Abeille et Pouilly

Un hydraulicien de passage

En 1724, les États de Bourgogne cherchent un arbitre. Depuis six ans, deux projets de canal se disputent le seuil de l’Auxois, l’un vers Sombernon, l’autre vers Pouilly, et la controverse a pris un tour où les mémoires techniques comptent moins que les pamphlets. Pour en sortir, l’assemblée provinciale décide de s’en remettre à une autorité extérieure et incontestable : Jacques V Gabriel, l’une des figures des Ponts et Chaussées.1

Le hasard veut qu’un second ingénieur se trouve alors à Dijon, appelé pour un tout autre chantier : la construction d’un pont sur la Saône à Seurre. Il s’appelle Joseph Abeille, il a cinquante et un ans, et il jouit d’une réputation d’hydraulicien.2 C’est lui qui va conduire l’essentiel du travail, et c’est son nom que la postérité a retenu — non sans contestation, on le verra — comme celui de l’auteur du tracé du canal de Bourgogne.

Ce détail de circonstance mérite d’être noté, parce qu’il est caractéristique du temps. Il n’existe pas encore de procédure par laquelle une administration confie une étude à un bureau spécialisé. On mobilise l’homme compétent qui se trouve à portée, et l’on met à profit sa présence sur place pour une autre affaire. La qualité de l’expertise dépend donc de la qualité de la rencontre.

Portrait d’un ingénieur civil

Joseph Abeille naît le 14 juillet 1673 à Vannes.3 Sa carrière commence dans le génie militaire, puis il quitte ce cadre vers 1706 pour exercer, selon la terminologie de l’époque, comme ingénieur civil : il conçoit, expertise, entreprend. La distinction n’est pas mince. Un ingénieur militaire construit ce que l’État lui ordonne ; un ingénieur civil vend des projets, prend des marchés, engage sa fortune. Abeille sera tour à tour l’un et l’autre, et cette ambivalence — expert et intéressé — nourrira plus tard les querelles de paternité autour du canal.

Son nom apparaît dans l’histoire des techniques pour une autre raison : en 1699, il présente à l’Académie des sciences un procédé de voûte plate, un assemblage de claveaux taillés de manière à couvrir un espace sans courbure apparente.4 Il s’agit d’un problème classique de stéréotomie — l’art de la coupe des pierres — et la solution d’Abeille est restée attachée à son nom. Elle dit quelque chose de son tempérament : un homme attiré par les dispositifs ingénieux, capable d’abstraction géométrique.

Il s’intéresse aussi aux canaux, et pas seulement à celui de Bourgogne : les notices lui attribuent des projets pour la région de Cosne et pour la liaison entre l’Ille et la Rance, en Bretagne.5 Il meurt à Rennes en février 1756, à quatre-vingt-deux ans — une date que l’une des bases de données ramène parfois à 1752, divergence qu’il faut signaler.6

On se gardera d’en faire un héros solitaire. Le travail de 1724–1727 est mené sous l’autorité de Gabriel, qui en corrigera des paramètres essentiels ; il s’appuie sur les mémoires antérieurs, notamment sur l’intuition de La Loge en faveur de Pouilly ; et il sera repris, quarante ans plus tard, par des ingénieurs d’État qui en vérifieront les hypothèses. Ce qu’Abeille apporte, c’est la transformation d’une controverse en document technique.

Trois ans de terrain

La mission dure de 1724 à 1727. Sa substance est un nivellement : la mesure, de proche en proche, des altitudes le long des tracés envisagés, pour établir où le canal peut passer, à quelle hauteur, et combien d’écluses seront nécessaires de chaque côté du seuil.7

Ce travail n’a rien d’une formalité. Il faut parcourir le terrain, y installer des repères, effectuer des visées successives sur des dizaines de kilomètres, et reporter les résultats sur des profils dessinés. La moindre erreur systématique se cumule ; un tracé peut être déclaré possible alors qu’il ne l’est pas, ou l’inverse. Les échecs des concessions précédentes — le Suzon et l’Oze en 1699, par exemple — venaient précisément de nivellements insuffisants.8

Le nivellement révèle d’emblée une asymétrie qui marquera l’ouvrage à jamais. Depuis le seuil, la descente vers l’Yonne représente environ trois cents mètres de dénivelé, celle vers la Saône environ deux cents.9 Les deux versants du canal ne sont donc pas comparables : l’un est plus long, plus haut, plus encombré d’écluses ; l’autre plus court et plus doux. Le canal achevé comptera cent treize écluses côté Yonne et soixante-seize côté Saône.10 Cette inégalité aura des conséquences inattendues, jusque dans le financement : quand les édits de 1774 partageront la dépense entre le roi et les États de Bourgogne, ils attribueront au premier le versant le plus coûteux.

