de-Losne en raison des coûts.1 Dans le Tonnerrois, les adjudications de novembre 1777 lancent un chantier qui s'interrompt au début des années 1790.2 La Révolution disperse les équipes ; la reprise n'intervient qu'en 1808. Une deuxième phase s'ouvre alors, qui s'essouffle à la fin de l'Empire, puis une troisième — la plus intense — entre 1822 et 1832.

Pour les hommes du canal, cette chronologie signifie quelque chose de très concret : l'emploi disparaît et réapparaît, dans des lieux différents, à trente ans d'intervalle. Un terrassier employé aux écluses de Saint-Jean-de-Losne en 1784 n'a rien de commun avec un mineur du souterrain de Pouilly en 1829, sinon l'ouvrage auquel il travaille. Il n'existe pas de communauté ouvrière du canal de Bourgogne, au sens d'un collectif durable transmettant un métier ; il existe une succession de mobilisations locales, séparées par des années de rien.

Cette discontinuité explique en partie l'absence de traces. Une population ouvrière stable produit des institutions — sociétés de secours, confréries, revendications, et donc des documents. Une population intermittente et mobile n'en produit pas, ou pas sur place. Elle explique aussi qu'aucune grève ni conflit collectif propre à ce chantier ne soit documenté dans les sources consultées : ce silence ne prouve pas l'absence de conflits, mais il interdit d'en affirmer l'existence, et il serait méthodologiquement fautif d'importer ici les épisodes connus d'autres chantiers de canaux.3

L'organisation du travail

Le chantier n'est pas une entreprise unique, mais une mosaïque de marchés.

Les travaux sont découpés en ateliers et en tronçons, chacun faisant l'objet d'une adjudication au profit d'un entrepreneur privé.4 L'administration des Ponts et Chaussées conçoit, découpe, adjuge, surveille et réceptionne ; elle n'emploie pas directement les ouvriers. Cette division a une conséquence documentaire majeure : les registres de paie, s'ils ont existé, appartenaient aux entreprises, dont les papiers ont rarement été conservés.

Les entrepreneurs qui apparaissent dans les sources dessinent un spectre assez large. Ubriot de Montfeu œuvre dans l'Yonne de 1792 à 1807, au point de laisser son nom à un type de maison éclusière subsistant à Brienon.5 Claude Leblanc, établi à Arnay-le-Duc, emporte en décembre 1830 l'adjudication de la digue et des rigoles de Panthier : entrepreneur local pour un ouvrage local.6 Guillemot, adjudicataire du souterrain en 1827, est à l'inverse noté comme peu présent sur le chantier — un preneur de marché plutôt qu'un homme de terrain.7

Au-dessus, la hiérarchie technique est celle du corps des Ponts : un ingénieur en chef par département ou par section, des ingénieurs ordinaires, des conducteurs de travaux. L'échelle de ce quadrillage est documentée pour les campagnes d'allongement des écluses de 1878–1882, où l'on affecte un conducteur par lot de quatre écluses.8 Rien n'autorise à transposer telle quelle cette organisation aux années 1820, mais elle donne une idée du maillage nécessaire pour surveiller un chantier linéaire.

Les ingénieurs, eux, vivent sur place. À Tonnerre, l'ingénieur des Ponts loge en ville, dans une maison faisant face à l'hôpital — proximité qui n'est pas indifférente, comme on le verra.9 Leur autorité déborde d'ailleurs largement le canal : chargés des travaux publics du ressort, ils interviennent aussi sur l'architecture et les beaux-arts locaux, et l'on doit à Foucherot un projet de mausolée pour Marguerite de Bourgogne en 1810.10 L'ingénieur du canal est un notable technique de la province, pas seulement un homme de chantier.

L'ingénieur comme figure sociale

Si les ouvriers sont anonymes, les ingénieurs sont, eux, très bien documentés — et la comparaison des deux situations est en soi un fait social.

Le canal est pour ces hommes un début de carrière ou un tremplin. Alexandre Collin sort de Polytechnique en 1828, entre dans le corps des Ponts en 1833, et se voit confier vers vingt-cinq ans un chantier de bief de partage où la tenue des digues en terrain argileux pose des problèmes redoutables ; c'est de cette expérience que sortiront ses travaux sur la stabilité des talus.11 Philibert Lacordaire, polytechnicien passé aux Ponts en 1812, signe la réception du souterrain à quarante-trois ans, devient ingénieur en chef et fera ensuite une carrière politique.12 Henri Bazin, une génération plus tard, tire de ses chantiers bourguignons trois publications dans les Annales des ponts et chaussées — le touage à vapeur en 1868, l'agrandissement du réservoir de Panthier en 1880, l'allongement des écluses en 1885 — c'est-à-dire une œuvre savante adossée à un ouvrage public.13

Cette dissymétrie n'est pas de la mauvaise volonté d'archiviste. Elle traduit une organisation du savoir : l'ingénieur des Ponts est tenu de rendre compte par écrit, de publier, de justifier ; c'est la condition de son avancement. L'entrepreneur, lui, laisse des actes ; l'ouvrier, rien. Le chantier produit donc simultanément un ouvrage, une carrière et un silence.

Il faut ajouter que les ingénieurs du canal étaient aussi des figures locales investies d'une autorité étendue. Ils logent en ville, visent les admissions à l'hôpital, dessinent à l'occasion des monuments pour les communes, arbitrent des indemnités foncières.14 Le pouvoir qu'ils exercent sur la vie des ouvriers ne se limite pas à l'organisation technique du travail : il passe par des papiers qu'ils signent.

Des ouvriers venus d'ailleurs

Sur les ouvriers eux-mêmes, la source la plus consistante provient de la documentation d'histoire locale de Tonnerre, et elle établit quelques traits qui ne relèvent pas de la conjecture.

Le premier est la mobilité. Les travailleurs du canal sont majoritairement étrangers au pays : ils suivent le chantier, s'installent près du tronçon en cours, puis repartent.15 Leur logement pose donc problème aux communes traversées : on les trouve dans des camps de fortune ou hébergés chez l'habitant, comme à Dannemoine, avec l'implication des autorités locales.15 Un chantier linéaire déplace ainsi, de village en village, une population d'hommes sans attaches locales — situation qui inquiète les municipalités et qui explique la présence de règlements.

Le second est la pénibilité. Le travail est physique et dangereux ; la dénutrition et les fièvres sont mentionnées ; l'afflux de malades et de blessés à l'hôpital est quasi quotidien.16 Il ne s'agit pas ici d'une reconstitution d'atmosphère mais du constat d'un établissement de soins.

Le troisième trait est l'effectif, et c'est le plus incertain. Une notice biographique consacrée à Alexandre Collin indique que le jeune ingénieur, affecté au bief de partage, dirigeait un chantier employant « plusieurs milliers » d'ouvriers mobiles, dont la présence animait le commerce local.17 L'ordre de grandeur est plausible pour la phase d'achèvement, où le souterrain, les tranchées et les réservoirs se mènent simultanément ; il repose cependant sur une source unique, et aucun état d'effectifs n'a pu être vérifié. Les chiffres globaux de main-d'œuvre du canal restent à établir, probablement à partir de l'inventaire manuscrit de Legros ou des fonds des Ponts et Chaussées.18

Trois traits établis, donc, et beaucoup d'inconnues. On ne sait pas d'où venaient précisément ces hommes, hormis les prisonniers espagnols dont il sera question plus loin. On ne connaît pas leurs salaires journaliers. On ne sait pas comment ils étaient recrutés, ni pour quelle durée, ni comment se répartissaient terrassiers, maçons, charpentiers, mineurs, charretiers. Ces lacunes ne sont pas des oublis de ce livre : elles marquent l'état de la documentation accessible.