À ce relevé topographique s’ajoute une seconde enquête, plus difficile encore : l’inventaire des eaux mobilisables. Combien les ruisseaux des plateaux fournissent-ils ? À quelle altitude peut-on les capter ? Quelles vallées pourraient être barrées ? Cette question est celle qui décidera du seuil, et c’est aussi celle sur laquelle les moyens de mesure du XVIIIe siècle sont les plus faibles, car il faudrait connaître les débits d’étiage — les plus bas — sur plusieurs années.

Sombernon ou Pouilly : les termes du choix

Les deux options en présence ne diffèrent pas seulement par quelques kilomètres.

Le seuil de Sombernon, défendu depuis 1718, est plus proche de Dijon. Le raccordement vers le nord s’appuierait sur la vallée de la Brenne. Le tracé paraît plus direct et il flatte l’intérêt dijonnais, qui est le plus constant depuis deux siècles.11

Le seuil de Pouilly, avancé par La Loge et retenu par Abeille, est situé plus à l’ouest, sur les plateaux de l’Auxois.12 Il est plus élevé, plus éloigné de Dijon, et son franchissement exige des travaux considérables — c’est là que sera finalement percé, un siècle plus tard, le souterrain de plus de trois kilomètres.

Le choix d’Abeille en faveur de Pouilly peut donc sembler contre-intuitif, et il faut être précis sur ce que les sources permettent d’en dire. Elles établissent qu’il a retenu Pouilly plutôt que Sombernon, et que sa décision a été discutée avec véhémence.13 Elles n’ont pas conservé, en revanche, d’évaluation chiffrée comparant les ressources en eau des deux seuils à cette date. La comparaison chiffrée dont on dispose est postérieure et porte sur un autre couple d’options : dans les années 1750–1760, les ingénieurs du roi estiment à environ mille cinq cents pouces d’eau les ressources de Pouilly contre trois cents à Longpendu.14 Il serait commode de transposer ce rapport à Sombernon ; ce serait une extrapolation, et elle est signalée comme telle.

Il faut aussi rappeler que ce débat n’est pas seulement technique, et que les historiens le tiennent pour un objet d’étude en soi : un article entier lui a été consacré, sous le titre explicite de « débats sur le seuil de partage », pour la seule décennie 1718–1728.15 Ce qui s’y joue, outre le tracé, c’est la question de savoir qui parle au nom de la compétence. Les porteurs de projets invoquent leur expérience de terrain, les États leur mandat provincial, les ingénieurs du roi leur méthode. Aucune de ces autorités n’est encore assez établie pour clore la discussion, et c’est pourquoi la controverse dégénère en pamphlets.

Ce que l’on peut affirmer, c’est la nature de l’arbitrage : entre un seuil plus facile à atteindre et un seuil mieux pourvu en eau, Abeille choisit le second, en acceptant par avance la lourdeur des travaux de franchissement. Toute l’histoire ultérieure du canal découle de cette préférence, y compris ses difficultés — car même à Pouilly, l’eau se révélera insuffisante sans réservoirs artificiels.

Le lieu lui-même

Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur ce point qu’un mémoire de 1727 désigne d’un mot et qu’un siècle de travaux transformera.

Pouilly-en-Auxois se trouve sur la ligne de partage entre le bassin de la Seine et celui du Rhône, à une altitude d’environ 378 mètres.16 Le paysage n’a rien de spectaculaire : des plateaux, des vallonnements, des prairies, des bois. Rien qui évoque un obstacle majeur pour qui n’a pas en tête les contraintes d’un canal. C’est précisément ce qui rend le site trompeur. Ce n’est pas la hauteur qui pose problème — trois cent soixante-dix-huit mètres ne sont rien pour une route — mais le fait qu’aucune eau ne coule vers ce point, alors qu’il faut y maintenir un plan d’eau navigable et le réapprovisionner à chaque passage de bateau.

Les travaux du XIXe siècle y installeront un dispositif d’une densité remarquable, dont l’essentiel tient dans un rayon de quelques kilomètres : un souterrain de 3 333 mètres entre Pouilly et Créancey, encadré de tranchées d’approche ; trente-deux puits creusés pour attaquer le percement sur plusieurs fronts et évacuer les déblais, dont dix-huit seront conservés comme puits d’aération et quatorze subsistent aujourd’hui ; des rigoles convergeant depuis les réservoirs de Grosbois, Chazilly et Cercey.17 Autrement dit, l’ensemble du problème du canal se concentre en ce point, et c’est la raison pour laquelle ce livre y reviendra à plusieurs reprises.

Abeille, en 1727, ne prévoit rien de tel. Il propose de creuser une tranchée pour abaisser le seuil et d’y conduire les eaux disponibles. La différence entre son projet et ce qui sera exécuté ne porte pas sur le lieu, mais sur l’ampleur : là où il envisageait un aménagement, il faudra une infrastructure.

Suite d’écluses près de Pouilly-en-Auxois.

Suite d’écluses près de Pouilly-en-Auxois, au seuil que le mémoire de 1727 désigne déjà comme point de passage. Roehrensee, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le mémoire de 1727

Le résultat de la mission est un mémoire publié à Dijon en 1727.18 Il contient un tracé, des profils, un devis, et deux dispositions techniques qui structureront le projet pendant un siècle.

La première est une tranchée au seuil : un creusement à ciel ouvert destiné à abaisser le point de partage à Pouilly, afin d’y amener l’eau et d’y faire passer le canal.19 L’idée est simple dans son principe et redoutable dans ses conséquences. Abaisser un seuil de plusieurs dizaines de pieds sur une longueur de plusieurs centaines de toises signifie déplacer un volume de terre et de roche énorme, avec les moyens du XVIIIe siècle : pelles, pics, brouettes, tombereaux, éventuellement poudre. Mais cet abaissement produit un double bénéfice : il réduit le nombre d’écluses à construire de part et d’autre, et il permet de capter des eaux qui, sans cela, seraient trop basses pour alimenter le bief de partage.

La seconde disposition vient de Gabriel, qui corrige Abeille sur un point essentiel : la hauteur de chute des écluses, c’est-à-dire la différence de niveau que chacune rachète. Le projet initial prévoyait douze pieds ; Gabriel la ramène à huit.20 Le pied du roi valant un peu moins d’un tiers de mètre, on passe donc d’environ 3,90 mètres à environ 2,60 mètres par écluse.21

Pourquoi huit pieds plutôt que douze

Cette correction paraît minime. Elle est en réalité l’une des décisions les plus lourdes du dossier, et elle mérite d’être expliquée, car elle éclaire un arbitrage permanent de l’art des canaux.

Une écluse à forte chute présente un avantage évident : il en faut moins. Sur un dénivelé total de cinq cents mètres, des chutes de 3,90 mètres demandent environ cent trente sas, des chutes de 2,60 mètres en demandent près de deux cents. Chaque sas économisé, c’est une maçonnerie, un jeu de portes, un gardien, un entretien perpétuel.

Mais une écluse à forte chute est aussi un ouvrage beaucoup plus sollicité. Ses bajoyers — les murs latéraux du sas — doivent résister à une poussée d’eau et de terre plus grande ; ses portes, plus hautes, supportent des efforts supérieurs et se manœuvrent plus difficilement ; les remous à l’ouverture des vannes deviennent violents et malmènent les bateaux. Au XVIIIe siècle, avec des maçonneries hourdées à la chaux et des portes en bois, les grandes chutes sont une source d’avaries et de ruptures.