Les métiers que les ouvrages supposent

Puisque les états nominatifs manquent, on peut au moins raisonner par l'ouvrage : un canal du XIXe siècle ne se construit pas avec un seul métier, et la nature des travaux impose la composition des ateliers. Ce raisonnement est une inférence, non un relevé d'archive, et il est présenté comme tel.

Le terrassement domine en volume. Creuser une cuvette de dix-sept à dix-huit mètres de largeur en flottaison, sur deux cent quarante kilomètres, avec ses talus, ses remblais et ses tranchées, mobilise avant tout des hommes de pelle et de pioche, des charretiers et des chevaux.19 La maçonnerie vient ensuite : cent quatre-vingt-onze écluses avec leurs bajoyers, cent quarante-trois ponts, quatre-vingts aqueducs, des kilomètres de perrés, sans compter la voûte du souterrain maçonnée sur trois kilomètres — autant de travail pour des tailleurs de pierre, des maçons et des manœuvres.20 Les écluses supposent en outre des portes : charpente et ferrures, donc charpentiers et forgerons. Le percement du souterrain et l'ouverture des tranchées appellent des mineurs, capables de conduire un front de taille et d'employer la poudre. Les digues des réservoirs relèvent d'un art distinct, celui du terrassement compacté et du corroyage d'argile, dont la maîtrise conditionne la sécurité de l'ouvrage.21

Ce qu'on ignore, c'est la proportion de ces métiers, leur mode de recrutement et leur hiérarchie de rémunération. Une source de médiation avance que le percement du souterrain fut réalisé à quelque quatre-vingt-dix pour cent à la main : l'estimation est isolée mais cohérente avec l'état des techniques de 1826, où aucune machine de forage ni d'épuisement à vapeur n'est signalée sur ce chantier.22

Ce que valait une journée

La question des salaires mérite un traitement séparé, car elle est celle sur laquelle la documentation est la plus décevante.

Aucun tarif journalier n'est établi dans les sources ici mobilisées : ni pour les terrassiers, ni pour les maçons, ni pour les mineurs, ni pour aucune période du chantier.23 On dispose seulement d'indices indirects.

Le premier est l'existence d'un tarif de référence : lorsque quatre cents prisonniers espagnols sont employés en 1809, la source précise qu'ils sont « payés comme les ouvriers français ».24 La formule n'a de sens que s'il existait un barème local admis, appliqué aux ouvriers libres du chantier. Le second indice est comptable : une visite de 1790 chiffre à 89 300 livres deux écluses avec leurs maisons, à Saint-Père et à Ouges–Bretenières.25 Ce montant additionne matériaux, transports, main-d'œuvre et bénéfice de l'entrepreneur ; il ne permet pas d'isoler la part salariale, mais il donne l'échelle des marchés au sein desquels cette part se négociait.

Cette lacune n'est pas propre au canal de Bourgogne : elle tient à la structure de la sous-traitance décrite plus haut. Les salaires figuraient dans les livres des entrepreneurs, non dans ceux de l'administration. Les combler supposerait de retrouver des comptes d'entreprise, ou des états de journées annexés à des mémoires de travaux dans les fonds administratifs.

La chaîne de soins de Tonnerre

Il existe pourtant une source où les ouvriers du canal cessent d'être une masse anonyme pour devenir des cas individuels : les archives de l'hôpital de Tonnerre. Le dispositif qu'elles révèlent mérite d'être décrit dans le détail, car c'est le document social le plus précis dont on dispose.

Le circuit est le suivant. Lorsqu'un ouvrier est blessé ou tombe malade, le responsable de son atelier — parfois assisté d'un chirurgien — établit un bon. Ce bon est visé par l'ingénieur des Ponts, qui joue le rôle d'autorité de contrôle. Muni de ce document, l'ouvrier est admis à l'hôpital, où l'accueil est assuré par une religieuse. Il en sort guéri — ou il y meurt. Et les bons sont conservés, non par souci de mémoire, mais parce qu'ils servent au remboursement des journées d'hospitalisation.26

Cette mécanique appelle plusieurs remarques.

D'abord, elle atteste qu'une prise en charge sanitaire existait, organisée et financée, ce qui contredit l'image d'un chantier livré au pur abandon. Il ne s'agit pas de protection sociale au sens moderne : le bon n'ouvre pas un droit, il autorise une dépense et désigne qui la paiera.

Ensuite, elle montre le rôle de pivot de l'ingénieur des Ponts, dont le visa conditionne l'accès aux soins. L'autorité technique est aussi une autorité sociale — d'où la signification de cette maison d'ingénieur située en face de l'hôpital.9

Enfin, elle explique pourquoi cette source existe : parce qu'il fallait rembourser. La comptabilité produit de l'archive là où la sollicitude n'en produit pas. C'est une leçon générale pour l'histoire des chantiers : on connaît les ouvriers dans la mesure exacte où ils ont coûté quelque chose à quelqu'un.

Reste à souligner ce que cette source ne dit pas, du moins dans l'état où elle est ici accessible : ni le nombre annuel d'admissions, ni la part des accidents dans les entrées, ni la mortalité. Un dépouillement systématique des bons conservés permettrait, en principe, de reconstituer une véritable série — c'est probablement la piste la plus prometteuse pour une histoire sociale documentée du canal.

Prisonniers et condamnés

Un pan du chantier relève d'une autre logique que celle du marché du travail : celle de la main-d'œuvre contrainte, à laquelle l'Empire recourt largement.

Le cadre est réglementaire. Des décrets de 1809 organisent l'emploi de condamnés sur les travaux publics ; un décret du 23 février 1811 répartit les prisonniers de guerre entre les chantiers de fortification et ceux des Ponts et Chaussées ; en 1812, Forey rédige un règlement propre à l'emploi des prisonniers espagnols sur le canal de Bourgogne.27

Les faits, tels que la documentation locale les rapporte, sont plus concrets et plus rudes. Le 30 décembre 1808, on annonce l'arrivée de deux mille prisonniers espagnols vers Auxerre, décrits comme épuisés et malades.28 En juin 1809, quatre cents d'entre eux sont employés sur le chantier du canal comme volontaires, payés au tarif des ouvriers français, et logés à l'Hôtel-Dieu de Tonnerre, dans la Grande Salle.29 Un règlement sanitaire strict encadre leur séjour : renouvellement de la paille, usage du vinaigre, interdiction du feu.30 Ils cohabitent avec les malades de l'établissement, installés dans la salle voûtée. Le tronçon sur lequel ils travaillent est identifié : de l'Île de Grisey à Tonnerre.31

Le mot « volontaires » demande un instant d'attention. Il figure dans la source et doit être rapporté, mais il ne peut pas être pris pour la description d'un choix libre. Des prisonniers de guerre épuisés, arrivés par convoi, se voient proposer un travail rémunéré au tarif local : quel que soit le vocabulaire administratif, on ne sait pas ce que ces hommes auraient répondu s'ils avaient eu d'autres options. Ce qu'on peut dire est plus limité et plus solide : ils étaient payés comme des ouvriers français, ce qui les distingue d'une main-d'œuvre forcée non rémunérée ; et ils étaient logés dans un hôpital, sous un règlement sanitaire, ce qui indique à la fois une préoccupation d'hygiène et un état de santé dégradé.

Une précision de méthode, enfin. La page d'histoire locale qui rapporte cet épisode le date de « juin 1909 », coquille évidente pour 1809 : le contexte — prisonniers espagnols, guerre d'Espagne, chantier impérial — ne laisse aucun doute, et la correction est faite ici sans hésitation.29 Ce genre de détail rappelle que les sources de médiation locale, précieuses par leur connaissance des fonds, demandent une lecture critique.

Les riverains

Un chantier de cette ampleur ne se contente pas d'employer : il prend des terres, déplace des rivières et modifie les usages. Cette dimension est mieux documentée que le travail lui-même, parce qu'elle a produit des actes.