Il faut ajouter un effet moins intuitif : chaque passage d’écluse consomme un volume d’eau égal à la surface du sas multipliée par la hauteur de chute. Diviser la chute par un facteur d’environ un et demi réduit d’autant la consommation par écluse — mais comme le nombre d’écluses augmente dans la même proportion, la consommation totale pour franchir le versant reste, en première approximation, inchangée. Le choix de Gabriel n’économise donc pas l’eau du canal : il en répartit la dépense et sécurise les ouvrages.

Un dernier effet, purement pratique, mérite d’être mentionné : la manœuvre. Une écluse se manœuvre à la main, en ouvrant des vannes puis en poussant les portes ; plus la chute est forte, plus l’effort et le temps augmentent, et plus le risque d’avarie croît. Multiplier les écluses de faible chute allonge le parcours en nombre d’opérations mais rend chacune d’elles plus sûre et plus rapide. Le calcul de Gabriel privilégie donc la fiabilité sur le rendement, ce qui est un choix raisonnable pour un ouvrage destiné à durer un siècle et à être servi par du personnel dispersé le long de deux cent quarante kilomètres.

Le résultat est le canal que l’on connaît : un ouvrage à très nombreuses écluses de chute modérée, dont la moyenne, mesurée avant les travaux de la fin du XIXe siècle, s’établissait à 2,61 mètres.22 Ce chiffre, presque exactement les huit pieds de Gabriel, est la signature la plus durable de la décision de 1727. Il explique aussi la lenteur du transit : un batelier montant de la Saône au seuil devait franchir soixante-seize écluses, et cent treize pour descendre vers l’Yonne.10

Le devis et ses incertitudes

Reste l’argent. Le mémoire est accompagné d’une estimation, et cette estimation est le premier chiffre global de l’histoire du canal. Elle est aussi le premier objet de divergence entre les sources : l’historien du canal retient environ 8,16 millions de livres, une base de données d’ouvrages avance 10 millions.23

Cet écart n’est pas nécessairement une contradiction. Un devis de canal se compose de postes hétérogènes — terrassements, maçonneries des écluses, ouvrages d’art, alimentation, acquisitions de terrains, indemnités, direction des travaux — et selon que l’on inclut ou non certains d’entre eux, le total varie fortement. Il est donc plus honnête de retenir un ordre de grandeur : au seuil des années 1730, on estime le canal de Bourgogne à huit ou dix millions de livres.

Deux remarques s’imposent. La première est que ce montant, quel qu’il soit, excède les capacités d’un concessionnaire particulier, ce qui condamne d’avance le modèle du privilège privé et explique les trente-cinq années d’immobilité qui suivent.

La seconde est plus troublante. Le devis arrêté par le Conseil du roi le 1er avril 1775, au moment où les travaux commencent enfin, s’élève à 7 179 000 livres — soit moins que l’estimation de 1727, pour un ouvrage dont le tracé n’a pas fondamentalement changé.24 Faut-il y voir un progrès des méthodes, un périmètre différent, ou l’optimisme d’une administration désireuse d’obtenir une décision ? Les sources disponibles ne permettent pas de trancher. Ce qui est certain, c’est que la dépense réelle dépassera ces prévisions dans des proportions considérables, et que dès 1779 le chantier devra être réduit faute de crédits.25

Ce qu’un mémoire ne pouvait pas prévoir

Avant de suivre la postérité de ce projet, il est utile de dresser la liste de ce que les ingénieurs de 1727 ne pouvaient pas savoir. Elle éclaire les dépassements ultérieurs mieux que n’importe quel procès d’intention.

Le premier point est l’étanchéité. Un canal ne retient l’eau que si son lit est imperméable ; sur les terrains perméables, il faut le rendre étanche par un corroi d’argile soigneusement compacté, ou par des maçonneries. Les premiers chantiers, dans les années 1780, se heurteront à des sols filtrants — les sources parlent de « sables » — et la question des pertes par infiltration ne cessera plus.26 Elle ira jusqu’à imposer, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, l’installation d’une prise d’eau en Saône et de pompes pour alimenter les derniers biefs du versant sud, dont le sous-sol laissait fuir l’eau.27