Des parcelles sont cédées pour le tracé du canal ou pour le creusement d'un nouveau lit de rivière — y compris par des institutions comme la ville ou l'hôpital.32 Les indemnités prennent souvent la forme d'un échange : on remet aux propriétaires des terres de l'ancien lit de la rivière. Le marché est moins avantageux qu'il n'y paraît. Ces sols sont pauvres, chargés de limons de crue, et les parcelles se retrouvent parfois enclavées entre la rivière et le canal, ce qui oblige à construire des ponts d'accès.33 Le canal fragmente le parcellaire ; il crée des terres sans chemin.

Dans les années 1830 et 1840, une deuxième vague d'indemnités concerne les dommages liés à l'exploitation : infiltrations et dépréciation des terrains riverains.34 Le chapitre 10 a montré combien l'étanchéité du canal était imparfaite ; le corollaire, pour un propriétaire de pré, est un terrain gorgé d'eau — et une réclamation.

À l'inverse, le chantier apporte de l'activité. La présence de plusieurs milliers d'ouvriers mobiles alimente le commerce local, ce que la notice consacrée à Collin relève explicitement.17 Une fois le canal ouvert, cet effet devient structurel : carrières, chaux et ciments, scieries, houillères, cimenterie de Crugey, ports de Dijon et de Montbard — tout un tissu d'activités s'organise autour de la voie d'eau au XIXe siècle.35 Le canal a moins créé des emplois de transport que des débouchés pour des matériaux pondéreux jusque-là intransportables.

Le canal habité

Le chantier fini, une population demeure : celle qui fait fonctionner la machine.

Chaque écluse suppose un agent pour la manœuvrer et surveiller son bief, logé sur place. La vague de construction des maisons éclusières entre 1834 et 1843 installe cette population le long du linéaire, dans des bâtiments de types normalisés — plus de cent quarante constructions de type Foucherot, une quarantaine de type Forey, quelques dizaines d'autres types.36

Canal de Bourgogne au Pont d’Ouche.

Le canal au Pont d’Ouche : un linéaire habité, où chaque site d’écluse est aussi un foyer. Pline, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

L'inventaire patrimonial donne de cette vie quotidienne un relevé d'une précision presque domestique : vingt-cinq jardins délimités, quatre-vingt-seize puits, soixante-cinq lavoirs, cinquante-huit latrines, soixante-dix-neuf ponts routiers franchissant une écluse, et un unique site dépourvu de maison, à Ouges.37 Les réservoirs ont eux aussi leurs gardiens : Panthier conserve une maison de garde des années 1860, Grosbois une maison dont le projet fut établi par Alexandre Collin le 2 janvier 1841.38

Cette population de service est la seule dont l'existence familiale soit attestée par le bâti lui-même. Des jardins délimités, des lavoirs, des latrines, des puits : ces équipements ne se justifient que par une occupation permanente et domestique, avec femmes et enfants. Les sources consultées ne documentent cependant ni l'organisation du travail éclusier au sein des ménages, ni la part prise par les femmes dans la manœuvre des écluses, ni les conditions d'emploi de ces agents. C'est un chantier de recherche à part entière, distinct de celui du chantier de construction.

L'état dressé vers 1860 par l'ingénieur Legros permet de mesurer l'ensemble : une trentaine de ports, cent quarante-trois ponts, quatre-vingt-deux aqueducs, trente-quatre prises d'eau, vingt-deux déchargeoirs, deux cent vingt-quatre maisons et onze mille quatre cent quatre-vingts bornes.39 Deux cent vingt-quatre maisons, c'est-à-dire deux cent vingt-quatre ménages logés par l'administration sur deux cent quarante kilomètres : une population de service dispersée, dont les enfants naissent au bord de l'eau et dont les jardins fournissent une part de la subsistance. Le canal n'est pas seulement un ouvrage ; c'est un employeur, et un habitat.

Pourquoi ce chapitre ne raconte pas d'histoires

Il aurait été facile d'écrire autrement ce chapitre. Les éléments sont là pour une scène : l'aube sur un atelier de terrassement, la fumée d'un puits, un blessé porté à Tonnerre, le bon visé par l'ingénieur, la Grande Salle de l'Hôtel-Dieu et ses prisonniers espagnols. Il suffirait de nommer un ouvrier, de lui donner un âge et un village, de faire dire quelque chose à son chef d'atelier.

Ce livre s'y refuse, et il vaut la peine de dire pourquoi. Dès que l'on prête un nom et une parole à un ouvrier de 1829, on produit un objet qui a l'apparence d'un témoignage sans en avoir la valeur — et le lecteur n'a plus les moyens de distinguer ce qui est établi de ce qui est ajouté. Le coût est double : on perd la fiabilité, et on perd surtout ce que la lacune elle-même a d'instructif. Le fait que le nom des morts du souterrain de Pouilly n'apparaisse nulle part n'est pas un vide à combler par de l'imagination ; c'est une information sur la manière dont cette société a compté ses hommes.

Il reste que la lacune n'est pas définitive, et l'inventaire des pistes vaut mieux qu'un regret. Trois chantiers documentaires sont identifiables. Le premier est le dépouillement des bons d'hospitalisation et des registres de l'Hôtel-Dieu de Tonnerre, seule série qui puisse livrer des individus. Le deuxième est la transcription de l'inventaire manuscrit de Legros, vers 1860, conservé à l'École des ponts, et l'exploitation des fonds administratifs des Archives nationales et des Archives départementales de la Côte-d'Or et de l'Yonne.18 Le troisième est la mobilisation des travaux d'histoire locale déjà existants — le catalogue de l'exposition Un canal… des canaux… de 1986, et le volume Un canal et des hommes publié à Semur au début des années 2010, dont le titre annonce précisément l'objet de ce chapitre.40

En attendant, ce qu'on peut affirmer tient en quelques lignes, et il faut les assumer telles quelles. Le canal de Bourgogne a été creusé par des hommes venus d'ailleurs, employés par des entrepreneurs adjudicataires sous la surveillance d'ingénieurs d'État, logés chez l'habitant ou dans des camps, soignés selon une procédure comptable dans les hôpitaux des villes traversées, et complétés à l'occasion par des prisonniers de guerre. Aucun d'eux, à ce jour, n'a de nom dans cette histoire.

Notes

  1. Canaux de Bourgogne, Réalisation en plusieurs étapes [S006] ; Structurae [S036] ; HUERNE DE POMMEUSE, Des canaux navigables, 1822 [S021]. Début des travaux en 1775 ; repli de 1779 sur Dijon–Saint-Jean-de-Losne.

  2. Structurae [S036] pour les adjudications Laroche–Tonnerre du 28 novembre 1777 ; Tonnerre Patrimoine [S040] pour les travaux de 1791–1792 et leur interruption.

  3. Aucune grève ni conflit collectif propre au chantier du canal de Bourgogne n'est documenté dans les sources consultées ([S040], [S006], [S002], [S030]). Absence de documentation, non preuve d'absence.

  4. Canaux de Bourgogne, Réalisation en plusieurs étapes [S006] ; Inventaire BFC, Tunnel de Pouilly [S002]. Travaux organisés par ateliers et tronçons, avec adjudication à des entrepreneurs.

  5. Canaux de Bourgogne [S006] ; PINON, « La longue durée du canal de Bourgogne », in Un canal… des canaux…, 1986 [S013] ; POP/Mérimée [S069] pour les deux maisons de type Montfeu à Brienon. Activité d'Ubriot de Montfeu de 1792 à 1807.

  6. Inventaire BFC, Réservoir de Panthier IA21003862 [S082]. Adjudication du 15 décembre 1830 à Claude Leblanc, entrepreneur à Arnay-le-Duc, sur un projet de Jean Bonnetat.