Le deuxième point est l’hydrologie des étiages. Estimer la ressource d’un ruisseau suppose de connaître son débit dans les années sèches, pas seulement au printemps. Les séries de mesures nécessaires n’existent pas au XVIIIe siècle. Or c’est cette information, et elle seule, qui aurait permis de dimensionner correctement l’alimentation du bief de partage. L’histoire du canal au XIXe siècle est en grande partie celle de cette correction : cinq réservoirs construits entre 1830 et 1838, un sixième un demi-siècle plus tard, des agrandissements successifs — et, malgré tout, des interruptions de navigation pour manque d’eau jusqu’à la fin de l’exploitation commerciale.28

Le troisième point, plus rarement souligné, est le coût de la discontinuité. Un devis suppose implicitement que les travaux seront menés d’un trait. Ici, le chantier s’étalera sur cinquante-huit ans, avec deux interruptions longues, pendant lesquelles les ouvrages déjà construits se dégraderont. Un observateur des années 1830 range explicitement ces abandons répétés parmi les causes du coût final du canal.29 Aucun mémoire de 1727 ne pouvait intégrer un tel facteur, qui relève de l’histoire politique et non du calcul d’ingénieur.

Le tracé devenu matrice

L’histoire aurait pu s’arrêter là : un bon mémoire, resté sans suite, comme tant d’autres. Ce qui distingue celui de 1727 est sa longévité.

Quand la monarchie reprend l’affaire en main dans les années 1760, ce sont Chézy et Perronet qui l’instruisent, et ils travaillent sur les bases d’Abeille : le point de partage reste à Pouilly, les vallées de descente sont celles qu’il avait retenues.30 Perronet établit ensuite le projet définitif de 1775 pour le versant Yonne. Il y apporte une modification révélatrice : la profondeur de la tranchée prévue au seuil de Pouilly est ramenée de vingt-six à seize mètres.31 On renonce donc à une partie de l’abaissement rêvé par Abeille — parce qu’il coûte trop cher — sans renoncer au site.

Cette demi-mesure laisse le problème du seuil ouvert, et il ressurgit intact quand les travaux reprennent sous l’Empire. En avril 1808, un ingénieur, Sutil, propose de franchir le partage par un souterrain ; en mars 1812, un autre, Forey, arrête la solution qui sera exécutée : Pouilly, avec souterrain et réservoirs d’alimentation.32 Entre ces deux dates, le vieux débat Sombernon–Pouilly est rouvert et rejoué, quatre-vingts ans après la mission d’Abeille ; le choix définitif en faveur de Pouilly n’est acquis qu’au début des années 1820.33

Il faut mesurer ce que cela signifie. Le tracé de 1727 n’a pas été appliqué parce qu’il faisait autorité, mais parce qu’il a résisté à un réexamen complet, mené par une autre génération d’ingénieurs, avec de meilleures connaissances hydrauliques et une expérience concrète du terrain acquise sur les premiers chantiers. Le souterrain de Pouilly n’est donc pas une improvisation du XIXe siècle : c’est le prix, enfin payé, de la préférence hydraulique exprimée un siècle plus tôt.

Paternité et postérité

Reste une question qui a occupé les tribunaux plus que les chantiers : à qui appartient ce projet ?

Après la mort d’Abeille en 1756, son gendre, Louis-Félix Guynement de Kéralio, défend la paternité familiale du tracé, dans un contexte où d’autres prétendants revendiquent des concessions concurrentes ; l’arrêt du Conseil du 20 juillet 1764 intervient dans ce climat.34 L’enjeu n’est pas symbolique : reconnaître la paternité d’un projet, c’était potentiellement reconnaître un droit sur son exécution, donc sur ses péages.

Il faut souligner l’écart entre la vigueur de ces procédures et l’inertie du chantier. Entre le mémoire de 1727 et le premier coup de pioche de 1775, il s’écoule quarante-huit ans, pendant lesquels l’essentiel de l’activité relative au canal consiste en actes notariés, requêtes et arrêts. Le canal a occupé les juristes une génération avant d’occuper les terrassiers.

L’ironie de l’affaire est que la question se posait mal. Le mémoire de 1727 est un travail collectif — commandé par les États, dirigé par Gabriel, rédigé par Abeille, nourri des propositions de La Loge, corrigé sur un paramètre décisif par Gabriel lui-même — et le canal réellement construit est l’œuvre de trois générations supplémentaires. Attribuer l’ouvrage à un nom unique relève de la logique du privilège, non de celle de la technique.