  7. Inventaire BFC, Tunnel de Pouilly [S002]. Guillemot, adjudicataire de 1827, noté comme peu présent sur le chantier.

  8. Canaux de Bourgogne, Sites d'écluse [S065]. Campagnes d'allongement de 1878–1882 : ingénieurs Macquery, Mauris et Laurent ; un conducteur par lot de quatre écluses.

  9. Tonnerre Patrimoine [S040]. Logement de l'ingénieur des Ponts en ville, dans une maison faisant face à l'hôpital. 2

  10. Tonnerre Patrimoine [S040]. Projet de mausolée pour Marguerite de Bourgogne par Foucherot, 1810.

  11. Wikipedia FR, Alexandre Collin [S060]. Polytechnique 1828, corps des Ponts 1833 ; affectation au bief de partage ; travaux sur la tenue des talus en terrain argileux.

  12. Inventaire BFC, Tunnel de Pouilly [S002] ; Wikipedia FR [S030]. Réception du souterrain le 7 décembre 1832. L'identification avec Jean-Auguste Philibert Alexandre Lacordaire (1789–1860), plus tard ingénieur en chef et homme politique, reste à confirmer.

  13. BAZIN H., Annales des ponts et chaussées : touage à vapeur de Pouilly, 1868 [S018] ; agrandissement du réservoir de Panthier, 1880 [S085] ; allongement des écluses, 1885 [S019].

  14. Tonnerre Patrimoine [S040] ; Canaux de Bourgogne, Améliorations et aménagements [S007]. Logement en ville, visa des admissions à l'hôpital, projets d'architecture pour les communes, arbitrage des indemnités foncières.

  15. Tonnerre Patrimoine [S040]. Travailleurs majoritairement étrangers au pays ; camps de fortune ou hébergement chez l'habitant, exemple de Dannemoine ; implication des autorités locales. 2

  16. Tonnerre Patrimoine [S040]. Travail physique dangereux ; dénutrition ; fièvres ; afflux quasi quotidien à l'hôpital.

  17. Wikipedia FR, Alexandre Collin [S060] ; Wikipedia FR, Canal de Bourgogne [S030]. Direction d'un chantier employant « plusieurs milliers » d'ouvriers mobiles ; animation du commerce local. Source unique, à croiser. 2

  18. ENPC ms. 460, inventaire Legros vers 1860 [S058], transcription à obtenir [S072] ; Archives nationales, série F14 [S055] [S056] ; Archives départementales de la Côte-d'Or [S050] à [S054]. Fonds non consultés en original pour ce livre. Les effectifs globaux du chantier ne sont pas établis dans la documentation ici mobilisée. 2

  19. Canaux de Bourgogne, Introduction [S003] pour les dimensions de la cuvette (9 à 10 m au plafond, 17,5 à 18 m en flottaison). La composition des ateliers est ici inférée de la nature des travaux, non attestée par un état nominatif.

  20. Structurae [S036] pour les 191 écluses ; Canaux de Bourgogne [S007] et [S008], d'après l'état Legros vers 1860 [S058], pour les 143 ponts et 82 aqueducs ; Inventaire BFC [S002] pour la voûte maçonnée du souterrain.

  21. Wikipedia FR, Alexandre Collin [S060] ; Inventaire BFC, Réservoir de Grosbois [S068] et Réservoir de Panthier [S082]. Tenue des digues en terrain argileux ; digue de terre de plus de 1 100 m à Panthier.

  22. burgundy-canal.com [S077]. Proportion d'environ 90 % de main-d'œuvre manuelle au souterrain : source unique de médiation. Aucune machine de forage ou d'épuisement à vapeur n'est mentionnée dans les sources consultées.

  23. Les salaires journaliers ne sont établis dans aucune des sources mobilisées pour ce livre ; voir la synthèse des lacunes en bible ([S040] pour ce qui est documenté, à défaut de barème).

  24. Tonnerre Patrimoine [S040].

  25. Canaux de Bourgogne [S006] ; Archives départementales de la Côte-d'Or, C 7551 [S052], cité par l'inventaire. Visite de Gauthey et Chartraire en 1790 : deux écluses avec maisons évaluées à 89 300 livres. Cote non consultée en original.

  26. Tonnerre Patrimoine [S040]. Chaîne de soins : responsable d'atelier, éventuellement assisté d'un chirurgien, établit un bon ; visa de l'ingénieur des Ponts ; admission à l'hôpital, accueil par une religieuse ; sortie guéri ou décès ; bons conservés en vue du remboursement des journées.

  27. Structurae [S036] ; Canaux de Bourgogne [S006]. Décrets de 1809 sur les condamnés ; décret du 23 février 1811 répartissant les prisonniers de guerre entre fortifications et Ponts et Chaussées ; règlement Forey de 1812 pour les Espagnols employés sur le canal.

  28. Tonnerre Patrimoine [S040]. Annonce du 30 décembre 1808 : environ 2 000 prisonniers espagnols acheminés vers Auxerre, décrits comme épuisés et malades.

  29. Tonnerre Patrimoine [S040]. Quatre cents Espagnols volontaires employés sur le chantier, payés comme les ouvriers français, logés dans la Grande Salle de l'Hôtel-Dieu. La page porte « juin 1909 », coquille manifeste pour juin 1809, corrigée ici. 2

  30. Tonnerre Patrimoine [S040]. Règlement sanitaire : renouvellement de la paille, usage du vinaigre, interdiction du feu.

  31. Tonnerre Patrimoine [S040]. Tronçon de l'Île de Grisey à Tonnerre.

  32. Tonnerre Patrimoine [S040]. Cessions de parcelles par la ville et l'hôpital pour le tracé ou le nouveau lit de la rivière.

  33. Tonnerre Patrimoine [S040]. Indemnités en terres de l'ancien lit : sols pauvres, limons de crue, parcelles enclavées entre rivière et canal nécessitant des ponts d'accès.

  34. Canaux de Bourgogne, Améliorations et aménagements [S007]. Indemnités des années 1830–1840 pour infiltrations et dépréciation de terrains riverains.

  35. Wikipedia FR [S030] ; Canaux de Bourgogne, Améliorations et aménagements [S007] et Activités [S011]. Carrières, chaux et ciments, scieries de l'Yonne, houillères de Sincey, cimenterie et carrière de Crugey, ports de Dijon et de Montbard.

  36. Structurae [S036] ; Canaux de Bourgogne [S007] pour la vague de construction 1834–1843 ; POP/Mérimée [S069] et Canaux de Bourgogne, Maison type Foucherot [S067] pour la répartition des types (141 constructions de type Foucherot maisons de garde comprises, 41 de type Forey, 13 Poirée, 9 Robillard, 2 Montfeu, 6 atypiques).

  37. Canaux de Bourgogne, Sites d'écluse [S065] ; POP/Mérimée [S069].

  38. Notices POP / inventaire [S083] pour la maison de garde de Panthier (IA21004581, années 1860) ; Inventaire BFC, Réservoir de Grosbois [S068] pour la maison de garde projetée par Alexandre Collin le 2 janvier 1841.

  39. Canaux de Bourgogne [S007], d'après l'état dressé vers 1860 par l'ingénieur Legros [S058] : 15 + 15 ports, 143 ponts, 82 aqueducs, 34 prises d'eau, 22 déchargeoirs, 224 maisons, 11 480 bornes. Le nombre d'aqueducs varie de 77 à 82 selon les reprises de ce même relevé.

  40. Un canal… des canaux…, catalogue d'exposition, Paris, Picard / CNMHS, 1986 [S070] ; Un canal et des hommes, Semur, 2011–2012 [S071]. Documents à obtenir ; non consultés pour ce chapitre.