Ce que l’on peut créditer à Abeille est précis et considérable. Il a converti une querelle en dossier vérifiable. Il a identifié le bon critère de décision — l’eau plutôt que la pente. Il a proposé le bon site, au prix d’un franchissement difficile qu’il n’a pas dissimulé. Et il s’est trompé, comme tous ses contemporains, sur une seule chose, mais qui coûtera des décennies : l’ampleur des ouvrages nécessaires pour alimenter le bief de partage. Il croyait qu’une tranchée et des prises d’eau suffiraient. Il faudra cinq réservoirs artificiels, soixante-trois kilomètres de rigoles et un siècle de travaux pour que son intuition tienne debout.35

Notes

  1. Canaux de Bourgogne, « Une longue maturation des projets » [S005] ; Desaunais 1928 [S012] : mission confiée en 1724 par les États de Bourgogne à Jacques V Gabriel. Sur le climat polémique des années 1718–1728 : Pinon 2011 [S014].

  2. Wikipedia FR, « Joseph Abeille » [S033] ; Structurae [S037] : présence d’Abeille à Dijon en 1724 pour le pont de Seurre, et sollicitation par les États de Bourgogne sur la jonction Saône–Seine.

  3. Wikipedia FR [S033] : naissance le 14 juillet 1673 à Vannes ; carrière d’ingénieur militaire puis retrait vers 1706 et activité d’ingénieur civil et d’entrepreneur.

  4. Wikipedia FR [S033] : procédé de voûte plate présenté à l’Académie des sciences en 1699. La définition de la stéréotomie est un éclaircissement de vocabulaire apporté ici.

  5. Wikipedia FR [S033] ; Structurae [S037] : projets de canaux à Cosne et entre l’Ille et la Rance.

  6. Wikipedia FR [S033] : mort en février 1756 à Rennes. Structurae mentionne parfois 1752 [S037] [DIV] ; la première date est retenue ici comme la mieux étayée, sans certitude.

  7. Wikipedia FR [S033] ; Desaunais 1928 [S012] : nivellement et devis conduits entre 1724 et 1727. La description des opérations de nivellement est une explication générale de la technique, non un détail rapporté par les sources sur cette campagne précise.

  8. Desaunais 1928 [S012] ; Structurae [S036] : échec de la concession Roussy sur le Suzon et l’Oze (1699).

  9. Canaux de Bourgogne [S004] : environ 300 m de dénivelé sur le versant Yonne, environ 200 m sur le versant Saône.

  10. Nombre d’écluses par versant après 1882 : 76 côté Saône, 113 côté Yonne [S003][S012][S036]. Avant ces travaux, le total était de 191 écluses [S036]. 2

  11. Desaunais 1928 [S012] ; Structurae [S036] ; Pinon 2011 [S014] : projet La Jonchère de 1718, partage à Sombernon, raccordement par la Brenne.

  12. Desaunais 1928 [S012] ; Structurae [S036] : proposition de La Loge en faveur de Pouilly, reprise par Abeille.

  13. Canaux de Bourgogne [S005] ; Pinon 2011 [S014] ; Desaunais 1928 [S012] : choix de Pouilly par Abeille et virulence des débats.

  14. Structurae [S036] : environ 1 500 pouces d’eau à Pouilly contre 300 à Longpendu, évaluation des années 1751–1764 (Régemortes, Chézy, Perronet). Aucune évaluation chiffrée équivalente n’est disponible ici pour Sombernon : la transposition serait une extrapolation [UNI].

  15. Pinon, « Débats sur le seuil de partage… (1718–1728) », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de Semur, t. CXIX, 2011-2 [S014], cité par Canaux de Bourgogne [S005].

  16. Wikipedia FR [S030] : altitude d’environ 378 m au point de partage, à Pouilly-en-Auxois. Desaunais exprime le seuil en dénivelés relatifs par rapport aux basses eaux de la Saône et de l’Yonne [S012] [DIV] de formulation.

  17. Inventaire BFC, « Tunnel de Pouilly » IA21003646 [S002] ; Canaux de Bourgogne, « Ouvrages d’art » [S009] : souterrain de 3 333 m entre Pouilly et Créancey, 32 puits creusés, 18 puits d’aération à la mise en service dont 14 subsistants, margelles surélevées de 3 m en 1867 [S018]. Rigoles depuis Grosbois, Chazilly et Cercey : [S008].

  18. Wikipedia FR [S033] ; Desaunais 1928 [S012] : mémoire publié à Dijon en 1727.

  19. Desaunais 1928 [S012] ; Wikipedia FR [S033] : tranchée destinée à abaisser le seuil de Pouilly et à y amener l’eau.

  20. Desaunais 1928 [S012] ; Wikipedia FR [S033] : réduction par Gabriel des chutes d’écluses de 12 à 8 pieds.

  21. Conversion indicative : le pied du roi valant environ 0,325 m, 12 pieds représentent environ 3,90 m et 8 pieds environ 2,60 m. Cette conversion est un éclaircissement apporté par le présent ouvrage ; les sources citées expriment les chutes en pieds.

  22. Structurae [S036] : chute moyenne de 2,61 m avant les travaux d’allongement de 1878–1882 [UNI]. Le rapprochement avec les 8 pieds de 1727 est une observation du présent ouvrage.

  23. Desaunais 1928 [S012] : environ 8,16 millions de livres. Structurae [S036] : 10 millions. Divergence non résolue [DIV].

  24. Structurae [S036] ; Wikipedia FR [S030] : devis du Conseil du roi arrêté au 1er avril 1775, 7 179 000 livres. La comparaison avec le devis de 1727 est une observation du présent ouvrage ; aucune source consultée n’explique l’écart.

  25. Canaux de Bourgogne, « Une réalisation en plusieurs étapes » [S006] ; Huerne de Pommeuse 1822, cité par la même source [S021] : dépassement des prévisions et concentration des travaux sur Dijon–Saint-Jean-de-Losne dès 1779.

  26. Desaunais 1928 [S012], repris par Canaux de Bourgogne [S006] : difficultés d’étanchéité sur terrains perméables signalées dès les premiers chantiers. La description du corroi d’argile est un éclaircissement technique général.

  27. Canaux de Bourgogne, « Alimentation en eau » [S008] : prise d’eau en Saône (1897) puis usine et pompes hydroélectriques (décision du 3 juillet 1913) pour les trois derniers biefs du versant Saône, en raison de la perméabilité du sous-sol.

  28. Canaux de Bourgogne [S008] ; Desaunais 1928 [S012] : réservoirs de partage en service en 1835 et 1838, Pont-et-Massène en 1878–1883 ; interruptions de navigation liées au manque d’eau, dont environ trois mois lors de la sécheresse de 1921.

  29. Pillet-Will, corpus statistique de 1837 [S061][S064] : parmi les causes du coût du canal, l’alimentation du partage, le nombre d’ouvrages d’art et les dégradations liées aux abandons répétés du chantier.

  30. Structurae [S036] ; Wikipedia FR, « Perronet » [S035] : reprise du tracé d’Abeille par Chézy et Perronet à partir de 1764, puis plans du versant Yonne.

  31. Structurae [S036] : projet définitif de Perronet en 1775, fosse de Pouilly ramenée de 26 à 16 m [UNI].

  32. Structurae [S036] ; Canaux de Bourgogne [S006] : proposition de souterrain par Sutil en avril 1808 ; solution Pouilly avec souterrain et réservoirs arrêtée par Forey en mars 1812.

  33. Canaux de Bourgogne [S006] : choix définitif du partage à Pouilly acquis au début des années 1820. Percement du souterrain de 1826 à 1832, réception par Lacordaire le 7 décembre 1832 [S002].

  34. Wikipedia FR [S033] ; Desaunais 1928 [S012] : revendication de paternité par Guynement de Kéralio, gendre d’Abeille ; arrêt du Conseil du 20 juillet 1764.

  35. Canaux de Bourgogne, « Alimentation en eau » [S008] : cinq réservoirs de partage, mis en service entre 1835 et 1838, complétés par Pont-et-Massène en 1878–1883 ; rigoles totalisant 63,538 km [S030][S036]. Capacité cumulée des cinq réservoirs : 27 933 327 m³ selon Desaunais [S012].